



{"id":308,"date":"2000-01-19T00:00:00","date_gmt":"2000-01-18T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=308"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"balade","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=308","title":{"rendered":"Pasquali, Pajak, Guillermin: trois livres romands qui parlent bien"},"content":{"rendered":"<p>Ami lecteur, ne m\u2019en veuille pas si, avant de franchir le Grand-Saint-Bernard en compagnie de <a href=http:\/\/www.esf.ch\/pajak target=_blank>Fr\u00e9d\u00e9ric Pajak<\/a> et de Fabienne Guillermin, je te fais faire un petit crochet par Lourtier dans le haut val de Bagnes, quelques kilom\u00e8tres au-dessus du Ch\u00e2ble. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019est n\u00e9 <a href=\"http:\/\/www.alapage.com\/cgi-bin\/1\/search_livre.cgi?l_auteur=PASQUALI+ADRIEN&#038;id=8037948300972&#038;donnee_appel=&#038;devise=\" target=_blank>Adrien Pasquali<\/a>, il y a une quarantaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>J\u2019ai entendu dire qu\u2019il \u00e9tait n\u00e9 au pied du village dans une baraque accroch\u00e9e \u00e0 la pente, construite pour loger les ouvriers du barrage de Mauvoisin. Avec la seule aide de son intelligence et de sa volont\u00e9, Pasquali s\u2019est fait lettreux, puis lettr\u00e9, puis \u00e9crivain. Il y a quelques mois (qui semblent une \u00e9ternit\u00e9!) il publiait chez Zo\u00e9 un texte \u00e9trange, \u00abLe Pain de silence\u00bb.<\/p>\n<p>Pour qui a eu l\u2019occasion de pratiquer le chant d\u2019\u00e9glise, la pri\u00e8re r\u00e9p\u00e9titive, le livre de Pasquali r\u00e9sonne comme les modulations r\u00e9sign\u00e9es et monotones des v\u00eapres ou des complies, mais le narrateur, \u00e0 la place d\u2019interc\u00e9der aupr\u00e8s de la m\u00e8re de Dieu, essaie de se d\u00e9faire de la sienne: \u00ab&#8230;et je m\u2019acquittais de toutes les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res et sociales, mon p\u00e8re \u00e9tant pr\u00e9sent sans \u00eatre l\u00e0, ailleurs, dans le monde impitoyable des adultes avec leurs pr\u00e9venances am\u00e8res, \u00ab\u00a0sans doute n\u2019as-tu jamais \u00e9t\u00e9 un enfant\u00a0\u00bb, corps souffrant \u00e0 la place du corps aimant, devoirs impos\u00e9s \u00e0 la place de la d\u00e9couverte du monde, des choses et des mots, et si plus tard elle en est venue \u00e0 pouvoir me dire sans prononcer une seule syllabe, un seul mot, m\u00eame tr\u00e8s court, quel miracle cela aurait \u00e9t\u00e9, quelle b\u00e9n\u00e9diction pour contrer la mal\u00e9diction du silence, si plus tard \u00ab\u00a0sans doute n\u2019as-tu jamais \u00e9t\u00e9 un enfant\u00a0\u00bb, tout en conservant sa t\u00eate pench\u00e9e l\u00e9g\u00e8rement dans ma direction, le menton tombant vers l\u2019avant, appuy\u00e9 un peu sur l\u2019\u00e9paule, et ne me faisant pas face, me d\u00e9visageant de trois quart sans me regarder, comme nagu\u00e8re nous baissions notre nez, nous avions au moins ce point commun, dans notre assiette, pleine ou vide, vide ou pleine, pour ne pas contrarier, contrevenir au silence&#8230;\u00bb (p. 19).<\/p>\n<p>La plume pasqualienne court ainsi pendant 122 pages, sans interruption, sans un point, soutenue par le seul rythme de la complainte existentielle qui, une fois la distance prise, se transforme en une stridence d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, d\u00e9chirant hurlement \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>Quelques jours apr\u00e8s la parution de son livre, Adrien Pasquali s\u2019est pendu. C\u2019\u00e9tait fin mars 1999, une \u00e9ternit\u00e9 d\u00e9j\u00e0. N\u2019oublions pas Adrien Pasquali. Il n\u2019est plus l\u00e0 pour d\u00e9fendre son \u0153uvre, mais s\u2019il est un livre r\u00e9cemment publi\u00e9 dont on peut \u00eatre certain qu\u2019il renverra aux g\u00e9n\u00e9rations futures une image vraie de notre triste condition, c\u2019est bien ce \u00abPain de silence\u00bb, \u00e9cho lointain du \u00abMars\u00bb de Fritz Zorn.<\/p>\n<p><a href=http:\/\/www.esf.ch\/pajak target=_blank>Fr\u00e9d\u00e9ric Pajak<\/a>, dessinateur et \u00e9crivain lausannois, qui nous invite franchir le Grand-Saint-Bernard pour aller errer sous le ciel de Turin en compagnie de Friedrich Nietzsche et de Cesare Pavese est du m\u00eame monde que Pasquali. M\u00eames angoisses \u00e0 fleur de peau, m\u00eame sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e, m\u00eame fr\u00e9quentation de la mort.<\/p>\n<p>Son dernier livre, \u00abL\u2019immense solitude\u00bb (PUF) commence d\u2019ailleurs par un dessin en noir et blanc d\u2019une violence saisissante: un amas de carrosseries tordues o\u00f9 perce une Citro\u00ebn DS, avec comme l\u00e9gende: \u00abMon p\u00e8re est mort, tu\u00e9 dans un accident de voiture. Il avait trente-cinq ans. J\u2019en avais neuf.\u00bb (p.13) <\/p>\n<p>D\u00e8s les pages suivantes, le propos de Pajak se pr\u00e9cise: Nietzsche avait cinq ans \u00e0 la mort de son p\u00e8re (p.16) et Pavese six \u00e0 la mort du sien. Puis encore: Nietzsche est devenu fou \u00e0 Turin \u00e0 44 ans et Pavese s\u2019y est suicid\u00e9 \u00e0 42 ans. Pajak quant \u00e0 lui avait autour de 40 ans quand il commen\u00e7a ce livre.<\/p>\n<p>Ces quelques indications d\u00e9sordonn\u00e9es permettent de cerner (si tant est qu\u2019il soit cernable!) le propos de Pajak. A partir de Nietzsche et de Pavese, il r\u00f4de autour de la mort, du suicide, du malheur, du g\u00e9nie, de la solitude, de Turin&#8230; Il tente une analyse (mais le mot ne convient pas: une enqu\u00eate? une investigation philosophico-litt\u00e9raire?) de faits que C.G. Jung aurait donn\u00e9s comme reli\u00e9s par une synchronicit\u00e9 acausale et atemporelle.<\/p>\n<p>En \u00e9crivant ces lignes, je me rends compte qu\u2019il est tr\u00e8s difficile de parler du livre de Pajak tant il est \u00e0 la fois un (entre dessins et textes, tout s\u2019articule et s\u2019encha\u00eene \u00e0 la perfection) et \u00e9clat\u00e9 (Turin qu\u2019on a peut-\u00eatre pas fra\u00eechement dans l\u2019\u0153il, Nietzsche le controvers\u00e9, Pavese, grand \u00e9crivain, certes, mais d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9, Pajak lui-m\u00eame, etc.).<\/p>\n<p>Reste le fait que ce livre procure un grand bonheur de lecture, que l\u2019on finit par aimer les pifs infinis des personnage et qu\u2019au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on progresse on se rend compte que c\u2019est un bon si\u00e8cle d\u2019aventures de l\u2019esprit humain que Pajak, sa plume et son crayon nous mettent sous le nez.<\/p>\n<p>Vers la fin de son bel essai, Fr\u00e9d\u00e9ric Pajak confronte une peinture de Jackson Pollock (mort \u00e0 44 ans dans un accident de voiture\u2026) et un manuscrit de Nietzsche. La comparaison est frappante. Est-elle pour autant convaincante? Je n\u2019en suis pas s\u00fbr tant ce genre d\u2019exercice est en fin de compte gratuit.<\/p>\n<p>Ainsi, Fabienne Guillermin est encore plus hardie que Pajak: elle ne craint de sauter ni les si\u00e8cles, ni les oc\u00e9ans, ni les cultures. La d\u00e9couverte, dans un couvent toscan, de peintures de Fra Angelico la porte \u00e0 l\u2019extase: \u00abFra Angelico, c\u2019\u00e9tait s\u00fbr, avait d\u00fb peindre ces motifs avec son propre sang. Dans ces lieux arrach\u00e9s \u00e0 la lumi\u00e8re, dans l\u2019espace clos des cellules, dans ces \u00eelots de r\u00e9sistance et de ferveur, entre les grilles et derri\u00e8re le bois lourd, d\u2019autres peintures me tourmentaient et \u00e9branlaient ma construction de l\u2019histoire. Comme ces marbres peints, faits de coulures et de taches qui ressemblent \u00e9trangement aux \u00ab\u00a0drippings\u00a0\u00bb de Jackson Pollock, r\u00e9alis\u00e9s cinq si\u00e8cles plus tard, avec toute la force du corps et du geste. S\u00fbrement que Fra Angelico n\u2019avait pas vu ce qu\u2019il peignait avec les yeux de son temps, avec ce recul du virtuose.\u00bb (p.19)<\/p>\n<p>Avec ce premier livre \u00abRedire son nom\u00bb (Ed. de l\u2019Aire), Fabienne Guillermin r\u00e9ussit un fort joli coup. Elle a du style, de la classe, de la tenue. Son r\u00e9cit, \u00e0 la construction complexe, est bien men\u00e9 et le lecteur prend un vrai plaisir \u00e0 suivre la vie et les \u00e9tats d\u2019\u00e2me d\u2019un quatuor form\u00e9 fortuitement dans les collines de Toscane. Il y a une femme, Marie, r\u00e9fugi\u00e9e victime d\u2019une guerre pas tr\u00e8s lointaine, un couple de faux paysans venus du nord du pays et la narratrice qui est elle carr\u00e9ment citadine. Il y a les conversations et l\u2019incommunicabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Autant l\u2019univers de Pajak est \u00e9clat\u00e9, autant celui de Guillermin est resserr\u00e9, au point qu\u2019il pourrait tenir dans une de ces chemin\u00e9es o\u00f9 l\u2019\u00e2tre, flanqu\u00e9 de deux banquettes, invite sans cesse \u00e0 refaire le monde et l\u2019histoire des hommes.<\/p>\n<p>C\u2019est dans la Toscane de cette jeune Genevoise que j\u2019interromps ma balade, m\u00eame s\u2019il y aurait encore d\u2019autres livres \u00e0 signaler, dont un superbe recueil de nouvelles baroques, \u00abLe salon ovale\u00bb, de Corinna Bille r\u00e9\u00e9dit\u00e9 chez Empreintes.<\/p>\n<p>Une impression dominante me reste de cette longue promenade: \u00e0 de rares exceptions pr\u00e8s, nos \u00e9crivains sont d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, leurs \u0153uvres sont tristes. Je sais que la tristesse n\u2019est pas une cat\u00e9gorie litt\u00e9raire, mais \u00e0 l\u2019aube du troisi\u00e8me mill\u00e9naire, cela ne peut que nous questionner. Comme si le \u00abSoft Goulag\u00bb dont Yves Velan d\u00e9non\u00e7ait l\u2019apparition il y a un quart de si\u00e8cle nous avait peu \u00e0 peu phagocyt\u00e9s, r\u00e9duisant notre richesse mat\u00e9rielle \u00e0 une immense mis\u00e8re morale.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abLe Pain de silence\u00bb, d\u2019Adrien Pasquali, Editions Zo\u00e9, Gen\u00e8ve, 122 pages.<\/p>\n<p>\u00abL\u2019immense solitude, avec Friedrich Nietzsche et Cesare pavese, orphelins sous le ciel de Turin\u00bb, de Fr\u00e9d\u00e9ric Pajak, PUF, Paris, 332 Pages et 280 dessins.<\/p>\n<p>\u00abRedire son nom\u00bb, de Fabienne Guillermin, Editions de l\u2019Aire, Vevey, 117 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>O\u00f9, de passage \u00e0 Bagnes, l\u2019on rend un hommage posthume \u00e0 Pasquali, avant de suivre Pajak, Nietzsche et Pavese dans Turin et de redire le nom de Marie en Toscane.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-308","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/308","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=308"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/308\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=308"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=308"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=308"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}