



{"id":2880,"date":"2009-06-18T09:50:47","date_gmt":"2009-06-18T07:50:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeurlargeur.com\/wordpressfr\/?p=2880"},"modified":"2009-06-22T09:58:48","modified_gmt":"2009-06-22T07:58:48","slug":"interview","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2880","title":{"rendered":"Michel Serres: \u00abLes craintes ont envahi toutes les sciences\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><strong>Vous organisez chaque ann\u00e9e les \u00abRencontres sciences et soci\u00e9t\u00e9\u00bb \u00e0 Lausanne. Pourquoi ce type de r\u00e9unions vous semble-t-il important?<\/strong><\/p>\n<p>Dans notre monde d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, au moins dans le monde occidental et surtout en Europe, il existe un vrai probl\u00e8me de relation entre les sciences et la soci\u00e9t\u00e9. Les interm\u00e9diaires qui \u00e9taient autrefois tr\u00e8s nombreux sont aujourd&rsquo;hui relativement absents. Je pense \u00e0 des romanciers comme Jules Verne qui permettait aux jeunes de douze ou quatorze ans de se dire: \u00abIl y a encore des aventures \u00e0 vivre, je peux consacrer ma vie \u00e0 des choses extraordinaires.\u00bb J&rsquo;appr\u00e9cie beaucoup chez Jules Verne ce c\u00f4t\u00e9 fabricateur d&rsquo;enthousiasme.<\/p>\n<p>Mais aujourd&rsquo;hui, de tels personnages ont un peu disparu. Le r\u00e9sultat est la naissance d&rsquo;une sorte d&rsquo;incompr\u00e9hension entre les sciences et la soci\u00e9t\u00e9. Cette incompr\u00e9hension est devenue assez grave puisqu&rsquo;elle comporte toute sorte de terreurs et de paniques souvent injustifi\u00e9es. Dans ce contexte, les scientifiques ne peuvent pr\u00e9tendre s&rsquo;extraire de la soci\u00e9t\u00e9. D&rsquo;autant qu&rsquo;une bonne part des probl\u00e8mes soci\u00e9taux r\u00e9sultent de la science. J&rsquo;essaye donc, autant qu&rsquo;il est en mon pouvoir, de faire dialoguer des savants de premier ordre et la soci\u00e9t\u00e9, afin de r\u00e9duire le foss\u00e9 qui s&rsquo;est creus\u00e9 entre eux.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;hypersp\u00e9cialisation des sciences a-t-elle particip\u00e9 \u00e0 cet \u00e9loignement entre sciences et soci\u00e9t\u00e9?<\/strong><\/p>\n<p>La sp\u00e9cialisation est un peu la meilleure et la pire des choses. Aujourd&rsquo;hui, les savants ne peuvent inventer en science qu&rsquo;\u00e0 condition d&rsquo;\u00eatre hypersp\u00e9cialis\u00e9s. Pourquoi? Parce que nous ne sommes plus dans le g\u00e9n\u00e9ral, comme l&rsquo;\u00e9taient nos anc\u00eatres, mais dans le d\u00e9tail. Et Dieu et le diable se cachent dans le d\u00e9tail. Sans la pr\u00e9cision, les scientifiques disent des b\u00eatises, des concepts sonores et creux. Il suffit de regarder les Prix Nobel d&rsquo;il y a seulement une cinquantaine d&rsquo;ann\u00e9es: la plupart des Nobels actuels estiment que leurs travaux sont truff\u00e9s d&rsquo;erreurs&#8230; Pourquoi? Parce qu&rsquo;ils restaient dans le g\u00e9n\u00e9ral. Aujourd&rsquo;hui, nous ne disons plus de b\u00eatises sur l&rsquo;\u00e9volution, sur la vie, etc. gr\u00e2ce au d\u00e9tail. Par cons\u00e9quent, je dis: vive l&rsquo;ultra-sp\u00e9cialit\u00e9!<\/p>\n<p>Cela dit, c\u00f4t\u00e9 n\u00e9gatif, la sp\u00e9cialisation emp\u00eache souvent de disposer d&rsquo;une vue globale. Elle fait du scientifique une sorte de myope. Il ne regarde plus que l&rsquo;objet de ses recherches sans se pr\u00e9occuper du reste, notamment de la soci\u00e9t\u00e9, ce qui l&#8217;emp\u00eache de disposer d&rsquo;une vue d&rsquo;ensemble. Cette vue est pourtant souhaitable et n\u00e9cessaire. Elle permet aux savants d&rsquo;inscrire leurs d\u00e9couvertes dans une connaissance globale du monde.<\/p>\n<p><strong>Mais comment concilier sp\u00e9cialisation et vue globale, si toutes deux sont n\u00e9cessaires?<\/strong><\/p>\n<p>C&rsquo;est tr\u00e8s simple: on ne peut pas. Donc on essaye de le faire (rires)! Mais, rien de tout cela n&rsquo;est tr\u00e8s nouveau. Au XVIIe si\u00e8cle, et m\u00eame chez les Grecs, les savants se demandaient d\u00e9j\u00e0 comment disposer d&rsquo;une vue d&rsquo;ensemble. La r\u00e9ponse \u00e0 cette question est apport\u00e9e de temps en temps par un grand philosophe qui s&rsquo;appelle Platon, Aristote, Descartes, Leibniz ou Auguste Comte. De tels philosophes r\u00e9ussissent \u00e0 proposer une vue d&rsquo;ensemble, parce qu&rsquo;ils ont r\u00e9ussi \u00e0 avoir un point de vue personnel permettant une sorte de compr\u00e9hension globale. Ce sont eux qui nous aident finalement. Voil\u00e0 \u00e0 quoi sert la philosophie!<\/p>\n<p><strong>C&rsquo;est un peu l&rsquo;esprit de votre ouvrage \u00abL&rsquo;incandescent\u00bb, le grand r\u00e9cit&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Oui. Proposer un grand r\u00e9cit qui remonte de l&rsquo;origine de l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;homme d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, sauve \u00e0 la fois l&rsquo;infini d\u00e9tail et le dessin g\u00e9n\u00e9ral que l&rsquo;on peut tracer avec lui.<\/p>\n<p><strong>Dans le domaine particulier de la m\u00e9decine, comment se pose le probl\u00e8me de la sp\u00e9cialisation?<\/strong><\/p>\n<p>A l&rsquo;H\u00f4pital, le probl\u00e8me de la sp\u00e9cialisation se pose dans la pratique journali\u00e8re et quotidienne. Loin des concepts th\u00e9oriques que nous avons \u00e9nonc\u00e9s auparavant, les m\u00e9decins agissent dans le concret. Mais l\u00e0 encore, la sp\u00e9cialisation est la meilleure et la pire des choses.<\/p>\n<p>Il est assez clair que nous ne pouvons plus nous passer de tr\u00e8s bons sp\u00e9cialistes. Ils ont apport\u00e9 beaucoup \u00e0 la m\u00e9decine. Si l&rsquo;on prend l&rsquo;exemple de l&rsquo;imagerie m\u00e9dicale, ces technologies tr\u00e8s pointues ont apport\u00e9 des connaissances tr\u00e8s importantes sur les organes et leur gu\u00e9rison. En ce sens, la sp\u00e9cialisation a sauv\u00e9 de nombreuses vies.<\/p>\n<p>Pour autant, le patient est avant tout un ensemble. Il ne se r\u00e9sume pas \u00e0 un organe malade. Ne voir que l&rsquo;organe, que la cellule ou que la mol\u00e9cule, fait passer le m\u00e9decin \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son malade. Une vue globale du corps humain, du patient dans son ensemble, est absolument n\u00e9cessaire. Pour avoir cette id\u00e9e relativement large, le m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9ral, ou m\u00e9decin de famille, est bienvenu. Il a pour lui un avantage consid\u00e9rable: il suit l&rsquo;\u00e9volution du patient depuis tr\u00e8s longtemps. Or le temps est justement ce qui permet de relier les d\u00e9tails entre eux. Bref, le m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste fait la liaison temporelle et vitale, entre tous les \u00e9v\u00e9nements de notre parcours m\u00e9dical. Il faut donc les deux: le m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste et le sp\u00e9cialiste.<\/p>\n<p><strong>Avec toutes les nouvelles technologies, notamment Wikip\u00e9dia, le public n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi bien inform\u00e9. Pourtant, vous \u00e9voquez une peur de la soci\u00e9t\u00e9 vis-\u00e0-vis des sciences. N&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 un paradoxe?<\/strong><\/p>\n<p>D&rsquo;abord, je suis un enthousiaste de Wikip\u00e9dia. Sa gratuit\u00e9, sa libert\u00e9 et son autogestion en font un outil merveilleux. Ensuite, pour r\u00e9pondre \u00e0 votre question, il faut faire un peu d&rsquo;histoire pour comprendre pourquoi il n&rsquo;y a pas de paradoxe. Dans la g\u00e9n\u00e9ration qui m&rsquo;a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, lorsque l&rsquo;on parlait des sciences, il n&rsquo;y avait ni terreur ni de panique. Tout le monde avait confiance et pensait que la science apporterait le progr\u00e8s de l&rsquo;humanit\u00e9. Puis il est arriv\u00e9 quatre ou cinq catastrophes dures. Il y a eu d&rsquo;abord Hiroshima, Nagasaki et la bombe thermonucl\u00e9aire. Les gens se sont dit: \u00abTiens la science a fait \u00e7a\u00bb.<\/p>\n<p>Ensuite, il y eu les accidents Seveso (ndlr: accidents industriels) et des incidents analogues, qui ont fait porter la responsabilit\u00e9 non plus sur la physique nucl\u00e9aire, mais sur la chimie. Enfin, il y a eu les manipulations g\u00e9n\u00e9tiques et tous les probl\u00e8mes qui se posent avec les m\u00e8res porteuses et le clonage, portant les peurs sur la biologie et la m\u00e9decine.<\/p>\n<p>Donc, \u00e0 plusieurs moments entre 1947 et nos jours, les sciences ont pos\u00e9 des probl\u00e8mes r\u00e9els et m\u00eame tragiques d&rsquo;une certaine mani\u00e8re. Les craintes de la soci\u00e9t\u00e9, initialement port\u00e9es sur la physique nucl\u00e9aire, se sont propag\u00e9es jusqu&rsquo;\u00e0 envahir toutes les sciences.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a donc pas de paradoxe, mais une explication historique r\u00e9elle. La peur est n\u00e9e de catastrophes qui ont durablement marqu\u00e9 les esprits. Aujourd&rsquo;hui, par exemple, si j&rsquo;\u00e9tais militant \u00e9colo, je militerais pour le nucl\u00e9aire. C&rsquo;est la seule source d&rsquo;\u00e9nergie qui ne donne pas de CO2, ni de gaz \u00e0 effet de serre, tout en permettant d&rsquo;approvisionner l&rsquo;ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 en \u00e9lectricit\u00e9. Mais le public est un peu contre averti au sujet du nucl\u00e9aire, en raison de l&rsquo;histoire. Cela demeure un sujet ultrasensible.<\/p>\n<p><strong>Ne pensez-vous pas que la complexification extr\u00eame des sciences a pu jouer un r\u00f4le dans ce processus, en rendant les technologies de plus en plus incompr\u00e9hensibles et donc anxiog\u00e8nes pour le commun des mortels?<\/strong><\/p>\n<p>Non. Les sciences n&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9 simples \u00e0 comprendre pour la soci\u00e9t\u00e9. Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;un jugement en futur ant\u00e9rieur. Aujourd&rsquo;hui, tout le monde comprend tr\u00e8s bien Newton. Mais ses contemporains n&rsquo;avaient rien saisi! L&rsquo;Acad\u00e9mie des sciences de Paris, par exemple, a rejet\u00e9 les th\u00e8ses de Newton pendant deux si\u00e8cles. Il ne faut donc pas croire que cela a beaucoup chang\u00e9 sur ce point. La science dans son avanc\u00e9e a toujours \u00e9t\u00e9 difficile d&rsquo;acc\u00e8s. Lorsque Poincar\u00e9 a d\u00e9montr\u00e9 que le syst\u00e8me solaire n&rsquo;\u00e9tait pas stable c&rsquo;\u00e9tait difficile \u00e0 avaler pour le public. Et Einstein encore plus! Aujourd&rsquo;hui, tout le monde admet de fa\u00e7on assez simple la relativit\u00e9 au moins restreinte. Par cons\u00e9quent, la difficult\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>Malgr\u00e9 les difficult\u00e9s et catastrophes, vous semblez toujours conserver un certain optimisme vis-\u00e0-vis des sciences&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, ma maison d&rsquo;\u00e9dition a mis ce mot \u00aboptimiste\u00bb sur la quatri\u00e8me de couverture de mes livres. Depuis tout le monde le r\u00e9p\u00e8te&#8230; Mais je reste un peu interloqu\u00e9 \u00e0 chaque fois que je l&rsquo;entends! Plus s\u00e9rieusement, je crois que l&rsquo;optimisme vaut le coup. Je peux \u00eatre pessimiste souvent parce que l&rsquo;\u00e9tat des choses est vraiment inqui\u00e9tant. Mais est-ce bien raisonnable lorsque vous avez des enfants et des petits-enfants? Pour eux, il faut bien \u00eatre optimiste! M\u00eame si c&rsquo;est un optimisme de combat.<\/p>\n<p>Et puis \u00e0 quoi sert le pessimisme? Je vais vous le dire: le pessimisme sert \u00e0 vendre des livres! Les gens qui foutent la trouille, qui s\u00e8ment la panique se vendent bien. Alors comme moi je n&rsquo;essaye pas d&rsquo;\u00e9couler des milliers d&rsquo;exemplaires, les gens me traitent d&rsquo;optimiste.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cette interview de Michel Serres par Bertrand Beaut\u00e9, de Largeur.com, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans le CHUV Magazine de mai 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cette interview exclusive, le philosophe fran\u00e7ais \u00e9voque les enjeux de l&rsquo;hypersp\u00e9cialisation et appelle \u00e0 un meilleur dialogue entre science et soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":19489,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-2880","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2880","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19489"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2880"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2880\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2880"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2880"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2880"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}