



{"id":3006,"date":"2009-11-03T17:41:53","date_gmt":"2009-11-03T15:41:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=3006"},"modified":"2009-11-24T20:49:12","modified_gmt":"2009-11-24T18:49:12","slug":"litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=3006","title":{"rendered":"Journal d\u2019un diariphage"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/large041109.jpg\" alt=\"large041109.jpg\" title=\"large041109.jpg\" width=\"468\" height=\"250\" border=\"0\" \/>Certes le titre de cet article a tout d\u2019un barbarisme, mais outre qu\u2019on lui pr\u00eate un sens, il a le m\u00e9rite de rappeler les jeux de mots scatologiques de G\u00e9rard Genette qui inventait le terme \u00abdiarrhiste\u00bb dans son journal \u00abBardadrac\u00bb et de Raymond Queneau qui expliquait que le diarisme est une \u00abesp\u00e8ce d\u2019abandon sphinct\u00e9rien qui d\u00e9rive du mot diarrh\u00e9e\u00bb. <\/p>\n<p>Ces deux auteurs sont cit\u00e9s par le diariphage en question, l\u2019historien et chroniqueur de Largeur.com G\u00e9rard Delaloye dans son livre \u00abLe voyageur (presque) immobile\u00bb. Ce grand lecteur est un d\u00e9voreur de journaux intimes, \u00e0 tendance politique de pr\u00e9f\u00e9rence. En les lisant, il prend des notes de lectures qui donnent parfois lieu \u00e0 des chroniques dans la presse. La plupart du temps, elles remplissent son propre journal, un journal de lecteur. <\/p>\n<p>D\u2019Ernst J\u00fcnger \u00e0 Michel Leiris, en passant par Andr\u00e9 Malraux et Catherine Pozzi, il s\u2019\u00e9panche sur sa passion litt\u00e9raire, entrelardant les analyses de ses vues d\u2019historien et de d\u00e9tails sur sa propre pratique d\u2019\u00e9crivain qu\u2019il juge \u00e0 l\u2019aune de celles des grands noms parcourus. <\/p>\n<p>On d\u00e9couvre avec lui, au jour le jour, des ouvrages passionnants, mais aussi des pans de l\u2019histoire sous l\u2019angle du quotidien, car c\u2019est surtout dans le temps que se prom\u00e8ne \u00abLe voyageur (presque) immobile\u00bb. <\/p>\n<p><strong>Vous vivez en Roumanie la majeure partie de l\u2019ann\u00e9e, comment faites-vous pour nourrir votre app\u00e9tit de lecture?<\/strong><\/p>\n<p>Je reviens quand m\u00eame tous les deux mois en Suisse et j\u2019y fais des provisions, mais je lis aussi en roumain. <\/p>\n<p><strong>Si les \u00e9crivains qui \u00e9crivent des journaux s\u2019appellent des diaristes, comment faut-il nommer un lecteur de journaux qui tient un journal?<\/strong><\/p>\n<p>Il faudrait inventer un autre terme. Je ne suis pas vraiment un diariste au sens strict du terme. Je prends plut\u00f4t des notes de lectures. Il y a bien s\u00fbr dans ce livre un aspect journal, mais pas du tout intime. Je n\u2019ai pas de propension \u00e0 l\u2019introspection et \u00e0 l\u2019autoanalyse, je me contente d\u2019analyser. <\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui vous passionne dans ce genre litt\u00e9raire?<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui m\u2019attire surtout c\u2019est la possibilit\u00e9 de cueillir l\u2019histoire au jour le jour. Ces journaux forment le terreau de la vraie histoire. Il y a l\u2019Histoire, les grandes analyses, les recherches, le travail en archive, mais il est rare d\u2019avoir une prise sur le quotidien. L\u2019auteur de journaux comme Viktor Klemperer (ndlr: allemand protestant d\u2019ascendance juive qui a pass\u00e9 toute la p\u00e9riode nazie \u00e0 Dresde), c\u2019est de l\u2019or en barre pour un historien. <\/p>\n<p><strong>Vous adonner \u00e0 ce type de lecture, c\u2019est donc exercer votre activit\u00e9 d\u2019historien? <\/strong><\/p>\n<p>Oui, tout \u00e0 fait. Par exemple, la lecture du journal de l\u2019ancien chancelier imp\u00e9rial Bernhard von B\u00fclow m\u2019a permis de d\u00e9couvrir que les Allemands craignaient un d\u00e9ferlement fran\u00e7ais sur leur pays, ce qu\u2019aucun trait\u00e9 sur la politique allemande entre 1870 et 1914 ne laisse entrevoir. La vision subjective de l\u2019individu permet de rectifier le tir. En plus, les journaux fournissent des sources et des r\u00e9f\u00e9rences pour chercher dans la presse de l\u2019\u00e9poque. <\/p>\n<p><strong>Mais la notion de subjectivit\u00e9 intervient tout de m\u00eame dans ces \u00e9crits. Peut-on faire autant confiance \u00e0 un journal intime qu\u2019\u00e0 un inventaire de notaire?<\/strong><\/p>\n<p>Les relev\u00e9s de notaires incluent aussi leur subjectivit\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, ils interviennent en cas d\u2019h\u00e9ritage ou de r\u00e8glements de divorces. Fatalement, derri\u00e8re, il y a une d\u00e9marche subjective: les gens sont \u00e9nerv\u00e9s, se bagarrent, etc. Les journaux offrent d\u2019autres param\u00e8tres historiques. Ils permettent de comparer, de s\u2019approcher toujours de l\u2019objectivit\u00e9, m\u00eame si l\u2019histoire n\u2019est pas une science exacte. <\/p>\n<p><strong>Il y a dans les journaux intimes cette id\u00e9e de couches de pens\u00e9es qui se compl\u00e8tent ou se contredisent au fil des pages. Vous l\u2019exp\u00e9rimentez vous-m\u00eame en lisant \u00abAntim\u00e9moires\u00bb de Malraux qui vous tombe des mains, puis vous fascine quelques ann\u00e9es plus tard&#8230; <\/strong><\/p>\n<p>Oui, c\u2019est une r\u00e9action typique qui montre bien l\u2019aspect compl\u00e8tement subjectif de la lecture. Cela m\u2019est arriv\u00e9 aussi avec Cioran \u00e0 qui je taille quelques vestes dans le livre. En d\u00e9m\u00e9nageant, j\u2019ai red\u00e9couvert des carnets qui t\u00e9moignent que j\u2019avais lu, quinze ans plus t\u00f4t, son journal avec bonheur. <\/p>\n<p><strong>Pour quelles raisons tient-on un journal?<\/strong><\/p>\n<p>C\u2019est un genre litt\u00e9raire assez pratiqu\u00e9, au d\u00e9part surtout par les femmes. Il a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 au 18e si\u00e8cle par les gouvernantes de jeunes filles, avant tout pour les contr\u00f4ler. A partir du 19e si\u00e8cle, les hommes s\u2019y sont mis. Pour certains, comme Roland Jaccard, l\u2019aspect litt\u00e9raire prime. Il a publi\u00e9 une bonne dizaine de journaux sur des sujets tr\u00e8s pr\u00e9cis: la piscine Deligny ou Louise Brooks par exemple. Comme un peintre qui se sp\u00e9cialise sur le L\u00e9man, il a privil\u00e9gi\u00e9 deux ou trois th\u00e8mes. Gide et J\u00fcnger appartiennent aussi \u00e0 cette esp\u00e8ce. Mais pour la plupart des gens, cela vient naturellement avec l\u2019\u00e2ge, pour suppl\u00e9er l\u2019absence de m\u00e9moire; en tout cas c\u2019est mon cas!<\/p>\n<p><strong>Vous relevez les r\u00e9ticences de l\u2019\u00e9crivaine est-allemande Christa Wolf \u00e0 tenir un journal qu\u2019elle consid\u00e8re comme un genre trop bourgeois. <\/strong><\/p>\n<p>Christa Wolf \u00e9tait une femme communiste et marxiste, qui vivait en Allemagne de l\u2019Est, o\u00f9 les marges id\u00e9ologiques \u00e9taient, disons, limit\u00e9es. Elle avait des r\u00e9ticences en ce sens l\u00e0, mais la proposition de tenir un journal un jour par an venait de Gorki. Donc, sur le plan id\u00e9ologique, elle avait une caution. Stefan Heim, un \u00e9crivain important mais peu connu chez nous, a lui aussi publi\u00e9 un journal tr\u00e8s int\u00e9ressant \u00e0 l\u2019Est. Il faisait partie des Allemands \u00e9migr\u00e9s aux Etats-Unis qui ont \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s par le communisme \u00e0 la fin de la guerre et ont rejoint la RDA en 1945.<\/p>\n<p><strong>Vous \u00eates connu pour vos convictions de gauche, mais vous n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 lire des journaux de personnages de l\u2019autre bord, m\u00eame le plus extr\u00eame. Comment agissent-ils sur votre pens\u00e9e?<\/strong><\/p>\n<p>Lire Mircea Eliade, sans doute le pire de tous, un type farouchement nazi qui pleurait presque au moment de la chute de Hitler, marque forc\u00e9ment car il \u00e9tait extr\u00eamement brillant dans d\u2019autres domaines. Son journal n\u2019est d\u2019ailleurs pas encore traduit en fran\u00e7ais. On se rend compte alors qu\u2019il n\u2019y avait pas que des abrutis sous la banni\u00e8re nazie, ce qui interroge sur la capacit\u00e9 humaine \u00e0 divaguer. On trouve \u00e9galement de beaux exemples en France dans les ann\u00e9es 70 avec les mao\u00efstes Philippe Sollers et Bernard-Henri L\u00e9vy. <\/p>\n<p><strong>Faut-il qu\u2019un journal soit politique pour vous int\u00e9resser?<\/strong><\/p>\n<p>Je m\u2019int\u00e9resse surtout \u00e0 la politique, mais je parle aussi, par exemple, de Catherine Pozzi parce que j\u2019appr\u00e9cie sa personnalit\u00e9, la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de sa langue et la finesse de sa pens\u00e9e. Elle m\u00e8ne une vraie activit\u00e9 de diariste aux sources du genre. <\/p>\n<p><strong>Et s\u2019il ne fallait en lire qu\u2019un?<\/strong><\/p>\n<p>Je pense que ce serait Klemperer qui est vraiment impressionnant. J\u2019ai aussi un faible pour Paul Morand dont j\u2019ai lu tous les journaux m\u00eame si c\u2019est un cr\u00e9tin fini. Du pur masochisme, mais beaucoup de plaisir.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nG\u00e9rard Delaloye, \u00abLe voyageur (presque) immobile\u00bb, <a target=\"_blank\" href=\"http:\/\/www.editions-aire.ch\/\">\u00e9ditions de l&rsquo;Aire<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Historien et lecteur passionn\u00e9, notre chroniqueur G\u00e9rard Delaloye publie \u00ab\u00a0Le voyageur (presque) immobile\u00a0\u00bb, un essai o\u00f9 il exalte le genre litt\u00e9raire du journal intime. 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