



{"id":299,"date":"2000-01-09T00:00:00","date_gmt":"2000-01-08T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=299"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"est-ouest","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=299","title":{"rendered":"Dans le dernier \u00abJames Bond\u00bb, j&rsquo;ai reconnu Shakespeare et l&rsquo;angoisse de l&rsquo;Europe"},"content":{"rendered":"<p>James Bond allait-il survivre \u00e0 la fin de la Guerre froide? A cette question rituelle qu&rsquo;on se pose depuis plus de dix ans, \u00abThe World Is Not Enough\u00bb apporte une r\u00e9ponse aussi affirmative que brillante. L&rsquo;agent 007 prouve avec ce film qu&rsquo;il a l&rsquo;\u00e9toffe d&rsquo;un mythe dont la vie ne pouvait pas s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 la chute d&rsquo;un Mur.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir d\u00e9crypt\u00e9 l&rsquo;affrontement ouvert entre les deux blocs, il devient le t\u00e9moin actif d&rsquo;une guerre larv\u00e9e et souterraine entre Est et Ouest. Fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame, il se trouve tr\u00e8s exactement l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a se passe, l\u00e0 o\u00f9 se nouent les nouveaux affrontements \u00e9conomico-politiques: la Mer Caspienne, fronti\u00e8re d\u00e9cisive entre un Occident arrogant et une Asie confuse.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0 que passent les pipe-lines, l\u00e0 que s&rsquo;organisent les contre-pouvoirs plus ou moins mafieux \u00e0 la globalisation capitaliste. Dans \u00abThe World Is Not Enough\u00bb, l&rsquo;Ouest triomphe mais avoue un sentiment de culpabilit\u00e9. L&rsquo;Est, le grand Est, pr\u00e9pare le jour de sa revanche.<\/p>\n<p>Bond a tir\u00e9 les le\u00e7ons de l&rsquo;Histoire: il n&rsquo;est plus manich\u00e9en, il n&rsquo;oppose plus le Bien au Mal. Il continue \u00e0 d\u00e9fendre jusqu&rsquo;au bout les int\u00e9r\u00eats de sa Reine mais pour ce faire, il doit an\u00e9antir celle qui est aussi une victime. Elektra (Sophie Marceau) est pr\u00eate au pire parce qu&rsquo;elle est victime de l&rsquo;Histoire et victime d&rsquo;une trag\u00e9die familiale. Avec elle, Bond commet l&rsquo;un des pires crimes qui soient  &#8211; crime qu&rsquo;il n&rsquo;avait encore jamais perp\u00e9tr\u00e9: il tue \u00e0 bout portant celle qu&rsquo;il a aim\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;espace infime d&rsquo;une suspension, il h\u00e9site: on est au c\u0153ur de la trag\u00e9die, voire, si le genre permettait la psychologie, d&rsquo;un conflit corn\u00e9lien. Bond tue parce qu&rsquo;il est agent avant que d&rsquo;\u00eatre homme &#8211; mais un agent qui a pris l&rsquo;\u00e9toffe et l&rsquo;humour d&rsquo;un personnage shakespearien.<\/p>\n<p>Ian Fleming \u00e9tait britannique: pour assurer d\u00e9finitivement l&rsquo;immortalit\u00e9 \u00e0 son h\u00e9ros, il n&rsquo;avait qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;en remettre \u00e0 sa propre culture et \u00e0 un Shakespeare lui-m\u00eame impr\u00e9gn\u00e9 des mythes antiques. Quels sont les ingr\u00e9dients d&rsquo;une bonne trag\u00e9die shakespearienne? Un r\u00e9gicide, une lutte de pouvoir, l&rsquo;imminence d&rsquo;une guerre, des d\u00e9chirements familiaux sanglants qui mettent en p\u00e9ril l&rsquo;identit\u00e9 et, enfin, la vision d&rsquo;un monde.<\/p>\n<p>Tous ces ingr\u00e9dients figurent dans \u00abThe World Is Not Enough\u00bb, faisant passer ce Bond-l\u00e0 de la cat\u00e9gorie d&rsquo;un bon thriller \u00e0 celui d&rsquo;une grande trag\u00e9die &#8211; n&rsquo;\u00e9tait le happy end, et encore&#8230;<\/p>\n<p>Tout commence par la mort d&rsquo;un roi &#8211; King est son nom &#8211; qui, tel Agamemnon, a sacrifi\u00e9 sa fille Elektra sur l&rsquo;autel de ses int\u00e9r\u00eats financiers et de la lutte contre ces terroristes qui menacent son empire.<\/p>\n<p>D&rsquo;Iphig\u00e9nie la fille sacrifi\u00e9e, Elektra devient ensuite l&rsquo;autre fille d&rsquo;Agamemnon, soit Electre. On s&rsquo;en souvient, l&rsquo;Electre grecque tue sa m\u00e8re pour venger la m\u00e9moire de son p\u00e8re. Elektra, elle, est complice du meurtre de son p\u00e8re et s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 tuer sa m\u00e8re pour se venger d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 \u00e0 ses ravisseurs.<\/p>\n<p>C&rsquo;est du moins ce qui est fortement sous-entendu: qui est cette M, interpr\u00e9t\u00e9e par l&rsquo;immense Dame Judi Dench, actrice shakespearienne, qui tenait d&rsquo;ailleurs le r\u00f4le d&rsquo;Elizabeth dans \u00abShakespeare In Love\u00bb? Sa relation avec King est pour le moins ambigu\u00eb: n&rsquo;est-il vraiment qu&rsquo;un compagnon d&rsquo;\u00e9tudes? De m\u00eame, sa relation avec Elektra, parcourue de troubles et de non-dits, d&rsquo;effroi et d&rsquo;h\u00e9sitations&#8230; M comme Mother?<\/p>\n<p>Elektra-Sophie Marceau se retrouve avec un h\u00e9ritage pour le moins charg\u00e9 qui justifie \u00e0 lui seul qu&rsquo;elle ne soit ravie par son ravisseur. Soit Renard, personnage tragique s&rsquo;il en est, mort en sursis, vivant ayant perdu tous les sens de la vie &#8211; jusqu&rsquo;au plaisir sexuel.<\/p>\n<p>S&rsquo;il appartient \u00e0 la typologie du m\u00e9chant, Renard arbore, sous les traits fascinants de Robert Carlyle, la s\u00e9duction morbide d&rsquo;un h\u00e9ros noir, \u00abdesperado\u00bb se battant pour un monde au pass\u00e9 sacrifi\u00e9. Soit pour un coin du monde qui refuserait la tutelle occidentale. Soit, en l&rsquo;occurence, cet empire h\u00e9rit\u00e9 par Elektra en Azerba\u00efdjan, qu&rsquo;elle veut g\u00e9rer en toute ind\u00e9pendance, en m\u00e9moire, aussi, de sa famille. Elle n&rsquo;a pas tout \u00e0 fait tort. Seuls les moyens d&rsquo;arriver \u00e0 ses fins &#8211; l&rsquo;an\u00e9antissement d&rsquo;Istanbul &#8211; sont \u00e9videmment condamnables.<\/p>\n<p>Cet autre monde \u00e0 l&rsquo;Est de l&rsquo;Oural a droit \u00e0 une existence qui ne soit pas sous le diktat occidental. Bond le sait, sorti qu&rsquo;il est d&rsquo;un monde o\u00f9 un Mur s\u00e9parait le Bien du Mal. S&rsquo;il continue de gagner, il pressent aussi que l&rsquo;autre ne pourra pas ind\u00e9finiment perdre.<\/p>\n<p>C&rsquo;est une question de temps. Oui, James Bond a chang\u00e9 et peut continuer \u00e0 vivre. D&rsquo;autant que non, la fin des affrontements Est-Ouest n&rsquo;est pas pour demain.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nJournaliste et critique de th\u00e9\u00e2tre, Sandrine Fabbri vit \u00e0 Zurich. Elle suit de pr\u00e8s l&rsquo;actualit\u00e9 de l&rsquo;Europe de l&rsquo;Est. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien plus qu&rsquo;un thriller efficace, \u00abThe World Is Not Enough\u00bb s&rsquo;affirme comme une passionnante relecture de la trag\u00e9die classique \u00e0 la lumi\u00e8re des affrontements Est-Ouest.<\/p>\n","protected":false},"author":10,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-299","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/299","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/10"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=299"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/299\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=299"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=299"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=299"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}