



{"id":319,"date":"2000-02-01T00:00:00","date_gmt":"2000-01-31T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=319"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=319","title":{"rendered":"Zo\u00eb Jenny: vedette litt\u00e9raire dans un pays qui ne les aime pas"},"content":{"rendered":"<p>La Suisse n&rsquo;aime pas les stars. Pourtant, il en est une qui, apparue il y a trois ans, continue d&rsquo;enflammer les esprits. Alors qu&rsquo;elle brille sur le terrain artistique le moins glamour qui soit: celui de la litt\u00e9rature. <\/p>\n<p>Elle s&rsquo;appelle Zo\u00eb Jenny, elle est n\u00e9e \u00e0 B\u00e2le il y a 25 ans seulement. Elle a publi\u00e9 son premier roman \u00e0 22 ans, cr\u00e9ant imm\u00e9diatement un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9ditorial. \u00abDas Bl\u00fctenstaubzimmer\u00bb devient un best-seller, aujourd&rsquo;hui traduit en 23 langues. En fran\u00e7ais, c&rsquo;est la prestigieuse Collection blanche de Gallimard qui s&rsquo;en empare, sous le titre de \u00abLa Chambre des pollens\u00bb. <\/p>\n<p>Vedette en son pays, Zo\u00eb Jenny est omnipr\u00e9sente dans la presse. Elle donne des interviews innombrables, elle \u00e9crit des articles pour le magazine f\u00e9minin Annabelle. Avec ses longs cheveux bruns, ses yeux bleu pensif, sa bouche au rouge g\u00e9n\u00e9reux, elle est belle, elle pla\u00eet, on la photographie. <\/p>\n<p>Il y a deux ans, un mini-scandale l&rsquo;a m\u00eame entour\u00e9e. Un \u00e9crivain b\u00e2lois, Martin Becher, a publi\u00e9 un recueil de nouvelles. Dans l&rsquo;une d&rsquo;elles, histoire d&rsquo;un \u00e9crivain rat\u00e9 qui vit avec sa fille, jeune auteur prodige, on a reconnu Zo\u00eb et son p\u00e8re, Matthyas Jenny. Becher avait \u00e9crit sans avertir ceux dont il s&rsquo;inspirait, et avant que le premier roman de Zo\u00eb ne soit publi\u00e9. Surtout, il a \u00e9voqu\u00e9, de fa\u00e7on tr\u00e8s allusive, un d\u00e9sir incestueux entre le p\u00e8re et la fille. Qui ont intent\u00e9 un proc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;auteur alors que le th\u00e8me ne leur est pas \u00e9tranger, comme on le verra.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me roman de Zo\u00eb Jenny, \u00abDer Ruf des Muschelhorns\u00bb (\u00abL&rsquo;Appel du coquillage\u00bb) vient de sortir en allemand, trois ans apr\u00e8s le premier. Entretemps, on ne l&rsquo;avait pas oubli\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, tous les journaux al\u00e9maniques parlent d&rsquo;elle. Le magazine Schweizer Illustrierte l&rsquo;a suivie dans sa ville natale pour un long reportage. Et les critiques al\u00e9maniques se d\u00e9chirent d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Tout le monde reconna\u00eet en elle une \u00e9crivain, une vraie. Mais certains veulent clamer que le deuxi\u00e8me livre est beaucoup moins bon que le premier. Parce qu&rsquo;en Suisse, on n&rsquo;aime pas les stars. Ou, plus exactement, on aime parfois en cr\u00e9er une pour la remettre tout aussit\u00f4t en question. Surtout si elle est jeune: le ton devient imm\u00e9diatement paternaliste. D&rsquo;ailleurs, en Allemagne, les critiques ont aim\u00e9 le deuxi\u00e8me roman de Zo\u00eb Jenny sans lui chercher des poux. <\/p>\n<p>Les lecteurs, eux, ont fait leur choix. \u00abDer Ruf des Muchelhorns\u00bb se vend d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bien. Lorsque Zo\u00eb Jenny est venue le promouvoir en Suisse il y a deux semaines, elle a donn\u00e9 des lectures publiques devant des salles bond\u00e9es. Pourquoi un tel succ\u00e8s? Parce que Zo\u00eb Jenny est l&rsquo;\u00e9crivain d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration. La sienne.<\/p>\n<p>Personne, avant elle, n&rsquo;avait su d\u00e9crire les rapports infiniment ambivalents entre des parents issus de la g\u00e9n\u00e9ration de 68 et leurs enfants. Qui doivent se d\u00e9brouiller avec des g\u00e9niteurs d\u00e9missionnaires, volontairement \u00abcopains\u00bb plut\u00f4t que p\u00e8re ou m\u00e8re. Voire m\u00eame carr\u00e9ment absents. <\/p>\n<p>Zo\u00eb Jenny ne juge pas, elle t\u00e9moigne. Comme elle le dit, elle habite dans \u00abchacune de ses phrases\u00bb; son \u00abmoi\u00bb dispara\u00eet dans celui de ses personnages. Elle parle de conflits, de d\u00e9parts, de morts, parce que \u00abc&rsquo;est cela qui constitue la vie\u00bb. Elle \u00e9crit dans un style \u00e9pur\u00e9, lapidaire, qui emprunte ses techniques au cin\u00e9ma. Elle construit des \u00e9pisodes denses, s\u00e9par\u00e9s les uns des autres par de grands sauts temporels: ses coupures sont sa technique de montage, elles donnent son rythme \u00e0 sa prose. Et lorsqu&rsquo;elle d\u00e9crit, elle esquisse, balaye l&rsquo;espace pour laisser au lecteur la charge de remplir les vides par son imagination. \u00abLorsque j&rsquo;\u00e9cris, je suis une cam\u00e9ra.\u00bb<\/p>\n<p>Zo\u00eb Jenny devient ainsi l&rsquo;\u00e9crivain d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration, de celle qui a vingt ans aujourd&rsquo;hui, par son style qui emprunte au cin\u00e9ma tout en soignant une langue proche de la po\u00e9sie, et par les histoires qu&rsquo;elle raconte. Elle se distancie en cela radicalement des recherches formelles post-structuralistes europ\u00e9ennes. D&rsquo;ailleurs, les \u00e9crivains qu&rsquo;elle aime sont am\u00e9ricains: Faulkner, Tennessee Williams, Hemingway, ceux qui racontent, ceux qui doivent raconter pour pouvoir vivre. <\/p>\n<p>Elle aussi, on le sent, doit \u00e9crire pour pouvoir vivre. Et elle \u00e9crit en partant d&rsquo;elle-m\u00eame, tr\u00e8s directement, sans tomber dans l&rsquo;autobiographie oiseuse. Elle qui a v\u00e9cu avec son \u00e9crivain de p\u00e8re, alors que sa m\u00e8re les avait abandonn\u00e9s lorsqu&rsquo;elle n&rsquo;avait que trois ans, parle de ce sentiment de perte, d&rsquo;errance, sans r\u00e9gler de comptes. C&rsquo;est un fait, elle appartient \u00e0 cette g\u00e9n\u00e9ration qui doit comme accoucher d&rsquo;elle-m\u00eame. Point final. Ou, plut\u00f4t, point de d\u00e9part. <\/p>\n<p>L&rsquo;h\u00e9ro\u00efne de \u00abLa Chambre des pollens\u00bb est une adolescente, fille d&rsquo;un \u00e9crivain sans succ\u00e8s et d&rsquo;une m\u00e8re qui les a abandonn\u00e9s pour se consacrer \u00e0 ses futures amours. Elle doit elle-m\u00eame trouver sa voie, inventer ses propres \u00abre-p\u00e8res\u00bb. Si elle livre ses errances et ses confusions, l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne jamais ne juge ni ne revendique. <\/p>\n<p>On est loin d&rsquo;une litt\u00e9rature militante, loin du formalisme. En cela, Zo\u00eb Jenny est profond\u00e9ment moderne. Elle l&rsquo;est aussi lorsqu&rsquo;elle ose aller au plus loin dans l&rsquo;exploration des sentiments, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;interdit de l&rsquo;inceste, qu&rsquo;elle \u00e9voque avec pudeur mais sans fard, comme une part de la complexit\u00e9 humaine. Elle parle, sans jugement moral ni horreur, d&rsquo;un d\u00e9sir d&rsquo;inceste, mais qui n&rsquo;est jamais commis ou plut\u00f4t v\u00e9cu, du moins entre parents g\u00e9n\u00e9tiques.<\/p>\n<p>\u00abL&rsquo;Appel du coquillage\u00bb poursuit cette qu\u00eate de la complexit\u00e9 humaine, mettant en sc\u00e8ne l\u00e0 aussi une jeune h\u00e9ro\u00efne d\u00e9laiss\u00e9e par sa m\u00e8re, qui passe par l&rsquo;orphelinat et le mutisme avant d&rsquo;\u00eatre adopt\u00e9e par une riche famille. O\u00f9, l\u00e0 \u00e9galement, la m\u00e8re a choisi sa carri\u00e8re, suscitant, par son absence, le d\u00e9sir de son fils. <\/p>\n<p>Zo\u00eb Jenny explore sans fioriture des territoires que peu d&rsquo;\u00e9crivains osent aborder. Parce qu&rsquo;elle les porte en elle. Parce que l&rsquo;\u00e9criture lui permet, comme elle le dit, de voyager d&rsquo;une question \u00e0 une autre, en sachant que le voyage n&rsquo;aura jamais de fin. C&rsquo;est pour cela qu&rsquo;elle fascine et s\u00e9duit, qu&rsquo;elle peut \u00eatre aussi proche des lecteurs et, aussi, agacer certains critiques. Ce qui est le propre des stars.<\/p>\n<p>Mais Zo\u00eb Jenny ne se laisse faire, ni s\u00e9duire par les sir\u00e8nes du succ\u00e8s. Elle sait que la Suisse n&rsquo;aime pas les stars. \u00abIci, on est jaloux du succ\u00e8s. On essaie de maintenir les gens dans une petitesse mentale\u00bb, dit-elle. Alors, tout en gardant un appartement \u00e0 B\u00e2le, elle pr\u00e9f\u00e8re \u00eatre perp\u00e9tuellement en route, avec sa valise. Tout en ayant un lieu favori: New York, ville o\u00f9 elle respire la libert\u00e9. Une libert\u00e9 donn\u00e9e par ceux qui arrivent l\u00e0 pour vivre et r\u00e9ussir, et qui n&rsquo;ont \u00abpas de temps pour la jalousie\u00bb.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nZo\u00eb Jenny, \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.de\/exec\/obidos\/ASIN\/3442723833\/ target=_blank>Das Bl\u00fctenstaubzimmer<\/a>\u00bb ou \u00ab<a href=http:\/\/www.alapage.com\/cgi-bin\/1\/affiche_livre.cgi?l_isbn=2070752690&#038;devise=&#038;id=6815949418934&#038;donnee_appel= target=_blank>La chambre des pollens<\/a>\u00bb <\/p>\n<p>\u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.de\/exec\/obidos\/ASIN\/3442723833\/o\/qid=949419217\/sr=2-1\/ target=_blank>Der Ruf des Muschelhorns<\/a>\u00bb (Frankfurter Verlagsanstalt)<\/p>\n<p>Martin Roda Becher, \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.de\/exec\/obidos\/ASIN\/3929232758\/qid%3D949419297\/ target=_blank>Abschiedsparcours<\/a>\u00bb (Axel Dielmann Verlag, 1998)<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nSandrine Fabbri, journaliste et critique de th\u00e9\u00e2tre, vit \u00e0 Zurich. Elle collabore r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Largeur.com.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;\u00e9crivain b\u00e2loise a publi\u00e9 son premier roman \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 22 ans. Aux critiques suisses paternalistes, elle pr\u00e9f\u00e8re New York.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-319","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/319","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=319"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/319\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=319"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=319"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=319"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}