



{"id":2701,"date":"2008-09-30T00:00:00","date_gmt":"2008-09-29T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2701"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"mode","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2701","title":{"rendered":"Margiela, l\u2019anniversaire du cr\u00e9ateur inconnu"},"content":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re le v\u00eatement, l\u2019absence. Georges Perec aurait pu inventer cette histoire de disparition d\u2019un cr\u00e9ateur qui n\u2019a jamais montr\u00e9 son visage aux photographes de presse. L\u00e0 o\u00f9 certains designers choisissent l\u2019hyperm\u00e9diatisation pour imposer l\u2019image de leur marque, Martin Margiela pr\u00e9f\u00e8re ne pas appara\u00eetre sur les podiums dans le sillage de ses d\u00e9fil\u00e9s, ne signe pas ses cr\u00e9ations, ne fait pas de publicit\u00e9 et refuse les demandes d\u2019interviews \u00e0 quelques rares exceptions. <\/p>\n<p>R\u00e9alis\u00e9s par fax, ces jeux de questions-r\u00e9ponses ressemblent \u00e0 des chass\u00e9s-crois\u00e9s entre un chat journaliste et une insaisissable souris belge. Le cr\u00e9ateur s\u2019exprime \u00e0 la premi\u00e8re personne du pluriel pour mettre en avant la dynamique collective de sa maison. Il laisse toutes les questions ouvertes, confie l\u2019interpr\u00e9tation de ses v\u00eatements au seul jugement de ceux qui les portent, n\u2019impose rien. \u00abNous n\u2019avons pas besoin de mon image physique pour exprimer notre travail\u00bb, se borne-t-il \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter. Snobisme, disent certains, int\u00e9grit\u00e9, acclament d\u2019autres. Ce qu\u2019on sait de lui se r\u00e9sume en trois lignes factuelles. <\/p>\n<p>N\u00e9 dans la ville de Louvain en 1957, il \u00e9tudie \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des beaux-arts d\u2019Anvers comme la plupart des cr\u00e9ateurs belges qui r\u00e8gnent aujourd\u2019hui sur la mode. S\u2019il ne fait pas partie du fameux \u00abgroupe des six d\u2019Anvers\u00bb qui part en camion \u00e0 la conqu\u00eate de la Fashion Week londonienne en 1986, on l\u2019y associe souvent car il est l\u2019un de leurs contemporains et camarades d\u2019\u00e9cole. Ses premiers pas, Martin Margiela les effectue en 1984 chez le styliste le plus provocateur de l\u2019\u00e9poque, le Fran\u00e7ais Jean-Paul Gaultier. <\/p>\n<p>Les deux hommes se croisent \u00e0 nouveau quand Gaultier reprend des mains de Margiela les r\u00eanes de la direction artistique chez le sellier Herm\u00e8s. Le Belge montre sa premi\u00e8re collection sous son nom propre en 1988 sur un terrain vague de Belleville. D\u00e9j\u00e0 l\u2019anti-glam, pr\u00e9mice des recherches futures. D\u00e9j\u00e0 les obsessions du non-lieu et de l\u2019incognito qui s\u2019incarne en des mannequins dissimul\u00e9s sous des cagoules noires.<\/p>\n<p>Il \u00e9rige ces principes en syst\u00e8me. Les mannequins Margiela n\u2019apparaissent plus d\u00e9sormais que les yeux barr\u00e9s d\u2019un coup de marqueur. Un trait noir devenu lunettes de soleil futuristes l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re.<\/p>\n<p>A d\u00e9faut d\u2019un cr\u00e9ateur mascotte, certains articles deviennent rapidement embl\u00e9matiques. Il y a le t-shirt col en V color\u00e9 dont la vente revient \u00e0 la lutte contre le sida. Il y a les chaussons mitaines japonais, d\u00e9clin\u00e9s aussi sous forme de bottes en cuir. Il y a encore cette fameuse \u00e9tiquette minimaliste que les initi\u00e9s reconnaissent aux quatre points en croix qu\u2019elle forme dans le dos des v\u00eatements. Les inscriptions qui s\u2019y trouvent se r\u00e9sument \u00e0 une liste de chiffres, notations complexes qui classent les pi\u00e8ces selon leur appartenance \u00e0 une ligne.<\/p>\n<p>Mais la post\u00e9rit\u00e9 unira surtout le nom du Belge au recyclage. C\u2019est sa sp\u00e9cificit\u00e9. Le designer rach\u00e8te des stocks entiers de baskets de l\u2019arm\u00e9e ou de chemises formelles d\u2019ouvriers, leur confectionne de nouvelles manches, les triture, les d\u00e9pi\u00e8ce, les passe dans des bains chimiques, les rapi\u00e8ce. Il sublime le vieux et le vernaculaire pour en faire du neuf. <\/p>\n<p>Cette pratique du palimpseste coupl\u00e9e \u00e0 la tendance \u00e0 montrer les \u00e9l\u00e9ments (coutures, revers, usures) que la mode traditionnelle cherche habituellement \u00e0 dissimuler lui vaut d\u2019\u00eatre tax\u00e9 de d\u00e9constructiviste, un terme qui d\u00e9signe habituellement un courant de l\u2019architecture contemporaine, partisan de b\u00e2timents \u00e0 l\u2019apparence visuelle fragment\u00e9e et ag\u00e9om\u00e9trique. Bien vu. Bien pratique surtout pour \u00e9voquer la recherche exp\u00e9rimentale du cr\u00e9ateur, m\u00eame si la d\u00e9nomination prend le risque demasquer l\u2019autre dimension de Margiela: un attachement \u00e9mouvant \u00e0 la tradition qu\u2019il r\u00e9interpr\u00e8te.<\/p>\n<p>Fascin\u00e9 par l\u2019histoire d\u2019un v\u00eatement et la somme de travail et de comp\u00e9tences qu\u2019exige chaque pi\u00e8ce, cet habile tailleur a cr\u00e9\u00e9 la ligne Artisanal. Equivalent de la haute couture pour ce qui concerne le prix, laminutie et l\u2019exclusivit\u00e9, Artisanal prend le luxe \u00e0 revers car ces pi\u00e8ces uniques sont confectionn\u00e9es \u00e0 partir de toile de parachute, de housses de fauteuils et d\u2019autresmat\u00e9riaux de r\u00e9cup\u00e9ration a priori sans valeur. <\/p>\n<p>Le luxe, dans le syst\u00e8me du Belge, c\u2019est le temps pass\u00e9 \u00e0 cr\u00e9er le v\u00eatement. Un long descriptif d\u00e9taille sur chaque pi\u00e8ce les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de cr\u00e9ation et le nombre d\u2019heures de travail \u00e0 la main des couturi\u00e8res. Cette ambition p\u00e9dagogique concerne aussi les autres lignes. Les chanceux qui ont assist\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sentation d\u2019une nouvelle collection appr\u00e9cient ces moments que la Maison t\u00e2che de rendre privil\u00e9gi\u00e9s. Pour l\u2019anecdote, lors du dernier \u00e9v\u00e9nement homme de janvier, les invit\u00e9s pouvaient se rendre durant toute une journ\u00e9e au si\u00e8ge de la maison rue St- Maur non loin de la Bastille. Comme les boutiques de lamarque, cette ancienne \u00e9cole est enduite de peinture blanche des sols aux plafonds.<\/p>\n<p>Une assistante v\u00eatue de sa blouse blanche r\u00e9glementaire venait chercher les groupes d\u2019arrivants \u00e0 intervalle r\u00e9gulier et les conduisait dans une salle obscure. L\u00e0, une quinzaine de mannequins diss\u00e9min\u00e9s dans toute la pi\u00e8ce semblait plong\u00e9e dans la lecture d\u2019un grand journal. A la une, leur silhouette \u00e0 l\u2019\u00e9chelle qui mettait en abyme le corps et le v\u00eatement. Un projecteur se braquait alors sur un mannequin qui pliait son journal. La le\u00e7on pouvait commencer. L\u2019assistante d\u00e9taillait les tenues, racontait les th\u00e8mes de la collection, tra\u00e7ait des parall\u00e8les entre les mod\u00e8les \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un guide au mus\u00e9e. Une mise en sc\u00e8ne didactique qui place le v\u00eatement au centre du spectacle comme un objet pr\u00e9cieux digne de la plus haute attention.<\/p>\n<p>Martin Margiela poursuit depuis vingt ans cette d\u00e9marche originale, critique envers le consum\u00e9risme aveugle et en marge de l\u2019industrie du luxe. Ses fans, des professeurs d\u2019art plastique, des architectes, des journalistes, des litt\u00e9rateurs, appartiennent aux milieux intellectuels adeptes d\u2019unemode discr\u00e8te et pointue. <\/p>\n<p>Ils aiment l\u2019\u00e9rudition conceptuelle des pi\u00e8ces, les tons terreux chers au cr\u00e9ateur, les coupes classiques dont l\u2019originalit\u00e9 tient souvent \u00e0 un d\u00e9tail surprenant. \u00abDans du Margiela, on se sent un peu plus intelligente \u00bb, dit par exemple Florence T\u00e9tier, graphiste lausannoise d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Ils sont peut-\u00eatre surpris par l\u2019\u00e9volution du ma\u00eetre qui, depuis quelques saisons, divise la presse sp\u00e9cialis\u00e9e. Jean d\u00e9chir\u00e9 r\u00e9duit en charpie pour l\u2019\u00e9t\u00e9, bottes en peau de serpent et robes l\u00e9opard pour l\u2019hiver chez les femmes, combinaisons de motard, motif barbel\u00e9 et imprim\u00e9s python au vestiaire hommes\u2026 Les experts ont de quoi s\u2019avouer interloqu\u00e9s par ces mod\u00e8les qui flirtent (ironiquement?) avec la vulgarit\u00e9.<\/p>\n<p>Brouillage des pistes d\u2019un cr\u00e9ateur plus visionnaire que jamais? Ou est-ce l\u00e0 l\u2019influence italienne de Renzo Rosso, le patron du groupe Diesel qui a rachet\u00e9 la maison il y a trois ans avec pour objectif d\u2019en faire une marque glo- bale? Comme d\u2019habitude, seul le v\u00eatement subsiste chez Martin Margiela. Alors regardons de plus pr\u00e8s ces robes et ces blazers aux cols d\u00e9mesur\u00e9s, ces silhouettes en forme de triangles invers\u00e9s, ces imprim\u00e9s animaux qui seront en boutique cet automne.On peut les voir, \u00e0 l\u2019instar de Suzy Menkes, la chroniqueuse mode du Herald Tribune, comme une parodie du style du cr\u00e9ateur belge ou comme la quintessence de sa recherche sur le patronage.<\/p>\n<p>Pour se faire son propre avis, quoi de plus recommandable qu\u2019une visite au Mus\u00e9e de la Mode d\u2019Anvers (MoMu), certainement l\u2019institution la plus captivante du domaine. Elle propose, d\u00e8s septembre, une r\u00e9trospective de 80 mod\u00e8les du designer belge \u00e0 l\u2019occasion de ses 20 ans de cr\u00e9ation.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans le magazine Trajectoire d&rsquo;automne 2008.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Maison Martin Margiela c\u00e9l\u00e8bre ses 20 ans. Un anniversaire qui intervient alors que les derni\u00e8res collections se sont fait chahuter et que Diesel, son nouveau propri\u00e9taire, tente de le propulser sur une \u00e9chelle globale.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2701","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2701","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2701"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2701\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2701"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2701"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2701"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}