



{"id":2615,"date":"2008-06-02T00:00:00","date_gmt":"2008-06-01T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2615"},"modified":"2009-06-19T16:49:07","modified_gmt":"2009-06-19T14:49:07","slug":"science","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2615","title":{"rendered":"Comment le Cern s\u2019est retrouv\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi Gen\u00e8ve? La question a taraud\u00e9 bien des promeneurs contemplant, depuis les hauteurs du Jura, le Cern, v\u00e9ritable zone industrielle en perp\u00e9tuelle extension. Si, depuis 1974, le site franchit la fronti\u00e8re franco-suisse, une telle possibilit\u00e9 a longtemps \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9e.<\/p>\n<p>Lors des premi\u00e8res n\u00e9gociations au d\u00e9but des ann\u00e9es 50, quatre villes sont en lice pour accueillir ce laboratoire g\u00e9ant: Copenhague, Paris, Arnhem (Pays-Bas) et Gen\u00e8ve. Ces sites poss\u00e8dent des qualit\u00e9s comparables en termes de transports et de comp\u00e9tences scientifiques.<\/p>\n<p>Si sa position g\u00e9ographique &#8212; au c\u0153ur de l\u2019Europe &#8212; et sa tradition d\u2019accueil des organisations internationales ont jou\u00e9 en sa faveur, la Cit\u00e9 de Calvin jouit en plus d\u2019un atout capital: la neutralit\u00e9 helv\u00e9tique.<\/p>\n<p>Juste apr\u00e8s la seconde guerre mondiale, la science europ\u00e9enne, d\u00e9vast\u00e9e par le conflit et d\u00e9laiss\u00e9e par ses cerveaux, cherche \u00e0 combler un retard inqui\u00e9tant: de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, \u00e0 Brookhaven, les Am\u00e9ricains lancent la construction du premier synchrotron \u00e0 protons et, \u00e0 l\u2019Est, l\u2019URSS fait exploser sa premi\u00e8re bombe nucl\u00e9aire. Bref, les deux g\u00e9ants m\u00e8nent, dans leurs laboratoires respectifs, une bataille scientifique et militaire qui durera toute la Guerre froide.<\/p>\n<p>Comment les pays du Vieux Continent peuvent-ils rivaliser dans cette course \u00e0 l\u2019atome? Les scientifiques europ\u00e9ens savent bien qu\u2019aucun de leurs Etats ne pourra, seul, lever les fonds n\u00e9cessaires. L\u2019id\u00e9e d\u2019une collaboration europ\u00e9enne germe dans leurs esprits.<\/p>\n<p>Pour cette poign\u00e9e de visionnaires &#8212; qui compte dans ses rangs les chercheurs fran\u00e7ais Pierre Auger, italien Edoardo Amaldi ou danois Niels Bohr &#8211;, une telle association permettra de cimenter une Europe forte entre les deux g\u00e9ants.<\/p>\n<p>Mais, apr\u00e8s Hiroshima et Nagasaki, les physiciens se m\u00e9fient des applications qui pourraient r\u00e9sulter de leurs travaux. \u00abA leurs yeux, la participation suisse est la meilleure garantie que la physique d\u00e9velopp\u00e9e au Cern ne sera pas li\u00e9e \u00e0 des objectifs militaires.<\/p>\n<p>Par ailleurs, la Suisse, en tant que petit Etat, risque moins que la France ou la Grande-Bretagne de tirer profit des recherches nucl\u00e9aires pratiqu\u00e9es\u00bb, explique l\u2019historien suisse Bruno J. Strasser, professeur d\u2019histoire des sciences \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Yale.<\/p>\n<p>En 1951, la d\u00e9l\u00e9gation suisse propose donc Gen\u00e8ve comme si\u00e8ge de la future organisation. Ce choix, ent\u00e9rin\u00e9 en 1952, est une opportunit\u00e9: Berne estime que l\u2019industrie helv\u00e9tique pourrait b\u00e9n\u00e9ficier de commandes de mat\u00e9riel d\u2019un montant sup\u00e9rieur \u00e0 la contribution financi\u00e8re du pays!<\/p>\n<p>\u00abMais ce sont surtout des enjeux de politique ext\u00e9rieure qui ont dict\u00e9 la d\u00e9cision. Apr\u00e8s avoir refus\u00e9 de participer au Conseil de l\u2019Europe en 1949, la Suisse trouve ainsi une fa\u00e7on de se rapprocher de ses partenaires europ\u00e9ens et d\u2019\u00e9viter l\u2019isolement international qui la guette, note Bruno J. Strasser. Ce projet lui permet \u00e9galement de r\u00e9affirmer ses objectifs de neutralit\u00e9, souvent interpr\u00e9t\u00e9s comme un outil de politique commerciale.\u00bb <\/p>\n<p>Pour d\u00e9montrer son impartialit\u00e9, la Conf\u00e9d\u00e9ration milite pour que tous les Etats, aussi bien de l\u2019Est que de l\u2019Ouest, puissent faire partie du futur laboratoire. Un discours rejet\u00e9 par le Royaume-Uni, qui refuse une \u00e9ventuelle participation des pays sovi\u00e9tiques, tout en souhaitant laisser la porte ouverte aux Etats-Unis.<\/p>\n<p>Pour Berne, une position trop atlantiste donnerait au Cern une dimension politique incompatible avec ses aspirations de neutralit\u00e9. Finalement, un compromis fran\u00e7ais est adopt\u00e9: l\u2019adh\u00e9sion de nouveaux Etats sera possible en cas d\u2019approbation \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 des membres du Conseil ce qui, pour reprendre les termes de l\u2019historien John Krige, \u00abpr\u00e9serve l\u2019apparence de l\u2019ouverture, tout en masquant la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exclusivit\u00e9\u00bb.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique, la cr\u00e9ation du Cern est \u00e9galement vue d\u2019un bon \u0153il. Lors de la cinqui\u00e8me conf\u00e9rence de l\u2019Unesco, \u00e0 Florence en juin 1950, le Prix Nobel am\u00e9ricain Isidor Isaac Rabi fait inscrire une r\u00e9solution autorisant l\u2019Unesco \u00e0 \u00abassister et encourager la cr\u00e9ation de laboratoires r\u00e9gionaux pour accro\u00eetre la coop\u00e9ration scientifique internationale\u00bb.<\/p>\n<p>En Europe, cette intervention est interpr\u00e9t\u00e9e comme un signe que les Etats-Unis ne tenteront pas de plomber les efforts europ\u00e9ens. Mieux, ils les encouragent.<\/p>\n<p>L\u2019Am\u00e9ricain Rabi, d\u2019origine austro-hongroise (aujourd\u2019hui Pologne), souhaite reconstruire la recherche europ\u00e9enne. L\u2019approche de son gouvernement d\u2019adoption est beaucoup plus pragmatique: cr\u00e9er un laboratoire europ\u00e9en autour d\u2019objectifs pacifiques permettra d\u2019\u00e9viter que les chercheurs europ\u00e9ens soient attir\u00e9s par l\u2019URSS ou que leurs gouvernements ne les affectent \u00e0 des recherches militaires.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s l\u2019explosion de la premi\u00e8re bombe nucl\u00e9aire sovi\u00e9tique, en ao\u00fbt 1949, Washington d\u00e9cide de partager (en partie) ses connaissances avec ses alli\u00e9s et le fait savoir: en 1953, le pr\u00e9sident Eisenhower \u00e9nonce \u00e0 l\u2019ONU son c\u00e9l\u00e8bre discours sur les \u00abatomes pour la paix\u00bb, qui vante les vertus de l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire pour tous.<\/p>\n<p>Une telle propagande permet de pr\u00e9senter les Etats-Unis comme promoteur des utilisations pacifiques du nucl\u00e9aire, en opposition au programme militaire sovi\u00e9tique. Le soutien affich\u00e9 \u00e0 un laboratoire pacifique et transparent comme le Cern s\u2019inscrit dans ce cadre.<\/p>\n<p>Mais, plus que la propagande, l\u2019Oncle Sam attend d\u2019autres retomb\u00e9es du Cern: il esp\u00e8re pouvoir \u00abjuger discr\u00e8tement la comp\u00e9tence des scientifiques \u00e9trangers. En bref, le Cern doit constituer une base utile \u00e0 l\u2019espionnage scientifique informel\u00bb, selon la th\u00e8se d\u00e9velopp\u00e9e par l\u2019historien John Krige, coauteur de \u00abHistory of Cern\u00bb.<\/p>\n<p>Les Etats-Unis estiment \u00eatre les mieux plac\u00e9s pour d\u00e9velopper d\u2019\u00e9ventuelles technologies issues des recherches fondamentales r\u00e9alis\u00e9es en Europe.<\/p>\n<p>D\u00e8s avril 1950, le rapport du comit\u00e9 Lloyd Berkner, dont Rabi faisait partie, conseille donc \u00e0 la Maison- Blanche de placer des chercheurs dans les ambassades et de promouvoir la collaboration scientifique avec les Alli\u00e9s.<\/p>\n<p>Un rapport d\u00e9classifi\u00e9 de la CIA expose clairement la mission assign\u00e9e aux chercheurs am\u00e9ricains: \u00abCollecter et rapporter des informations strat\u00e9giques, promouvoir et prot\u00e9ger les int\u00e9r\u00eats am\u00e9ricains et contr\u00f4ler l\u2019impact de la science sur la politique \u00e9trang\u00e8re am\u00e9ricaine.\u00bb A partir de 1951, des scientifiques sont install\u00e9s dans les ambassades am\u00e9ricaines, d\u2019abord sous l\u2019autorit\u00e9 de la National Academy of Science puis, \u00e0 partir de 1953, sous la tutelle de la CIA.<\/p>\n<p>Quelques mois plus tard, le 29 septembre 1954, la convention du Cern est ratifi\u00e9e par 12 Etats europ\u00e9ens, dont la Yougoslavie non align\u00e9e de Tito. Le 17 mai 1954, les premiers bulldozers investissent un champ de Meyrin, dans la banlieue genevoise. C\u2019est un succ\u00e8s diplomatique pour les scientifiques et la Suisse, qui ont r\u00e9ussi \u00e0 garantir l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019organisation vis-\u00e0-vis des puissances politiques et militaires.<\/p>\n<p>Le caract\u00e8re civil des recherches entreprises est assur\u00e9 par l\u2019obligation de publier les r\u00e9sultats: le Cern doit \u00eatre une \u00abmaison de verre\u00bb. Ce projet soude \u00e9galement les fronti\u00e8res de l\u2019Europe naissante.<\/p>\n<p>Enfin, m\u00eame s\u2019ils ne sont pas membres, les Etats-Unis profitent largement du laboratoire: ils sont aujourd\u2019hui le pays qui poss\u00e8de le contingent le plus important de scientifiques travaillant au Cern.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans le magazine Reflex d&rsquo;avril 2008.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alors que l\u2019institution s\u2019appr\u00eate \u00e0 lancer l\u2019exp\u00e9rience scientifique la plus ambitieuse de l\u2019histoire, retour-arri\u00e8re sur les conditions de sa gen\u00e8se, au d\u00e9but de la Guerre froide.<\/p>\n","protected":false},"author":19489,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-2615","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2615","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19489"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2615"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2615\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2615"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2615"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2615"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}