



{"id":3329,"date":"2011-01-14T12:32:52","date_gmt":"2011-01-14T10:32:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3329"},"modified":"2011-01-17T11:15:21","modified_gmt":"2011-01-17T09:15:21","slug":"psychologie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3329","title":{"rendered":"Cyrulnik: \u00abLa honte est un frein \u00e0 la r\u00e9silience\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large170111b.jpg\" alt=\"large170111b.jpg\" title=\"large170111b.jpg\" border=\"0\" width=\"468\" height=\"259\" \/>C\u00e9l\u00e8bre neurologue, psychiatre, \u00e9tologue et psychanalyste fran\u00e7ais, Boris Cyrulnik est notamment connu pour avoir d\u00e9velopp\u00e9 le concept de \u00abr\u00e9silience\u00bb (rena\u00eetre de sa souffrance). Son dernier ouvrage, \u00abMourir de dire: La honte\u00bb, approfondit cette th\u00e9matique en s&rsquo;int\u00e9ressant en particulier au sentiment de honte, et \u00e0 ses cons\u00e9quences. Entretien exclusif.<\/p>\n<p><strong>Pourquoi apr\u00e8s avoir consacr\u00e9 votre vie \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la r\u00e9silience, avez-vous choisi de travailler sur la honte? Existe-t-il un rapport?<\/strong><\/p>\n<p>Michel Tousignant, professeur de sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al, a mis en \u00e9vidence trois facteurs qui emp\u00eachent un individu de parvenir \u00e0 la r\u00e9silience. Le premier est la solitude. L\u2019humain supporte mal l\u2019isolement. Des images obtenues par r\u00e9sonance magn\u00e9tique montrent que le cerveau s\u2019ab\u00eeme apr\u00e8s seulement trois semaines de privation de parole. Le second facteur est le non-sens: le sujet est confus, ne parvient pas \u00e0 comprendre son trauma, n\u2019arrive pas \u00e0 fabriquer un discours autour. Enfin, le troisi\u00e8me facteur est la honte. Avec ce sentiment, le sujet se met sous terre, \u00e9vite regards et paroles, se met lui-m\u00eame en situation de non-r\u00e9silience.<br \/>\nApr\u00e8s avoir longtemps \u00e9crit sur la r\u00e9silience, il m\u2019a paru important d\u2019aller plus loin en \u00e9tudiant ce sentiment partag\u00e9 de tous. Chacun de nous a connu la honte, que ce soit durant deux heures ou vingt ans. Lorsque cela dure vingt minutes, ce n\u2019est pas grave et m\u00eame n\u00e9cessaire &#8212; sans honte, nous serions tous pervers. Mais lorsque la honte dure pendant vingt ans, c\u2019est une partie importante de la vie qui est g\u00e2ch\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Un des grands myst\u00e8res de la honte est repr\u00e9sent\u00e9 par le patient qui n\u2019ose pas avouer sa pathologie \u00e0 son entourage. Comment expliquer la honte silencieuse du malade? <\/strong><\/p>\n<p>Un jour, Jacques Semelin va consulter un ophtalmologue, parce qu\u2019il voit mal depuis plusieurs jours. Et l\u00e0 boum, le m\u00e9decin lui annonce qu\u2019il va devenir aveugle. Pendant plus d\u2019un an, ce patient n\u2019a pas os\u00e9 dire \u00e0 sa famille, \u00e0 ses proches, qu\u2019il perdait la vue. Pourquoi? Parce qu\u2019\u00eatre diminu\u00e9 dans sa chair, sa puissance et son autonomie peut susciter un sentiment de honte.<\/p>\n<p>Par ailleurs, si l\u2019\u00e9motion partag\u00e9e apaise la personne souffrante, elle peut attirer ses proches dans la souffrance. A la honte qui fait taire le patient s\u2019ajoute alors, s\u2019il parle, la culpabilit\u00e9 d\u2019entra\u00eener les autres dans son propre malheur.<strong> <\/strong><\/p>\n<p>Cela dit, la honte d\u2019\u00eatre malade tend \u00e0 diminuer. Il y a trente ou quarante ans, les hommes exprimaient leur fiert\u00e9 de souffrir en silence. J\u2019ai soign\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 des hommes qui mourraient de honte lorsqu\u2019ils \u00e9taient malades, parce qu\u2019ils ne parvenaient plus \u00e0 sortir de la mine 17 wagons de charbon par jour. Aujourd\u2019hui, on n\u2019entend plus cela. La culture a chang\u00e9, sauf en ce qui concerne les maladies honteuses, comme le sida ou la tuberculose, qui restent extr\u00eamement difficiles \u00e0 annoncer \u00e0 ses proches.<\/p>\n<p><strong>Honte et fiert\u00e9 semblent assez proches, \u00e0 l\u2019image d\u2019une personne gu\u00e9rie qui, apr\u00e8s avoir eu honte de sa pathologie, est fi\u00e8re du chemin accompli\u2026<\/strong><\/p>\n<p>Il existe une certaine proximit\u00e9 entre honte et fiert\u00e9, d\u2019autant que la perception de ces sentiments varie avec l\u2019\u00e2ge. Dans les ann\u00e9es 1920, Giuseppe, un gendarme italien, re\u00e7oit l\u2019ordre de tirer sur des ouvriers en gr\u00e8ve. Au moment de passer \u00e0 l\u2019acte, il craque: il ne peut ex\u00e9cuter un tel ordre. Durant son enfance, sa fille, F\u00e9lie, entend r\u00e9guli\u00e8rement cette histoire qui a oblig\u00e9 son p\u00e8re \u00e0 d\u00e9serter, puis \u00e0 quitter l\u2019Italie pour la France avec sa famille. Pour cette petite fille, il est difficile d\u2019admirer un tel anti-h\u00e9ros. Elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019il r\u00e9tablisse l\u2019ordre apr\u00e8s un combat h\u00e9ro\u00efque ou qu\u2019il soit d\u00e9cor\u00e9. Longtemps, elle a eu honte de lui. Des ann\u00e9es plus tard, devenue historienne, F\u00e9lie se plonge dans l\u2019histoire des soldats allemands qui tuaient des juifs \u00e0 la demande de leurs sup\u00e9rieurs. L\u2019un des soldats \u00e9crit \u00e0 ce sujet dans son journal intime: \u00abDes fois, le soir, on y repense.\u00bb A la lecture de ces mots, F\u00e9lie a r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019elle aurait d\u00fb \u00eatre fi\u00e8re de son p\u00e8re. La honte est une repr\u00e9sentation culturelle qui change avec l\u2019\u00e2ge et le v\u00e9cu.<\/p>\n<p><strong>Comment parvient-on \u00e0 sortir de la honte?<\/strong><\/p>\n<p>Dans un premier temps, le honteux se d\u00e9barrasse de son poison en d\u00e9veloppant une compensation imaginaire. \u00abVous croyez que je suis minable, eh bien je vais vous montrer qui je suis r\u00e9ellement!\u00bb Le sujet rabaiss\u00e9 se r\u00e9volte et ce sursaut compensatoire peut lui donner la force de se r\u00e9habiliter. Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai travaill\u00e9 aupr\u00e8s d\u2019une communaut\u00e9 qui vivait dans des caravanes dans le sud de la France. Les gens pr\u00e9sents survivaient comme \u00e7a, en se laissant aller en marge de la soci\u00e9t\u00e9. Des ann\u00e9es plus tard, j\u2019ai retrouv\u00e9 l\u2019un d\u2019entre eux. Il \u00e9tait devenu m\u00e9decin. De son pass\u00e9, il tire d\u00e9sormais une grande fiert\u00e9, celle de s\u2019en \u00eatre sorti. Mais on comprend bien que s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas reconstruit, il n\u2019aurait pas eu ce sentiment. Le souvenir n\u2019est pas le retour du pass\u00e9, mais une reconstruction.<\/p>\n<p><strong>Pour autant peut-on dire que la honte est vaincue dans ce cas?<\/strong><\/p>\n<p>Non. L\u2019ambition est un excellent masque de la honte. Le sujet se r\u00e9habilite lorsqu\u2019il devient fier de sa r\u00e9volte. Mais dans cette l\u00e9gitime d\u00e9fense, la honte demeure la r\u00e9f\u00e9rence, le moteur de la construction.  Le honteux ne se d\u00e9gage donc pas de son poison. Il a simplement trouv\u00e9 un contrepoison n\u00e9cessaire et co\u00fbteux.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates devenu m\u00e9decin et \u00e9crivain \u00e0 cause de vos traumas\u2026<\/strong><\/p>\n<p>(Sourire) Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu en France entre 40\u2019000 et 60&rsquo;000 enfants juifs cach\u00e9s. C\u2019est ce qui m\u2019est arriv\u00e9. Je voulais porter mon nom, mais je ne pouvais pas. Les gens qui risquaient leur vie en me cachant me disaient: \u00abSi tu dis ton nom tu mourras et nous aussi.\u00bb Ils avaient raison. Il fallait donc que je m\u2019appelle Jean Laborde et que je cache mes origines &#8212; une trahison vis-\u00e0-vis du nom de mes parents. Apr\u00e8s la guerre, les enfants ont enfoui la honte au fond d\u2019eux-m\u00eames. Personnellement, j\u2019ai voulu raconter mon histoire. Mais \u00e0 la Lib\u00e9ration, personne ne m\u2019a \u00e9cout\u00e9. Les gens ont \u00e9clat\u00e9 de rire ou ne me croyaient pas. Psychologiquement, j\u2019ai alors d\u00e9cid\u00e9 de devenir m\u00e9decin pour \u00eatre accept\u00e9 dans les familles. Et \u00e9crivain pour raconter mon histoire.<\/p>\n<p><strong>Cela vous a-t-il aid\u00e9 \u00e0 vous en sortir?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne suis pas s\u00fbr de m\u2019en \u00eatre sorti. Les autres me pr\u00e9sentent comme un exemple de r\u00e9silience r\u00e9ussie. Jamais moi. La r\u00e9ussite sociale en g\u00e9n\u00e9ral, et la mienne en particulier, n\u2019est pas un crit\u00e8re de r\u00e9silience. C\u2019est plut\u00f4t un masque de la honte.<\/p>\n<p><strong>Alors comment se d\u00e9gager du poison de la honte pour parvenir \u00e0 la r\u00e9silience?<\/strong><\/p>\n<p>Les personnes qui s\u2019en sortent le mieux doivent b\u00e9n\u00e9ficier de trois conditions. La premi\u00e8re est d\u2019avoir grandi, avant le traumatisme, dans un environnement positif. Une personne qui avait confiance en elle avant un malheur retrouvera cet \u00e9tat plus facilement apr\u00e8s. La seconde se joue pendant le trauma. Une agression sexuelle, par exemple, est plus difficile \u00e0 vivre lorsqu\u2019elle est commise par un proche parce qu\u2019\u00e0 l\u2019attaque s\u2019ajoute un sentiment de trahison. Enfin, apr\u00e8s le trauma, le soutien familial et\/ou culturel joue un r\u00f4le majeur. Je reviens du Congo o\u00f9 la guerre fait 5 millions de morts dont on ne parle jamais et des viols syst\u00e9matiques. J\u2019ai observ\u00e9 l\u00e0-bas que lorsqu\u2019elles sont entour\u00e9es, un certain nombre de femmes viol\u00e9es parviennent \u00e0 se remettre \u00e0 vivre. En revanche, celles qui sont chass\u00e9es de leur famille, de leur village, restent prisonni\u00e8res de leur pass\u00e9.<br \/>\n_______<\/p>\n<p>Une version de cet article est parue dans CHUV Magazine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son dernier ouvrage, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik explore les diff\u00e9rentes facettes du sentiment de honte, v\u00e9ritable obstacle \u00e0 la gu\u00e9rison d\u2019un traumatisme. Interview.<\/p>\n","protected":false},"author":19489,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-3329","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3329","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19489"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3329"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3329\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3329"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3329"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3329"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}