



{"id":3008,"date":"2009-11-05T16:08:45","date_gmt":"2009-11-05T14:08:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3008"},"modified":"2009-11-24T20:48:31","modified_gmt":"2009-11-24T18:48:31","slug":"litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3008","title":{"rendered":"No\u00eblle Revaz et Daniel de Roulet nous parlent d\u2019amour"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large061109.jpg\" alt=\"large061109.jpg\" title=\"large061109.jpg\" width=\"468\" height=\"299\" border=\"0\" \/>Douce No\u00eblle Revaz! Apr\u00e8s l\u2019\u00e9tonnant choc rural et langagier de son premier roman \u00abRapport aux b\u00eates\u00bb (Gallimard, 2002), voici qu\u2019elle nous entra\u00eene dans un univers amoureux ouat\u00e9 de r\u00eaves et de fantasmagories, d\u00e9crit \u00e0 petites touches en un style pur et sobre. Au bout de quelques pages, berc\u00e9 par le rythme, j\u2019ai eu l\u2019impression de revivre une sc\u00e8ne de lecture v\u00e9cue autrefois.<\/p>\n<ul> <font size=2>Efina ach\u00e8te un chien de couleur marron glac\u00e9. Elle le prom\u00e8ne dans la for\u00eat. Le chien au d\u00e9but est fougueux, puis il change de caract\u00e8re. C\u2019est certainement qu\u2019il grandit. Il fait plaisir \u00e0 regarder. Les reflets bougent sur son dos. Il a une d\u00e9marche \u00e9l\u00e9gante. (\u2026) Efina d\u00e9m\u00e9nage \u00e0 l\u2019autre bout de la ville. Elle mange seule \u00e0 sa table. Il ne fallait pas qu\u2019un homme \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s s\u2019alourdisse. Elle doit dire qu\u2019elle n\u2019y tient pas, elle pr\u00e9f\u00e8re s\u2019avancer seule.<\/font> <\/ul>\n<p>Cette solitude soudain fouette ma m\u00e9moire: cette prose, l\u2019atmosph\u00e8re qu\u2019elle d\u00e9gage ne renvoient-elles pas au \u00abModerato cantabile\u00bb de Marguerite Duras savour\u00e9 il y a des ann\u00e9es sur une terrasse lausannoise forc\u00e9ment ensoleill\u00e9e? \u00c0 aucun moment par la suite le roman de No\u00eblle Revaz n\u2019infirmera cette premi\u00e8re impression, cette sororit\u00e9 litt\u00e9raire avec la grande Duras.<\/p>\n<p>Car l\u2019amour et les amants (pas vraiment le sexe comme on dit aujourd\u2019hui) sont au c\u0153ur du r\u00e9cit. Efina, jeune<br \/>\nfemme passe partout dont on ne sait pas grand-chose sinon qu\u2019elle aime les hommes, les chiens et le th\u00e9\u00e2tre, \u00e9prouve un amour sans borne pour un acteur passe partout lui aussi, juste d\u00e9sign\u00e9 par une initiale, T. Le voir sur sc\u00e8ne rappelle \u00e0 Efina qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 entendu parler de lui. Qu\u2019il lui a m\u00eame \u00e9crit une lettre. Mais:<\/p>\n<ul> <font size=2>\u2026la lettre l\u2019a-t-elle conserv\u00e9e, l\u2019a-t-elle jet\u00e9e aux papiers. Il y a eu des d\u00e9m\u00e9nagements, il y a eu des d\u00e9parts, des hommes. La lettre a-t-elle dans une caisse pass\u00e9 de maison en maison. \u00c9tait-elle au grenier quand elle se mettait en m\u00e9nage. Dormait-elle dans son enveloppe durant les sc\u00e8nes de rupture. Tombait-elle en particules quand se cuisait le souper, quand le t\u00e9l\u00e9phone restait muet ou quand de son lit ou du canap\u00e9 son esprit nulle part n\u2019errait. <\/font> <\/ul>\n<p>Transport\u00e9e par le jeu de l\u2019acteur, elle lui \u00e9crit \u00e0 son tour une lettre dans laquelle elle lui dit son \u00e9moi. Mais ne l\u2019envoie pas. Le roman est d\u2019un genre aujourd\u2019hui quasi disparu, il est, disons, semi-\u00e9pistolaire. Les protagonistes ont la plume alerte et facile. Nourrici\u00e8re m\u00eame, tant elle les soutient, les fait vivre. <\/p>\n<p>Au fil des pages, la Femme, l\u2019Homme et l\u2019Amour prennent une consistance extraordinaire, une consistance sugg\u00e9r\u00e9e de tr\u00e8s loin par des notations simples, banales, ordinaires. Deux existences soud\u00e9es par le secret commun de leur amour m\u00e8nent des vies st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es, vaquant \u00e0 leurs occupations, se mariant et se d\u00e9mariant, souffrant, d\u00e9primant, jouissant, se r\u00e9jouissant, vieillissant et rajeunissant dans un entrelacs de rencontres parfois r\u00e9ussies, souvent rat\u00e9es. Tout en s\u2019\u00e9crivant sans cesse. La passion ne s\u2019absente pas malgr\u00e9 les innombrables ruptures, malgr\u00e9 le temps qui passe:<\/p>\n<ul> <font size=2> Un homme est assis sur un banc et une femme lui passe devant. La femme n\u2019a pas d\u2019animal, que c\u2019est bizarre, c\u2019est parce qu\u2019il est impotent, mais cette chose ne se voit pas sur elle. La femme qui passe devant l\u2019homme lui a donn\u00e9 jadis des baisers et lui a jadis serin\u00e9 qu\u2019elle l\u2019aimerait jusqu\u2019\u00e0 la fin de la Terre. Et l\u2019homme assis sur ce banc a \u00e9t\u00e9 fou de cette dame jusqu\u2019\u00e0 jurer qu\u2019il ne toucherait jamais plus d\u2019autres dames. Les deux parjures son face \u00e0 face et ils ne peuvent s\u2019\u00e9chapper. Toujours ce sacr\u00e9 hasard, bredouille l\u2019homme pour faire de l\u2019humour. <\/font> <\/ul>\n<p>Avec \u00abEfina\u00bb <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.culturactif.ch\/ecrivains\/revaz.htm\">No\u00eblle Revaz<\/a> a franchi avec \u00e9clat, et une belle \u00e9l\u00e9gance dans le style, le cap du second roman, cap toujours craint par les \u00e9crivains surtout apr\u00e8s des d\u00e9buts flamboyants. Daniel de Roulet, son coll\u00e8gue en \u00e9criture, ne conna\u00eet plus ces appr\u00e9hensions. Auteur d\u2019une douzaine d\u2019ouvrages entre romans et essais, il anime aussi avec No\u00eblle Revaz et Antoine Jaccoud (sc\u00e9nariste et auteur de th\u00e9\u00e2tre) un curieux groupe de joyeux \u00e9crivains improvisateurs: <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.menschenversand.ch\/ueberall\/\">Bern ist \u00fcberall<\/a> (Berne est partout), disant des textes sur fond musical. En voici le manifeste, en langue originale :<\/p>\n<p>MANIFEST<br \/>\nUnsere Sprache ist \u00dcBERALL.<br \/>\nWir sprechen \u00dcBERALL. Wir schreiben \u00dcBERALL.<br \/>\n\u00dcBERALL ist unsere Sprache, die uns nicht geh\u00f6rt.<br \/>\nAlle Sprachen sind Fremdsprachen.<br \/>\n\u00dcBERALL wird hier und heute gesprochen.<br \/>\nHier und heute werden viele Sprachen gesprochen.<br \/>\nSprachen schliessen sich nicht aus.<br \/>\nIn unseren K\u00f6pfen ist Platz f\u00fcr viele Sprachen.<br \/>\n\u00dcBERALL hat Rhythmus, Klang und Farbe.<br \/>\nSprachen entfalten sich im Mund.<br \/>\nEs gibt keine hohen und niederen Sprachen.<br \/>\nJede Sprache ist eine Br\u00fccke in die Welt.<\/p>\n<p>Vous l\u2019aurez compris, le groupe est (pour le moment?) \u00e0 dominante al\u00e9manique, les soir\u00e9es litt\u00e9raires \u00e9tant surtout pratiqu\u00e9es outre Sarine.<\/p>\n<p>Avec \u00abLe silence des abeilles\u00bb Daniel de Roulet poursuit la vaste fresque de la plan\u00e8te mondialis\u00e9e qu\u2019il a commenc\u00e9e il y a une quinzaine d\u2019ann\u00e9es avec \u00abLa Ligne bleue\u00bb (Seuil) et qui compte d\u00e9j\u00e0 une bonne demi-douzaine de titres. Ce nouveau roman est l\u2019histoire d\u2019un jeune homme plut\u00f4t antipathique qui, enfant de soixante-huitards \u00e0 la paternit\u00e9 \u00e9vanescente, r\u00e9agit de mani\u00e8re classique en prenant le contre-pied de leur engagement. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s une prime enfance al\u00e9manique, il est \u00e9lev\u00e9 par sa grand-m\u00e8re dans un village vaudois. Sans vocation particuli\u00e8re \u00e0 la fin de son adolescence, il s\u2019inscrit, tout en rem\u00e2chant des id\u00e9es nazies et racistes, aux Beaux-Arts dont il suit les cours avec nonchalance et dont il fuira les examens. En 2003, gaz\u00e9 \u00e0 la gare Landquart avec les quelques milliers de manifestants anti Forum de Davos pi\u00e9g\u00e9s par la police, il d\u00e9cide de changer d\u2019air et s\u2019envole pour les Etats-Unis. <\/p>\n<p>Une rencontre de hasard &#8212; un apiculteur ambulant juch\u00e9 avec des centaines de ruches sur un immense camion qui parcourt les States selon les saisons favorables au butinage &#8212; lui permet de d\u00e9velopper un dada d\u2019enfance, la connaissance de la vie des abeilles. <\/p>\n<p>De retour en Suisse, il va s\u2019installer comme apiculteur dans un mayen au-dessus de Davos. Cherchant \u00e0 \u00e9lucider le myst\u00e8re de certains pesticides nuisant aux abeilles, il entre en contact avec une jeune Japonaise travaillant \u00e0 Zurich. A sa grande surprise, il finit par admettre que lui le n\u00e9onazi militant dans un groupe local, lui le raciste d\u00e9fenseur de la supr\u00e9matie blanche aime une Japonaise dont tout devrait l\u2019\u00e9loigner:<\/p>\n<ul> <font size=2> Les pens\u00e9es de Sid voyagent au loin, sans retenue. Il entend Fox certifier que la race doit rester\u2026 Puis il fait un pas en arri\u00e8re, se d\u00e9gage. Elle revient vers lui, il la repousse et, dans le noir, il se met \u00e0 parler abondamment, s\u2019adressant \u00e0 la fois \u00e0 lui-m\u00eame et \u00e0 elle, sans s\u2019arr\u00eater. Il dit que non, il ne peut accepter \u00e7a, qu\u2019il ne comprend plus comment il peut fr\u00e9quenter une femme comme elle. Il est debout, tout agit\u00e9. Lui-m\u00eame ne sait plus ce qui a d\u00e9clench\u00e9 ce brusque changement d\u2019attitude. Est-ce une phrase maladroite, ou alors parce qu\u2019elle a touch\u00e9 sa bisaule? Elle lui prend les deux mains, comme pour calmer son flot de paroles. Il en est aux reproches. <\/font> <\/ul>\n<p>D\u00e9coup\u00e9s en courtes s\u00e9quences, le roman entra\u00eene le lecteur \u00e0 un rythme soutenu sur les hauteurs davosiennes et dans l\u2019intrigue amoureuse nou\u00e9e entre Sid le rustre apiculteur et Valentine\/Ichiy\u00f4, la d\u00e9licate t\u00e9l\u00e9phoniste nomade, petite-fille du h\u00e9ros d\u2019un roman pr\u00e9c\u00e9dent, Kamikaze Mozart. C\u2019est elle qui, cette fois-ci, tient le fil rouge reliant les \u00e9l\u00e9ments de la vaste fresque que peint patiemment Daniel de Roulet. Comme les romans pr\u00e9c\u00e9dents, \u00abLe Silence des abeilles\u00bb est ancr\u00e9 dans une probl\u00e9matique politique de premi\u00e8re importance. <\/p>\n<p>Ce coup-ci, outre la br\u00fblante question identitaire, c\u2019est la crise des abeilles, <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.saintgervais.ch\/millesimes\/09\/abeille.html\">d\u00e9nonc\u00e9e<\/a> de plus en plus durement par les scientifiques. Si la vie des ruches sert de toile de fond au livre, l\u2019auteur ne manque pas de ponctuer son intrigue de r\u00e9f\u00e9rences pr\u00e9cises \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 politique:<\/p>\n<ul> <font size=2> De Neil Siber [l\u2019apiculteur am\u00e9ricain], il a re\u00e7u un message pour qu\u2019il signe une p\u00e9tition contre l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un N\u00e8gre \u00e0 la Maison-Blanche. Sid a r\u00e9pondu qu\u2019il avait chang\u00e9 d\u2019avis et qu\u2019il \u00e9tait amoureux d\u2019une Japonaise. Il imagine la t\u00eate de ce brave Neil qui avait combattu les Jaunes au Vietnam! <\/font> <\/ul>\n<p>En cela, Daniel de Roulet compte parmi les rares \u00e9crivains contemporains \u00e0 ne pas avoir \u00e9vacu\u00e9 l\u2019engagement politique de leur \u0153uvre. Au contraire, romancier globe-trotter de la mondialit\u00e9, il se fait un point d\u2019honneur de ne pas fuir les difficult\u00e9s du pr\u00e9sent, d\u2019enqu\u00eater en profondeur sur les scandales du si\u00e8cle (du XXIe, cela va de soi!) et de les d\u00e9noncer d\u2019une plume ac\u00e9r\u00e9e, percutante, souvent provocante.<\/p>\n<p>No\u00eblle Revaz, \u00abEfina\u00bb, Gallimard, 183 p.<\/p>\n<p>Daniel de Roulet, \u00abLe Silence des abeilles\u00bb, Buchet-Chastel, 231 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans des registres tr\u00e8s diff\u00e9rents, les deux \u00e9crivains suisses membres du groupe \u00abBern ist \u00fcberall\u00bb publient deux nouveaux romans. 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