



{"id":2573,"date":"2008-04-02T00:00:00","date_gmt":"2008-04-01T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2573"},"modified":"2017-07-12T11:30:11","modified_gmt":"2017-07-12T09:30:11","slug":"informatique-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2573","title":{"rendered":"Le p\u00e8re d\u2019Eliza est mort"},"content":{"rendered":"<p>La nouvelle est rest\u00e9e quasi confidentielle. Rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 cela: les informaticiens peuvent \u00eatre brillants, g\u00e9niaux m\u00eame, ils n\u2019acc\u00e8dent pas pour autant \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Eux qui dotent nos ordinateurs de m\u00e9moires gigantesques entrent difficilement dans celles de leurs usagers.<\/p>\n<p>Pour les hommages posthumes, mieux vaux \u00eatre un bon commentateur sportif qu\u2019un remarquable scientifique. Alors que Thierry Giliardi a eu sa minute de silence au Stade de France, pas d\u2019\u00e9crans \u00e9teints pour honorer le d\u00e9part du grand bonhomme qu\u2019a \u00e9t\u00e9 Joseph Weizenbaum. Son apport \u00e0 l\u2019informatique n\u2019en est pas moins extr\u00eamement important. <\/p>\n<p>Qu\u2019on en juge plut\u00f4t. N\u00e9 \u00e0 Berlin en 1923, Joseph Weizenbaum \u00e9migre aux Etats-Unis treize ans plus tard avec sa famille juive allemande. Il y \u00e9tudie les math\u00e9matiques \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Detroit et se signale d\u2019embl\u00e9e par la conception de calculateurs analogiques destin\u00e9s \u00e0 la m\u00e9t\u00e9orologie.<\/p>\n<p>Engag\u00e9 par General Electric, il met au point en 1955 le premier syst\u00e8me informatique pour des activit\u00e9s bancaires (eh oui, sans lui, J\u00e9r\u00f4me Kerviel n\u2019aurait pas pu&#8230;.)<\/p>\n<p>Entr\u00e9 au Massachusetts Institute of Technology (MIT), il oriente ses recherches vers l\u2019intelligence artificielle. En 1966, il devient le p\u00e8re du c\u00e9l\u00e8bre programme informatique, baptis\u00e9 <a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=899 target=_blank class=std>  Eliza<\/a>. Un pr\u00e9nom tir\u00e9 de \u00abMy Fair Lady\u00bb o\u00f9 Eliza Doolittle, une pauvre fleuriste (incarn\u00e9e par Audrey Hepburn dans le film de Cukor) apprend tr\u00e8s facilement les subtilit\u00e9s phon\u00e9tiques.<\/p>\n<p>Ce programme &#8212; premi\u00e8re tentative de traitement automatis\u00e9 du langage naturel &#8212; simule un dialogue entre un psychoth\u00e9rapeute rog\u00e9rien et son patient en reformulant les \u00e9nonc\u00e9s de celui-ci en autant de questions. Il est bas\u00e9 sur la reconnaissance de mots-cl\u00e9s et par l\u2019injection de ces mots dans des phrases pr\u00e9 \u00e9tablies, une reformulation astucieuse. Les \u00abchatterbots\u00bb, ces forums en ligne o\u00f9 l\u2019on discute avec des logiciels, sont n\u00e9s avec ce fameux programme.<\/p>\n<p>La secr\u00e9taire de Weizenbaum, sachant pertinemment qu\u2019Eliza n\u2019\u00e9tait qu\u2019un programme, n\u2019en a pas moins convers\u00e9 des heures durant avec son ordinateur, lui confiant des d\u00e9tails de son intimit\u00e9. Des milliers d\u2019autres personnes ont trouv\u00e9 un soutien moral gr\u00e2ce \u00e0 Eliza, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un vrai psychoth\u00e9rapeute. Son concepteur en a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 et sa perception de l\u2019intelligence artificielle modifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Pourquoi les hommes oublient-il qu\u2019ils interagissent avec une machine? Dans un ouvrage transform\u00e9 rapidement en best seller, \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/Computer-Power-Human-Reason-Calculation\/dp\/0716704633 target=_blank class=std>Computer Power and Human Reason<\/a>\u00bb (puissance de l\u2019ordinateur et raison humaine), Weizenbaum livre une r\u00e9flexion tr\u00e8s stimulante sur l\u2019approche anthropomorphique des ordinateurs et les attentes d\u00e9mesur\u00e9es de l\u2019usage de l\u2019intelligence artificielle.<\/p>\n<p>\u00abLa plupart des gens ne comprennent strictement rien aux ordinateurs. C\u2019est pourquoi, \u00e0 moins de pouvoir faire preuve d\u2019un grand scepticisme (du genre que nous \u00e9prouvons quand nous regardons un prestidigitateur), ils ne peuvent expliquer les prouesses intellectuelles de l\u2019ordinateur qu\u2019en utilisant la seule analogie dont ils disposent, \u00e0 savoir leurs mod\u00e8les de leurs propres capacit\u00e9 \u00e0 penser. Il ne faut donc pas s\u2019\u00e9tonner qu\u2019ils aillent trop loin&#8230;\u00bb (pp.9-10). <\/p>\n<p>Weizenbaum d\u00e9nonce l\u2019incapacit\u00e9 de la technologie \u00e0 solutionner des probl\u00e8mes humains. Se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 son propre apport, en d\u00e9but de carri\u00e8re, \u00e0 l\u2019institution bancaire, il d\u00e9plore le frein que repr\u00e9sente une solution informatique \u00e0 la mise en oeuvre de solutions sociales moins conservatrices: \u00abLes probl\u00e8mes humains ne sauraient \u00eatre solutionn\u00e9s par la technologie ou les math\u00e9matiques, ils sont \u00e9thiques. Tant que nous ne sommes pas en mesure de doter les ordinateurs de sagesse, nous ne devons pas leur demander des t\u00e2ches qui en requi\u00e8rent.\u00bb <\/p>\n<p>A la chute du mur de Berlin, Weizenbaum quitte son poste de professeur au MIT et retourne en Allemagne. Il se mue alors en talentueux conf\u00e9rencier. \u00abIl \u00e9tait un critique de la soci\u00e9t\u00e9 et du monde scientifique et un v\u00e9ritable humaniste qui savait toucher les gens\u00bb, dit de lui Peter Haas, auteur d\u2019un film documentaire intitul\u00e9 \u00abWeizenbaum. Rebel at Work\u00bb (2007). <\/p>\n<p>M\u00e9fions-nous de la confiance plac\u00e9e dans les ordinateurs, ne d\u00e9l\u00e9guons pas \u00e0 des machines des d\u00e9cisions aux dimensions \u00e9thiques, Internet est un grand foutoir aux cons\u00e9quences encore impr\u00e9visibles; la plupart des mises en garde de Weizenbaum, per\u00e7ues \u00e0 l\u2019\u00e9poque de leur formulation comme les inepties d\u2019un technophobe, se r\u00e9v\u00e8lent actuellement d\u2019une grande pertinence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Joseph Weizenbaum est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 \u00e0 Potsdam, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 85 ans. Avec lui dispara\u00eet un prodigieux cerveau: un pionnier de l\u2019informatique doubl\u00e9 d\u2019un critique s\u00e9v\u00e8re de notre soci\u00e9t\u00e9 technophile.<\/p>\n","protected":false},"author":375,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1298],"class_list":["post-2573","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","tag-chroniques","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2573","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/375"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2573"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2573\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5735,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2573\/revisions\/5735"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2573"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2573"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2573"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}