



{"id":2636,"date":"2008-07-01T00:00:00","date_gmt":"2008-06-30T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2636"},"modified":"2009-06-19T16:48:12","modified_gmt":"2009-06-19T14:48:12","slug":"suisse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2636","title":{"rendered":"Le blues des officiers"},"content":{"rendered":"<p>Pendant des d\u00e9cennies, ils figuraient comme des repr\u00e9sentants embl\u00e9matiques de la Suisse qui gagne. Pris\u00e9s par les banques, honor\u00e9s dans les familles, les officiers portaient la t\u00eate haute. Aujourd\u2019hui que l\u2019antimilitarisme est devenu la norme, le prestige de l&rsquo;uniforme semble appartenir aux livres d&rsquo;histoire\u2026 Les cadres de l&rsquo;arm\u00e9e n&rsquo;ont plus le beau r\u00f4le.<\/p>\n<p>\u00abIl est de moins en moins facile de s\u2019afficher comme officier, les gens vous regardent un peu comme un extraterrestre, r\u00e9sume le colonel Denis Froidevaux, 48 ans, vice-pr\u00e9sident de la Soci\u00e9t\u00e9 suisse des officiers. Je trouve ce conformisme antimilitariste assez d\u00e9solant et na\u00eff. Les m\u00e9dias portent leur part de responsabilit\u00e9; ils d\u00e9peignent les militaires de mani\u00e8re n\u00e9gative.\u00bb<\/p>\n<p>Un fardeau social que les joies de la vie en gris-vert ne parviennent plus \u00e0 compenser: d\u00e9\u00e7us par une arm\u00e9e dans laquelle la comp\u00e9tition et l&rsquo;honneur n&rsquo;existent plus, astreints \u00e0 des missions subsidiaires comme la garde d&rsquo;ambassades, les officiers broient du noir. \u00abComment voulez-vous prendre du plaisir \u00e0 garder une ambassade?, se demande Philippe Zeller, divisionnaire \u00e0 la retraite. La v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est que l&rsquo;arm\u00e9e ne sait plus o\u00f9 elle va.\u00bb <\/p>\n<p>\u00abL&rsquo;op\u00e9ration AMBA CENTRO (ndlr: l&rsquo;engagement pour la protection des repr\u00e9sentations \u00e9trang\u00e8res) a caus\u00e9 un tort \u00e9norme \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e, et tout sp\u00e9cialement aux cadres, analyse le lieutenant-colonel EMG jurassien Ludovic Monnerat, 36 ans. On nous impose des missions qui ne sont pas de notre ressort.\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;incurie des politiques et le manque d&rsquo;argent \u00e0 disposition constitue un autre sujet de grogne: \u00abLe renouvellement du mat\u00e9riel n&rsquo;est plus assur\u00e9 et certaines places d&rsquo;armes se trouvent dans un \u00e9tat critique, avec des cuisines qui ne r\u00e9pondent plus aux normes sanitaires, poursuit Ludovic Monnerat. Aujourd&rsquo;hui, nous essayons de toutes nos forces de faire fonctionner un syst\u00e8me sous-financ\u00e9. Il faut le r\u00e9former, mais les politiques ne sont pas capables de s&rsquo;entendre sur une ligne claire.\u00bb<\/p>\n<p>R\u00e9aliste, le Brigadier Michel Chabloz, commandant du Swiss Raid Commando (une comp\u00e9tition militaire qui s&rsquo;adresse \u00e0 des candidats entra\u00een\u00e9s), se refuse \u00e0 baisser les bras: \u00abLe changement entra\u00eene forc\u00e9ment du chaos. Nous traversons une phase difficile, mais il faut passer!\u00bb<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 du d\u00e9s\u0153uvrement des troupes, la qualit\u00e9 du recrutement fait plus que jamais d\u00e9bat. Le major EMG Alexandre Vautravers, 34 ans, affirme que la situation s&rsquo;est am\u00e9lior\u00e9e avec arm\u00e9e XXI, apr\u00e8s la p\u00e9riode de flottement qui avait accompagn\u00e9 arm\u00e9e 95. Tous ne se montrent pas aussi optimistes. \u00abIl y a des gens qui n&rsquo;ont rien \u00e0 faire l\u00e0 et qui sont l\u00e0 quand m\u00eame\u00bb, dit Yel\u00e8na Lambert, r\u00e9sumant l\u2019avis de nombreux officiers. Cette jeune Vaudoise de 23 ans a v\u00e9cu durant sa formation une exp\u00e9rience contrast\u00e9e: \u00abCertains lieutenants n&rsquo;ont aucune psychologie ni autorit\u00e9 naturelle.\u00bb Au bout du compte, des officiers en mal d&rsquo;adr\u00e9naline franchissent parfois la ligne rouge, comme l&rsquo;a encore illustr\u00e9 la r\u00e9cente trag\u00e9die de la Kander.<\/p>\n<p>Pour ne rien arranger, la vie professionnelle des lieutenants se complique. Longtemps pris\u00e9s pour leur sens de l\u2019autorit\u00e9, notamment dans les banques et les grandes multinationales, les officiers ne s\u00e9duisent plus les entreprises, qui voient surtout les d\u00e9savantages de la fonction, c&rsquo;est-\u00e0-dire des cadres accapar\u00e9s plusieurs semaines par ann\u00e9e par leur devoir militaire. \u00abLes entreprises ne pr\u00e9voient plus d\u2019am\u00e9nagement particulier et les officiers de milice doivent se d\u00e9brouiller pour accomplir leur charge professionnelle en l&rsquo;espace de dix mois, observe le major Vautravers. La situation s&rsquo;est vraiment compliqu\u00e9e pour eux.\u00bb<\/p>\n<p>Et puis, on allait oublier l\u2019essentiel: \u00abLes cours de r\u00e9p\u00e9tition contribuaient \u00e0 la paix des m\u00e9nages, se souvient le Brigadier Chabloz. Mais les servitudes de la vie civile sont devenues plus difficile \u00e0 concilier avec l\u2019arm\u00e9e. Aujourd&rsquo;hui, il y a moins de compr\u00e9hension pour le devoir militaire.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p><b>T\u00e9moignages<\/b><\/p>\n<p>Denis Froidevaux, 48 ans, colonel. 1600 jours de service. Vice-pr\u00e9sident de la soci\u00e9t\u00e9 suisse des officiers. Chef de service du Risk management au canton de Vaud. <\/p>\n<p><b>\u00abLes jeunes rejettent les obligations\u00bb<\/b><br \/>\n\u00abL&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;arm\u00e9e refl\u00e8te celui de la soci\u00e9t\u00e9. L&rsquo;individualisme va de pair avec l&rsquo;urbanisation. Beaucoup de jeunes sont antimilitaristes car ils rejettent les obligations. Le devoir, le don de soi, la solidarit\u00e9, sont des notions difficiles \u00e0 faire passer. Aujourd&rsquo;hui, les gens n&rsquo;ont plus envie de r\u00e9pondre \u00e0 ces demandes. On constate \u00e9galement que la participation \u00e0 la vie associative diminue. La crise d&rsquo;identit\u00e9 actuelle est aussi due aux atermoiements politiques. Il manque un cadre clair et la probl\u00e9matique budg\u00e9taire s&rsquo;aggrave. Les ressources financi\u00e8res de l&rsquo;arm\u00e9e ont baiss\u00e9 de 60% en dix ans. On atteint un seuil critique pour son fonctionnement. Mais fondamentalement, la Suisse n&rsquo;est pas pr\u00eate \u00e0 acheter sa s\u00e9curit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Yel\u00e8na Lambert, 23 ans, lieutenant dans les troupes sanitaires. 300 jours de service.<br \/>\nAssistante en soin et sant\u00e9 communautaire, Lausanne.<\/p>\n<p><b>\u00ab Il y a du laisser-aller\u00bb<\/b><br \/>\n\u00abJe ne connaissais pas du tout l&rsquo;arm\u00e9e avant de m&rsquo;engager, mais je pensais que l&rsquo;\u00e9cole de recrue serait un peu plus difficile. L&rsquo;id\u00e9e de d\u00e9passement de soi, ma motivation initiale, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 satisfaite sur ce point. Il y avait du laisser-aller. On devrait pousser un peu plus les gens. J&rsquo;ai aussi pu observer \u00e0 quoi ressemble les cours de r\u00e9p\u00e9tition\u2026 Il semble difficile de faire faire quelque chose aux soldats. Le formel est compl\u00e8tement abandonn\u00e9. Je trouve dommage que l&rsquo;arm\u00e9e laisse tomber. Le rapprochement romands\/al\u00e9maniques devraient \u00eatre davantage encourag\u00e9. D&rsquo;apr\u00e8s ce que j&rsquo;ai vu jusqu&rsquo;ici, on ne se m\u00e9lange pas trop. En ce qui me concerne, je n&rsquo;ai pas l&rsquo;intention de prendre encore du gallon.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Michel Chabloz, 59 ans, brigadier g\u00e9n\u00e9ral, commandant de la formation d&rsquo;application d&rsquo;infanterie \u00e0 Colombier et commandant du Swiss Raid Commando. 1512 jours de service en tant que milicien. Militaire de m\u00e9tier depuis 30 ans.<\/p>\n<p><b>\u00abCertains officiers manquent de psychologie\u00bb<\/b><br \/>\n\u00abLors du Swiss Raid Commando, il y a des postes tr\u00e8s techniques, qui requi\u00e8rent de la ma\u00eetrise, mais les gens nous r\u00e9duisent toujours \u00e0 une bande de cr\u00e2nes ras\u00e9s. La nouvelle approche du m\u00e9tier militaire consiste pourtant \u00e0 inculquer le respect et l&rsquo;intelligence des situations. Les arm\u00e9es se battent d\u00e9sormais dans les villes, au contact de la population. Il faut donc d\u00e9velopper l&rsquo;\u00e9thique et la capacit\u00e9 des officiers \u00e0 suivre cette \u00e9volution. Cela repr\u00e9sente un vrai d\u00e9fi, car il est plus difficile d&rsquo;inspecter le savoir-\u00eatre d&rsquo;un soldat que la propret\u00e9 de ces chaussures. Or, certains officiers manquent de psychologie. L&rsquo;importance donn\u00e9e \u00e0 la formation des petits cadres doit \u00eatre revaloris\u00e9e. Reste qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui, je dois me battre beaucoup plus pour convaincre les jeunes \u00e0 prendre du grade.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Ludovic Monnerat, 36 ans, lieutenant-colonel EMG. 1313 jours de service. Commandant du bataillon de grenadiers 30. Journaliste de formation. Actuellement chef de section \u00e0 l&rsquo;Etat-major de conduite de l&rsquo;arm\u00e9e dans la planification des op\u00e9rations.<\/p>\n<p><b>\u00abL&rsquo;arm\u00e9e est le reflet des doutes de la soci\u00e9t\u00e9\u00bb<\/b><br \/>\n\u00abL&rsquo;arm\u00e9e suisse refl\u00e8te assez fid\u00e8lement les doutes et les soucis de la soci\u00e9t\u00e9. Sa crise identitaire, c&rsquo;est d&rsquo;abord celle du pays. Pour les anciens, nostalgiques de la \u00ab\u00a0grande arm\u00e9e\u00a0\u00bb, la situation actuelle n&rsquo;est pas facile \u00e0 vivre. En ce qui me concerne, je peux difficilement regretter une p\u00e9riode que je n&rsquo;ai pas connue\u2026 Globalement, les officiers d&rsquo;aujourd&rsquo;hui sont davantage des th\u00e9oriciens qu&rsquo;auparavant. Chez les grenadiers (tous volontaires, ndlr) o\u00f9 j&rsquo;officie, le niveau g\u00e9n\u00e9ral est excellent, avec un engagement tr\u00e8s intense lors des cours de r\u00e9p\u00e9tition.  Le fait d&rsquo;avoir raccourci l&rsquo;obligation de servir a affaibli l&rsquo;arm\u00e9e dans son r\u00f4le de ciment de la nation. On peut le regretter. Reste qu&rsquo;en mati\u00e8re de r\u00e9seaux, l&rsquo;arm\u00e9e de milice offre toujours des opportunit\u00e9s exceptionnelles.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>Alexandre Vautravers, 34 ans, major EMG. Plus de 1000 jours de service. Chef op\u00e9rations de la brigade blind\u00e9e 1. R\u00e9dacteur en chef de la Revue militaire suisse. Directeur du d\u00e9partement de relations internationales de la Webster universit\u00e9 de Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p><b>\u00abLe prestige de l&rsquo;uniforme ne suffit plus\u00bb<\/b><br \/>\n\u00abAujourd&rsquo;hui, les nouvelles menaces sont floues et plus de 60% des troupes sont engag\u00e9es dans des t\u00e2ches subsidiaires. On doit constater que le prestige de l&rsquo;uniforme ne suffit plus pour recruter des officiers. Du coup, il y a une certaine noblesse \u00e0 s&rsquo;investir dans cette voie. Du c\u00f4t\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 civile et des employeurs, les obligations militaires sont per\u00e7ues comme une forte contrainte, y compris lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de la conf\u00e9d\u00e9ration! Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, le bassin de recrutement des officiers a chang\u00e9, avec beaucoup moins de volontaires parmi les gens qui suivent de longues \u00e9tudes. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;arm\u00e9e ne s&rsquo;y trompe pas; elle recourt \u00e0 un slogan proche des r\u00e9alit\u00e9s \u00e9conomiques pour sa campagne de recrutement: \u00abLa s\u00e9curit\u00e9: un avenir assur\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans L&rsquo;Hebdo du 26 juin 2008.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9nigr\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 et les m\u00e9dias, malmen\u00e9s par les politiques, les militaires ont le vague \u00e0 l&rsquo;\u00e2me. Nous leur avons donn\u00e9 la parole.<\/p>\n","protected":false},"author":19406,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-2636","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2636","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19406"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2636"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2636\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2636"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2636"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2636"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}