



{"id":2307,"date":"2007-03-27T00:00:00","date_gmt":"2007-03-26T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2307"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"reportage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2307","title":{"rendered":"A l\u2019\u00e9cole de la rue"},"content":{"rendered":"<p>Bonjour, je cherche un stage, vous avez quelque chose \u00e0 me proposer?\u00bb Lamarana, 18 ans, essaie de se concentrer sur son appel. Il y a beaucoup de monde ce mardi apr\u00e8s-midi dans le local du Bus pr\u00e9vention parcs (BUPP) de Lancy. Pour la plupart, des adolescents en rupture qui n\u2019ont pas termin\u00e9 leur scolarit\u00e9 ou qui ne parviennent pas \u00e0 effectuer la transition de l\u2019\u00e9cole au monde du travail. <\/p>\n<p>\u00abOn me propose un stage b\u00e9n\u00e9vole de trois mois\u00bb, dit la jeune fille \u2013 soudain timide \u2013 \u00e0 Humberto Lopes, 31 ans, qui supervise les recherches d\u2019emploi. Responsable d\u2019une petite \u00e9quipe d\u2019\u00e9ducateurs, il sillonne les rues et les pr\u00e9aux des quartiers chauds de la banlieue genevoise \u00e0 la rencontre de ces jeunes qui passent le plus clair de leur temps d\u00e9soeuvr\u00e9s dans la rue. Il s\u2019efforce de les convaincre de prendre rendezvous, les aide \u00e0 trouver en emploi. D\u2019origine cap-verdienne, il a lui-m\u00eame gal\u00e9r\u00e9 quelques ann\u00e9es en faisant de petits jobs, avant de suivre une formation d\u2019\u00e9ducateur.<\/p>\n<p>Par son coup de t\u00e9l\u00e9phone, Lamarana a accompli le premier pas vers l\u2019insertion dans le monde du travail, contrairement \u00e0 beaucoup de jeunes des quartiers difficiles qui ne tentent rien pour s\u2019en sortir. \u00abCes ados, m\u00eame ceux qui ont des capacit\u00e9s, se retrouvent vite en rupture. Les patrons n\u2019engagent que les meilleurs et les autres restent sur le carreau\u00bb, explique l\u2019\u00e9ducateur. Beaucoup proviennent de familles \u00e9clat\u00e9es, souvent monoparentales. \u00abS\u2019ils restent dans la rue, c\u2019est pour \u00e9chapper \u00e0 des situations familiales difficiles. Ils n\u2019ont pas de rep\u00e8res \u00e0 la maison.\u00bb <\/p>\n<p>Les rites de passage qui structuraient auparavant la transition entre l\u2019enfance et l\u2019\u00e2ge adulte (dipl\u00f4mes, premier emploi, service militaire) ont en effet largement disparu. \u00abCela provoque un mal-\u00eatre intense chez ces \u00abadulescents\u00bb.R\u00e9sultat: \u00e0 18 ans, on a affaire \u00e0 des adolescents qui n\u2019ont pas fini de grandir\u00bb, affirme Humberto Lopes. Pour combler ce vide, les jeunes r\u00e9inventent leurs propres rites initiatiques. Leur identit\u00e9 se forge dans la rue, dans la bande de copains. \u00abCertains se regroupent par code postal, copiant ce qui se fait en France ou aux Etats- Unis, avec une logique presque tribale.\u00bb <\/p>\n<p>Les bandes se forment aussi autour d\u2019affinit\u00e9s musicales ou culturelles et se caract\u00e9risent par un style vestimentaire proche de l\u2019uniforme. \u00abLes fashions portent du Van Dutch, les rappeurs qui s\u2019inspirent des banlieues fran\u00e7aises mettent leur pantalon dans les chaussettes et s\u2019habillent en Lacoste, ceux qui s\u2019inspirent des rappeurs am\u00e9ricains ont des pantalons baggy et des pulls Ralph Lauren, les skateurs optent pour Vans ou O\u2019Neill, sans oublier les ska, les punks, etc.\u00bb, d\u00e9taille Humberto. <\/p>\n<p>Pour ces adolescents, la rue joue un r\u00f4le majeur. \u00abD\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 10 ans, ils y passent de longues heures, m\u00eame tard le soir.\u00bb Pr\u00e9aux d\u2019\u00e9cole, parcs ou centres commerciaux ferm\u00e9s, tous les espaces publics sont int\u00e9ressants. \u00abIls reviennent chaque jour au m\u00eame endroit. Certains groupes n\u2019ont pas boug\u00e9 depuis des ann\u00e9es.\u00bb Les bandes se d\u00e9finissent \u00e9galement par une s\u00e9rie de rites n\u00e9gatifs: pour int\u00e9grer le groupe, il faut faire ses preuves, par exemple en fumant une cigarette, mais aussi parfois en commettant un vol. Et la violence? \u00abLes actes violents ne sont pas plus fr\u00e9quents qu\u2019auparavant, mais ils sont plus visibles et leur intensit\u00e9 a augment\u00e9, dit Humberto. Ils d\u00e9butent plus t\u00f4t et se pratiquent en groupe, parfois \u00e0 dix contre un.\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019alcool et les drogues \u2013 surtout douces \u2013 circulent aussi abondamment. \u00abLe vendredi et le samedi, c\u2019est soirs de f\u00eate. Les jeunes sont alors tr\u00e8s alcoolis\u00e9s, fument des joints de mani\u00e8re destructrice. Et ils n\u2019osent souvent pas dire qu\u2019ils souhaitent arr\u00eater de peur d\u2019\u00eatre exclus du groupe.\u00bb Face \u00e0 ces nouveaux codes, le BUPP essaie de recr\u00e9er des rites positifs. La recherche d\u2019un stage, l\u2019organisation d\u2019une soir\u00e9e orientale ou une p\u00e9tition \u00e0 la Municipalit\u00e9 pour obtenir une salle de sport sont autant d\u2019outils pour aider ces adolescents \u00e0 prendre pied dans la soci\u00e9t\u00e9. <\/p>\n<p>Il est 16 h 30. Humberto Lopes commence sa tourn\u00e9e. Premi\u00e8re halte aux abords d\u2019un vid\u00e9oclub. On y trouve Bekim, 20 ans, pull \u00e0 capuche gris et bonnet viss\u00e9 sur la t\u00eate. Kosovar, il vit depuis quinze ans \u00e0 Onex. Il g\u00e8re une salle de sport pour le BUPP et aimerait devenir \u00e9ducateur de rue. Mais, pour l\u2019heure, il accumule les petits boulots, malgr\u00e9 son dipl\u00f4me de l\u2019Ecole de culture g\u00e9n\u00e9rale (ECG). \u00abJe travaille un mois, trois mois, \u00e7a ne dure jamais longtemps. L\u00e0, j\u2019arr\u00eate l\u2019usine, je viens de trouver un job dans un institut de sondage.\u00bb L\u2019\u00e9ducateur le regarde d\u2019un air d\u00e9sapprobateur: \u00abT\u2019es pas all\u00e9 \u00e0 l\u2019entretien vendredi dernier? \u00bb \u00abNon, j\u2019ai pas pu, j\u2019\u00e9tais chez le m\u00e9decin. \u00bb \u00abT\u2019as pr\u00e9venu au moins?\u00bb \u00abNon\u2026\u00bb <\/p>\n<p>Le minibus repart. Prochain arr\u00eat \u00e0 \u00abla Caro\u00bb. Le pr\u00e9au de l\u2019Ecole de la Caroline sert de repaire \u00e0 Manael, Jennifer et Jonathan, \u00e2g\u00e9s de 16 ans. \u00abIls viennent de sortir du cycle et se retrouvent tous les jours ici. Ils ne vont jamais au centre de loisirs qui est pourtant juste en face\u00bb, explique Humberto. \u00abOn se conna\u00eet de l\u2019\u00e9cole, raconte Manael, jeans slim et ballerines \u00e0 paillettes. On fait partie des \u00abfashions\u00bb, mais on est tranquilles.\u00bb Le groupe passe quotidiennement plusieurs heures ici. \u00abJe dis toujours \u00e0 ma m\u00e8re o\u00f9 je vais. Elle m\u2019appelle sur mon portable quand je dois rentrer.\u00bb La jeune fille d\u2019origine tunisienne fr\u00e9quente l\u2019Ecole de culture g\u00e9n\u00e9rale. Jonathan, en revanche, n\u2019a pas trouv\u00e9 d\u2019apprentissage. \u00abJe cherche, mais je ne sais pas dans quoi.\u00bb <\/p>\n<p>D\u2019autres jeunes arrivent. Ils sont maintenant neuf, filles et gar\u00e7ons m\u00e9lang\u00e9s. Les cigarettes circulent, le th\u00e9 froid aussi. Parfois, c\u2019est de l\u2019alcool. \u00abOn va acheter de la vodka chez l\u2019Afghan. Il m\u2019en vend: je fais plus que mon \u00e2ge\u00bb, fanfaronne Manael. La nuit commence \u00e0 tomber. Les jeunes vont bient\u00f4t rentrer pour manger. Ils ressortiront plus tard, vers 22 heures. Avant de partir, Humberto fixe rendez-vous \u00e0 Jonathan pour le lendemain: \u00abOn se retrouve \u00e0 13 h 30 pr\u00e9cises, pas 13 h 30-14 h, d\u2019accord?\u00bb Le jeune homme a promis d\u2019aider \u00e0 coller des affiches pour une soir\u00e9e. \u00abOn essaie de le remettre dans le syst\u00e8me, il ne fait rien de la journ\u00e9e.\u00bb <\/p>\n<p>Le minibus reprend la route. Direction l\u2019\u00abAfter School\u00bb, un local g\u00e9r\u00e9 par des jeunes. Alfredo, 20 ans, M\u00e9lanie, 17 ans, et Jean-Michel, 25 ans, y jouent \u00e0 des jeux vid\u00e9o dans la p\u00e9nombre. Trois fois par semaine, ils animent des anniversaires pour les enfants du quartier. En \u00e9change, ils ont le droit d\u2019utiliser le local \u00e0 toute heure. \u00abAvant, je tra\u00eenais dehors. Ici, c\u2019est mieux: on a de la musique, des films, des cartes. C\u2019est notre petit luxe\u00bb, raconte M\u00e9lanie, qui effectue un apprentissage d\u2019employ\u00e9e de commerce. \u00abCes ados sont un exemple pour la r\u00e9gion, mais m\u00eame eux ont de la peine \u00e0 trouver un emploi et ont des probl\u00e8mes \u00bb, constate Humberto. \u00abOui, on sort du lot par rapport aux autres jeunes, on est moins tent\u00e9s de faire des conneries\u00bb, rench\u00e9rit Alfredo, en formation pour devenir technicien. Prochaine \u00e9tape, le parc de la mairie. <\/p>\n<p>En chemin, on croise Michelle. Elle part dans deux jours aux Philippines, son pays d\u2019origine. \u00abTu quittes le coll\u00e8ge en milieu d\u2019ann\u00e9e? Il en dit quoi le directeur?\u00bb s\u2019inqui\u00e8te l\u2019\u00e9ducateur. \u00abIl m\u2019a dit que \u00e7a me ferait du bien de retrouver mes racines. Je retournerai \u00e0 l\u2019\u00e9cole l\u2019ann\u00e9e prochaine. \u00bb Arriv\u00e9e \u00e0 la mairie d\u2019Onex. Swann, 20 ans, et Mayec, 21 ans, sont install\u00e9s sur un banc. Etudiant en physique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et \u00e0 l\u2019Ecole h\u00f4teli\u00e8re, ils n\u2019ont pas le profil de jeunes en rupture. Pourtant, ils se retrouvent eux aussi tous les soirs dans la rue. \u00abOn vient ici depuis six ans\u00bb, raconte Swann. <\/p>\n<p>A quelques m\u00e8tres, un de leurs amis roule un joint. Ces jeunes sont des amateurs de break: ils cherchent une salle pour s\u2019exercer. \u00abLe probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019ils n\u2019ont nulle part o\u00f9 aller. S\u2019ils s\u2019installent dans un lieu public, les habitants font aussit\u00f4t une p\u00e9tition pour les chasser\u00bb, rel\u00e8ve Humberto. \u00abUn temps, on allait dans une salle de sport du coin, mais on nous a dit de partir parce qu\u2019on g\u00eanait les gens qui jouaient au badminton\u00bb, dit Swann. Parfois, ils vont aussi \u00abbreaker\u00bb au centre commercial de Balexert, apr\u00e8s la fermeture. Il est pass\u00e9 19 heures, la tourn\u00e9e touche \u00e0 sa fin. Humberto dit au revoir aux jeunes: ils ont chacun droit \u00e0 une poign\u00e9e de main. Un code. Positif celui-l\u00e0. <\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n<b>Anne Jeger, psychologue clinicienne lausannoise, a l\u2019habitude de travailler adolescents \u00e0 probl\u00e8mes.<\/b><\/p>\n<p><font size=2><b>Comment expliquer les comportements \u00e0 risque adopt\u00e9s par les jeunes?<\/b><\/p>\n<p>Nous sommes dans un monde qui se \u00abd\u00e9ritualise\u00bb, ce qui contribue \u00e0 la mont\u00e9e de pathologies diverses et \u00e0 l\u2019adh\u00e9sion \u00e0 des groupes sectaires qui rappellent la tribu d\u2019antan. Les adolescents ne trouvant plus de rites de passage suffisamment structurants, qui leur permettraient de se transcender vers l\u2019\u00e2ge adulte, vont cr\u00e9er des situations de remplacement \u2013 telles que la transgression routi\u00e8re, les conduites sexuelles \u00e0 risque ou la prise de drogues. Des nouveaux rites qui ne sont plus initi\u00e9s par des adultes responsables. Ils testent ainsi les limites de leur corps jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre marqu\u00e9s de blessures qui rappellent les scarifications des soci\u00e9t\u00e9s africaines. <\/p>\n<p><b>Que faire d\u2019un adolescent qui s\u2019adonne \u00e0 ce type de pratiques dangereuses?<\/b><\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, l\u2019accompagner, l\u2019\u00e9couter et communiquer. Deuxi\u00e8mement, r\u00e9inventer des rites initi\u00e9s par des adultes et qui soient des tremplins significatifs: exp\u00e9rience \u00e0 l\u2019\u00e9tranger ou dans diff\u00e9rents milieux professionnels (stages, etc.). Troisi\u00e8mement, redonner sa valeur au travail, facteur d\u2019int\u00e9gration sociale et aide \u00e0 la construction d\u2019un projet de vie. Enfin, cr\u00e9er davantage de liens entre anciens et jeunes. <\/p>\n<p><b>Avons-nous vraiment besoin de rites de passage?<\/b><\/p>\n<p>Oui, ils marquent le passage entre l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s, ils rythment le temps qui passe. Ils s\u00e9parent pour grandir. Comme le dit Georges Lapassade, \u00able rite consacre un d\u00e9part et une arriv\u00e9e\u00bb. Ils sont structurants pour l\u2019adolescent et futur adulte et donnent des rep\u00e8res sociaux.<\/p>\n<p>Propos recueillis par Martine Brocard<\/font><\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans Migros Magazine du 26 mars 2007.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quitter l\u2019insouciance de l\u2019adolescence pour entrer dans le monde adulte, pas facile. En manque de rep\u00e8res et mis au ban de la soci\u00e9t\u00e9, certains jeunes s\u2019inventent des rites destructeurs. Reportage dans deux banlieues genevoises.<\/p>\n","protected":false},"author":19062,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-2307","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2307","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19062"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2307"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2307\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2307"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2307"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2307"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}