



{"id":2531,"date":"2008-02-04T00:00:00","date_gmt":"2008-02-03T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2531"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"communaute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2531","title":{"rendered":"Le froid qui soude la Br\u00e9vine"},"content":{"rendered":"<p>A La Br\u00e9vine, on sent le froid, mais on le voit aussi. D\u00e8s que la temp\u00e9rature avoisine les dix degr\u00e9s en-dessous de z\u00e9ro, une brume ouat\u00e9e enveloppe les blanches \u00e9tendues de neige nimbant la vall\u00e9e d\u2019un halo f\u00e9erique propice au r\u00eave et aux l\u00e9gendes.<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pourtant que d\u2019un simple ph\u00e9nom\u00e8ne physique. La neige plus chaude que l\u2019air mordant se condense et laisse \u00e9chapper un peu de vapeur d\u2019eau. Au-dessus, ce n\u2019est que l\u2019azur d\u2019un ciel sans nuage. De quoi faire enrager les habitants du Plateau qui mac\u00e8rent dans le brouillard\u2026<\/p>\n<p>En cette fin de matin\u00e9e de janvier, le thermom\u00e8tre indique \u2013 9\u00b0 C sur la vitrine de l\u2019\u00e9picerie B\u00e4hler au centre de la commune. Si l\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher de frissonner, il faut admettre que ce n\u2019est rien de bien m\u00e9chant pour le village neuch\u00e2telois immortalis\u00e9 par Andr\u00e9 Gide dans son roman \u00abLa symphonie pastorale\u00bb. Son surnom de Sib\u00e9rie de la Suisse renvoie \u00e0 des froids \u00e0 ne pas mettre un canard dehors.<\/p>\n<p>Fameux exemple, le 12 janvier 1987, Marcel Blondeau, qui pendant pr\u00e8s de trente ans a fid\u00e8lement transmis trois fois par jour \u00e0 MeteoSuisse les temp\u00e9ratures au village, notait dans son carnet un record: \u2013 41,8\u00b0C.<\/p>\n<p>La valeur n\u2019est pas officielle et La Br\u00e9vine dispute son titre de village le plus froid de Suisse \u00e0 Samedan dans les Grisons qui conna\u00eet des vagues de froids similaires. Mais qu\u2019importe le palmar\u00e8s, la r\u00e9putation du village aux grosses fermes solidement pos\u00e9es dans la large vall\u00e9e qui porte son nom est bien ancr\u00e9e. Et c\u00e9l\u00e8bre loin \u00e0 la ronde.<\/p>\n<p>Dans les rues ou sur le parc du lac des Taill\u00e8res, on voit de nombreuses plaques suisses allemandes. Les touristes viennent en nombre profiter des 120 km de pistes de ski de fond et du lac gel\u00e9 pour patiner. Pour les attirer, La Br\u00e9vine n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 jouer sur l\u2019analogie russe: Restaurant l\u2019Isba, rue de Moscou, Siberia Sport, etc. <\/p>\n<p>Pourtant il serait malhonn\u00eate de dire que La Br\u00e9vine s\u2019est vendue corps et \u00e2me au tourisme: \u00abJe crois au contraire que les visiteurs appr\u00e9cient l\u2019aspect immuable du village, note son pasteur Ren\u00e9 Perret. Aucun projet de quartier de villas n\u2019est en cours. La Br\u00e9vine demeure tr\u00e8s agricole et tr\u00e8s traditionnelle.\u00bb <\/p>\n<p>Les habitants sont en majorit\u00e9 indig\u00e8nes. Seuls quelques rares \u00ab\u00e9trangers\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire ext\u00e9rieurs \u00e0 la vall\u00e9\u00e9) se sont risqu\u00e9s \u00e0 s\u2019installer durablement dans la commune. La faute au climat? \u00abCertains nouveaux habitants voulaient r\u00e9volutionner le village au Conseil g\u00e9n\u00e9ral, mais ils se sont fait mettre au pas. Ici, il faut faire ses preuves\u00bb, blague \u00e0 moiti\u00e9 Marcel Blondeau.<\/p>\n<p>\u00abNous avons un temp\u00e9rament bourru\u00bb, explique le laitier C\u00e9dric Vuille, 29 ans et natif de La Br\u00e9vine. A climat rude, habitants rugueux. Marcel Blondeau raconte qu\u2019une institutrice d\u2019origine valaisanne qui habitait \u00e0 cinq kilom\u00e8tres de l\u2019\u00e9cole s\u2019\u00e9tait fait tancer par l\u2019ancien pasteur de La Br\u00e9vine pour \u00eatre arriv\u00e9e cinq minutes en retard \u00e0 l\u2019\u00e9cole, alors qu\u2019elle avait affront\u00e9 \u00e0 pied une \u00abfricasse\u00bb et pr\u00e8s d\u2019un m\u00e8tre de neige lors d\u2019un long hiver des ann\u00e9es 60. <\/p>\n<p>Dans ce village o\u00f9 tout le monde est \u00abcousin\u00bb et o\u00f9 tout se sait, personne n\u2019a manqu\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e de Patricia Trupiano il y a cinq jours. Cette enseignante de 44 ans a quitt\u00e9 Le Locle parce que ses voisins \u00e9taient bruyants. L\u00e0 voil\u00e0 install\u00e9e dans la rue Courvoisier, dite rue de Moscou parce qu\u2019on y enregistre les temp\u00e9ratures les plus basses du village.<\/p>\n<p>\u00abMes coll\u00e8gues m\u2019ont demand\u00e9: \u00abQu\u2019est-ce que tu viens t\u2019enterrer \u00e0 La Br\u00e9vine?\u00bb Mais depuis que je suis arriv\u00e9e, il fait soleil sans arr\u00eat, c\u2019est formidable et si tranquille.\u00bb Les basses temp\u00e9ratures? \u00abVous m\u2019inqui\u00e9tez avec votre article, mais de toute fa\u00e7on, pour aller travailler \u00e0 Fleurier, je devais traverser toute la vall\u00e9e. Au moins, je me rapproche.\u00bb <\/p>\n<p>Quand les nouveaux ont \u00abfait leurs preuves\u00bb, ils peuvent compter sur une ind\u00e9fectible solidarit\u00e9. Ce n\u2019est peut-\u00eatre pas un hasard si les fondeurs br\u00e9viniers sont r\u00e9put\u00e9s irr\u00e9sistibles au relai. \u00abQuand quelqu\u2019un tombe malade, tout le village l\u2019appelle pour prendre des nouvelles. Moi-m\u00eame, je me suis beaucoup occup\u00e9e d\u2019une personne handicap\u00e9e dans le village\u00bb, dit la retrait\u00e9e Daisy Matthey.<\/p>\n<p>\u00abUn matin, vers 5h, j\u2019ai re\u00e7u un appel de la famille qui devait passer le triangle dans le village, se souvient Marcel Blondeau. Ils n\u2019avaient pas pu d\u00e9gager mon chemin. Ils se proposaient donc de m\u2019amener \u00e0 mon travail \u00e0 La Chaux-de-Fonds\u00bb.<\/p>\n<p>Charles Jeannin, ma\u00eetre-charpentier \u00e0 la retraite, se rapelle parfaitement le jour le plus froid de 87: \u00abCe matin-l\u00e0, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 par le restaurant de l\u2019H\u00f4tel de Ville. Leurs toilettes avaient gel\u00e9. J\u2019ai d\u00fb isoler les locaux d\u2019urgence. Mon apprenti est venu m\u2019aider spontan\u00e9ment. Cela prouve la mentalit\u00e9 solidaire de notre r\u00e9gion. Les gens se serrent les coudes ici.\u00bb<\/p>\n<p>Des aventures qui, en d\u00e9pit des temp\u00e9ratures extr\u00eames, ne se reproduisent gu\u00e8re. \u00abCette ann\u00e9e, je crois qu\u2019une seule conduite a gel\u00e9\u00bb, indique le jeune cantonnier Lionel Jean-Mairet. Car \u00e0 La Br\u00e9vine, tout est pr\u00e9vu pour r\u00e9sister aux pires froids. Conduites d\u2019eau enfonc\u00e9es \u00e0 1m60 sous la terre, murs tr\u00e8s \u00e9pais, bonne isolation, souffleuses \u00e0 neige dans toutes les fermes isol\u00e9es, et Lionel Jean-Mairet qui jette jusqu\u2019\u00e0 250 tonnes de sel chaque hiver avec ses coll\u00e8gues\u2026<\/p>\n<p>\u00abEt quand elles vieillissent, les personnes \u00e2g\u00e9es d\u00e9m\u00e9nagent pour se rapprocher des commodit\u00e9s du centre du village\u00bb, note Marcel Blondeau.<\/p>\n<p>Les hommes aussi paraissent bien adapt\u00e9s \u00e0 leur environnement. Charles Jeannin porte par exemple son \u00abpull bourguignon\u00bb. \u00abC\u2019est ma toison de poils sur le torse, je l\u2019appelle comme cela parce que les vignerons bourguignons avaient l\u2019habitude de mettre des pulls sous la chemise pour couper le vent.\u00bb<\/p>\n<p>A les \u00e9couter, les Br\u00e9viniers ne semblent jamais souffrir du froid. Et de fanfaronner: \u00abPar \u2013 38\u00b0C, les poils de nez frisent un peu\u00bb ou \u00ables oreilles gel\u00e9es, c\u2019est comme un coup de soleil\u00bb. Bel art de l\u2019euph\u00e9misme! Par contre, ils ne manquent pas de bonnes histoires \u00e0 propos d\u2019un Argovien ou d\u2019un Bernois qui s\u2019est gel\u00e9 les doigts ou qui a plant\u00e9 sa voiture\u2026 <\/p>\n<p>Derri\u00e8re la vantardise pointe la fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre habitant de La Br\u00e9vine. \u00abLes gens d\u2019ici ont des racines profondes comme les sapins\u00bb, r\u00e9sume joliment le pasteur. \u00abJe suis tellement attach\u00e9e \u00e0 cette r\u00e9gion et notamment au lac des Taill\u00e8res qui change de couleur chaque jour\u2026 Quand il vient de geler, il ressemble \u00e0 un miroir, c\u2019est superbe\u00bb, s\u2019\u00e9merveille Eve Ch\u00e9del, chauffeur poids lourds \u00e0 Ste-Croix mais native de la vall\u00e9e o\u00f9 elle revient \u00e0 la moindre occasion.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 ces marques d\u2019affection, le village a tendance \u00e0 se d\u00e9peupler. \u00abEn 1890, la vall\u00e9e comptait jusqu\u2019\u00e0 2000 habitants, aujourd\u2019hui nous ne sommes plus que 700, regrette Marcel Blondeau. Quand les jeunes se marient, ils quittent le village.\u00bb<\/p>\n<p>Avec des activit\u00e9s qui se limitent \u00e0 l\u2019agriculture et au travail du bois, La Br\u00e9vine n\u2019offre pas beaucoup de perspectives de diversification \u00e0 ses jeunes. Et m\u00eame si on en d\u00e9nombre encore une trentaine, les exploitations agricoles diminuent: \u00abLe climat n\u2019autorise pas les cultures, les paysans de la vall\u00e9e sont uniquement sp\u00e9cialis\u00e9s dans le b\u00e9tail\u00bb, note C\u00e9dric Vuille.<\/p>\n<p>Les sorties en ville s\u2019av\u00e8rent \u00e9galement p\u00e9rilleuses pour la jeunesse de La Br\u00e9vine: \u00abLes nuits d\u2019hiver, on trouve souvent quelques voitures coinc\u00e9es au bord de la route, il faut bien s\u2019\u00e9quiper\u00bb, assure Lionel Jean-Mairet.<\/p>\n<p>Alors le dynamique club de ski de fond de La Br\u00e9vine, qui fait partie des meilleurs pour la formation en Suisse, perd inexorablement ses adh\u00e9rents. Et Marcel Blondeau de se demander si la r\u00e9putation de Sib\u00e9rie de la Suisse n\u2019est pas un argument \u00e0 double tranchant. \u00abCela attire les touristes, mais c\u2019est un outil de promotion qui nous fait \u00e9galement du tort. Les gens pensent que nous habitons encore dans de vieilles fermes \u00e0 chemin\u00e9es alors que nous vivons de plain-pied dans la modernit\u00e9!\u00bb <\/p>\n<p>Plus trivialement, ce qui inqui\u00e8te les Br\u00e9viniers, c\u2019est un prochain redoux qui les fasse sombrer dans la \u00abgadoue\u00bb. Mais ce ne sera pas encore pour demain: \u00e0 la sortie du village, une petite brume se reforme au-dessus des champs.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p><b>Pourquoi fait-il si froid?<\/b><br \/>\nLa situation g\u00e9ographique de La Br\u00e9vine, \u00e0 la fois haut-plateau et vall\u00e9e montagneuse, est propice \u00e0 des temp\u00e9ratures de froid extr\u00eame. Celles-ci peuvent certains jours diff\u00e9rer de 10\u00b0 avec Le Locle pourtant voisin de quelques kilom\u00e8tres.<\/p>\n<p>Le principe m\u00e9t\u00e9orologique derri\u00e8re cette singularit\u00e9 est appel\u00e9 commun\u00e9ment le \u00ablac de froid\u00bb. Certaines conditions doivent \u00eatre respect\u00e9es pour atteindre des records: absence de vent, haute pression et ciel sans nuage. La pr\u00e9sence de neige peut renforcer le ph\u00e9nom\u00e8ne.<\/p>\n<p>Par radiation, la chaleur quitte le sol et se dissipe dans l\u2019atmosph\u00e8re. L\u2019air froid plus lourd se d\u00e9pose sur le fond de la vall\u00e9e en forme de cuvette tandis que les cr\u00eates se r\u00e9chauffent. En quelques m\u00e8tres d\u2019altitude, une augmentation sensible de la temp\u00e9rature se fait sentir. La plupart du temps, les temp\u00e9ratures enregistr\u00e9es \u00e0 La Br\u00e9vine diff\u00e8rent peu de celles du reste de la r\u00e9gion \u00e0 pareille altitude\u2026 <\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans Migros Magazine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans ce petit village neuch\u00e2telois, il n\u2019est pas rare que la temp\u00e9rature plonge \u00e0 30\u00b0 au-dessous de z\u00e9ro. Un microclimat qui cr\u00e9e une ind\u00e9fectible solidarit\u00e9. Reportage.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-2531","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2531"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2531\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}