



{"id":2306,"date":"2007-03-26T00:00:00","date_gmt":"2007-03-25T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2306"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"enquete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2306","title":{"rendered":"Un m\u00e9dicament contre l&rsquo;acn\u00e9 accus\u00e9 de cr\u00e9er des \u00e9tats d\u00e9pressifs"},"content":{"rendered":"<p>Dans le jargon m\u00e9dical anglo-saxon, on l\u2019appelle le \u00abbazooka \u00e0 bouton\u00bb. Une r\u00e9putation f\u00e9roce h\u00e9rit\u00e9e de ses excellentes statistiques: le Roaccutane, lanc\u00e9 par Roche en 1982, gu\u00e9rit dans 90% des cas les peaux acn\u00e9iques. De quoi inciter les dermatologues \u00e0 prescrire sans parcimonie cette pr\u00e9paration orale \u00e0 base d\u2019isotr\u00e9tino\u00efne, un d\u00e9riv\u00e9 de la vitamine A.<\/p>\n<p>Or le produit miracle affronte des accusations plut\u00f4t alarmantes: il aurait des effets ind\u00e9sirables d\u00e9vastateurs sur le psychisme, avec comme cons\u00e9quences ultimes la d\u00e9pression et le suicide. Swissmedic, l\u2019organe de surveillance des m\u00e9dicaments en Suisse, rel\u00e8ve 59 incidents en lien possible avec le produit, dont six suicides, dans sa r\u00e9cente statistique de novembre. \u00abUne fr\u00e9quence gu\u00e8re plus \u00e9lev\u00e9e que dans la population normale \u00e0 cet \u00e2ge pr\u00e9cis\u00bb, nuance Rudolf Stoller, responsable de la division pharmacovigilance chez Swissmedic. <\/p>\n<p>Sten Olsson, responsable de la base de donn\u00e9es de pharmacovigilance de l\u2019OMS, \u00e0 Uppsala, r\u00e9pertorie 4&rsquo;214 cas de probl\u00e8mes psychiques en lien suppos\u00e9 avec l\u2019isotr\u00e9tino\u00efne, dont 1071 tentatives de suicides. Les autorit\u00e9s sanitaires am\u00e9ricaines (FDA) <a href=http:\/\/www.house.gov\/stupak\/accutane_pressrelease.shtml target=_blank class=std>ajoutent<\/a> qu\u2019on devrait multiplier par cent les chiffres de la pharmacovigilance, tellement sont rares les victimes conscientes d\u2019un lien possible entre le m\u00e9dicament et un \u00e9tat d\u00e9pressif post\u00e9rieur. <\/p>\n<p>Aux Etats-Unis, la substance entre dans le top 10 des m\u00e9dicaments accus\u00e9s de causer des suicides, mais il est le seul de la liste dont le risque n\u2019est pas prouv\u00e9*. Selon Serena Tinari, une journaliste scientifique de la T\u00e9l\u00e9vision suisse italienne, qui a minutieusement enqu\u00eat\u00e9 pendant deux ans sur ce produit, Roche aura affront\u00e9 pr\u00e8s de 150 proc\u00e8s \u00e0 la fin 2007 \u00e0 cause de ce type d\u2019effets secondaires. <\/p>\n<p>Karin K., une m\u00e8re de famille genevoise, a rapidement eu la conviction que la parano\u00efa et les crises d\u2019angoisses dont souffre sa fille depuis pr\u00e8s de deux ans sont li\u00e9es au traitement par Roaccutane qu\u2019on lui a administr\u00e9 du 19 janvier au 12 avril 2005. Ce jour fatal, l\u2019adolescente a tent\u00e9 de se jeter sans raison sous une voiture. \u00abApr\u00e8s cet incident incompr\u00e9hensible, nous sommes all\u00e9 chez le m\u00e9decin qui, par pr\u00e9caution, a mis un terme au traitement\u00bb, t\u00e9moigne la m\u00e8re.<\/p>\n<p>Mais quelques mois plus tard, l\u2019adolescente se renferme, dort mal et souffre d\u2019angoisses chroniques. Des troubles qui culminent en une crise, suivie de deux mois d\u2019internement dans un \u00e9tablissement psychiatrique, \u00e0 l\u2019automne 2005. Les psychiatres diagnostiquent un syndrome de pers\u00e9cution, mais n\u2019y trouvent aucune cause neurologique ou psychologique. La m\u00e8re d\u00e9cide alors de mener sa propre enqu\u00eate: \u00abJ\u2019ai d\u00e9couvert que la substance active du Roaccutane pouvait se fixer longtemps dans le corps. L\u2019arr\u00eat de la m\u00e9dication ne signifie donc pas automatiquement la fin des troubles psychiques, ce que le dermatologue n\u2019a jamais \u00e9voqu\u00e9.\u00bb Elle informe les psychiatres de cette caract\u00e9ristique capitale, mais ces derniers ne tiennent pas compte de ses all\u00e9gations. <\/p>\n<p>Hans Kurt, pr\u00e9sident de la Soci\u00e9t\u00e9 suisse de psychiatrie, s\u2019\u00e9tonne de cette indiff\u00e9rence: \u00abEn principe, tous les m\u00e9decins devraient conna\u00eetre ces risques et poser la question en cas d\u2019\u00e9tat d\u00e9pressif.\u00bb Le terrain montre une autre r\u00e9alit\u00e9. Deux chefs de clinique d\u00e9clinent notre invitation \u00e0 s\u2019exprimer sur ce th\u00e8me. La raison? \u00abJe ne connais pas ce sujet.\u00bb Un g\u00e9n\u00e9raliste l\u00e2che sous le couvert de l\u2019anonymat que tous les m\u00e9decins ne lisent pas les \u00abconneries\u00bb du compendium, la bible des m\u00e9dicaments qui fait \u00e9tat de tous les effets secondaires suppos\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00abA tous les niveaux, l\u2019information fait d\u00e9faut\u00bb, d\u00e9plore Ma\u00eetre Mauro Poggia, avocat genevois sp\u00e9cialis\u00e9 dans le droit de la sant\u00e9 et d\u00e9fenseur de la famille K., qui a entam\u00e9 une proc\u00e9dure judiciaire \u00e0 l\u2019encontre de leur dermatologue. Exemplaire \u00e0 cet \u00e9gard, le cas de la famille K. conjugue l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9connaissance des risques de la part du corps m\u00e9dical. Mais c\u2019est Swissmedic qui encaisse l\u2019essentiel des reproches de l\u2019avocat: \u00abL\u2019autorit\u00e9 de contr\u00f4le se fige dans un r\u00f4le passif, elle devrait diffuser plus largement les informations pour en susciter en retour et compl\u00e9ter sa base de donn\u00e9es lacunaire.\u00bb <\/p>\n<p>Rudolf Stoller conteste la critique: \u00abIl s\u2019agit d\u2019un probl\u00e8me discut\u00e9 depuis longtemps. En 1998, nous avons m\u00eame demand\u00e9 au fabricant d\u2019envoyer une \u00abDear Doctor Letter\u00bb, une mesure prise seulement dans des cas graves, alors que nous ne poss\u00e9dions qu\u2019un faisceau d\u2019indices et aucune preuve scientifique. Il s\u2019agit donc d\u2019un signal tr\u00e8s important.\u00bb<\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, Serena Tinari insiste sur la responsabilit\u00e9 des dermatologues, port\u00e9s \u00e0 prescrire du Roaccutane sans mesure, alors que ce produit est associ\u00e9 au traitement d\u2019une acn\u00e9 aussi s\u00e9v\u00e8re que rare: \u00abOn baptise ce type de pratique le \u00aboff label use\u00bb, une forme d\u2019exp\u00e9rimentation qui s\u2019\u00e9carte de ce qui est \u00e9crit dans le compendium\u00bb, explique Serena Tinari. \u00abIls n\u2019observent pas le principe de pr\u00e9caution qui devrait pr\u00e9valoir dans la pratique m\u00e9dicale, leur souci principal c\u2019est de contenter leurs patients\u00bb, rench\u00e9rit Mauro Poggia.<\/p>\n<p>Daniel Hohl, professeur associ\u00e9 au service de dermatologie du CHUV de Lausanne, contourne la critique: \u00abComment d\u00e9finir la virulence de l\u2019acn\u00e9? Est-ce la taille des nodules ou la persistance qui prime? Reste qu&rsquo;en principe, le Roaccutane ne devrait pas \u00eatre employ\u00e9 en premi\u00e8re instance.\u00bb Bien qu\u2019il n\u2019exclue pas compl\u00e8tement le d\u00e9veloppement de psychoses ult\u00e9rieures, le sp\u00e9cialiste pr\u00e9f\u00e8re souligner les bienfaits du m\u00e9dicament: \u00abDans mon exp\u00e9rience clinique, je n\u2019ai rencontr\u00e9 que des patients dont l\u2019\u00e9tat s\u2019am\u00e9liorait.\u00bb Le m\u00eame genre d\u2019argument servi par Roche: \u00abOn ne doit pas oublier que l\u2019acn\u00e9 peut elle-m\u00eame constituer une explication de ces troubles d\u2019ordre psychique\u00bb, avance Martina Rupp, porte-parole du groupe pharmaceutique. <\/p>\n<p>La multinationale se r\u00e9fugie elle aussi derri\u00e8re l\u2019absence de preuve de lien causal entre le m\u00e9dicament et la d\u00e9pression: \u00abLe Roaccutane n\u2019est pas dangereux. Comme n\u2019importe quel m\u00e9dicament, il a des effets secondaires, mais jusqu\u2019ici aucune \u00e9tude n\u2019\u00e9tablit de rapport entre la prise du produit et des troubles psychiques.\u00bb <\/p>\n<p>A vrai dire, des chercheurs de l\u2019Universit\u00e9 de Bath en Angleterre ont prouv\u00e9 l\u2019effet d\u00e9moralisant du m\u00e9dicament sur des rongeurs. Le professeur Douglas Bremner de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Atlanta a essay\u00e9 quant \u00e0 lui d\u2019illustrer le lien \u00e0 l\u2019aide de cobayes humains. Ses exp\u00e9rimentations ont montr\u00e9 que l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale dans la r\u00e9gion du cortex frontal, la r\u00e9gion suppos\u00e9e des \u00e9motions, diminue de 16% chez des individus trait\u00e9s par isotr\u00e9tino\u00efne par rapport aux patients soign\u00e9s par antibiotiques.<\/p>\n<p>Roche ne reconna\u00eet pas la validit\u00e9 scientifique de cette \u00e9tude: \u00abElle se base sur treize cas, ce qui est trop peu pour tirer des conclusions d\u00e9finitives. Et la diff\u00e9rence d\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale n\u2019a pas d\u2019effet sur le comportement psychiques des patients\u00bb, r\u00e9fute Martina Rupp. <\/p>\n<p>Le myst\u00e8re reste donc entier et ne promet pas de s\u2019\u00e9claircir. Depuis l\u2019arriv\u00e9e des g\u00e9n\u00e9riques sur le march\u00e9, Roche n\u2019investit plus dans la recherche autour de ce m\u00e9dicament moins lucratif. <\/p>\n<p>Est-ce \u00e0 dire que les patients suisses n\u2019avaleront jamais du Roaccutane en connaissance de cause? Peut-\u00eatre pas. Swissmedic prend d\u00e9sormais plus au s\u00e9rieux les risques, comme l\u2019indique un r\u00e9cent communiqu\u00e9 invitant \u00e0 la pr\u00e9caution: \u00abUne remarque faisant mention de ce risque potentiel sera introduite dans l\u2019information sur le m\u00e9dicament, pour inciter les m\u00e9decins \u00e0 \u00eatre attentifs \u00e0 d\u2019\u00e9ventuels sympt\u00f4mes psychiques.\u00bb Les victimes commencent aussi \u00e0 s\u2019organiser. Suite au reportage de la TSI en novembre, une <a href=mailto:roakne@bluewin.ch class=std>association<\/a> a vu le jour, et entend bien \u00e9viter la prolif\u00e9ration de cas graves. <\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n* \u00abAn analysis of reports of depression and suicide in patients treated with isotretinoin\u00bb, Diane K. Wysowsky, FDA, 2001.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Roaccutane, m\u00e9dicament contre l&rsquo;acn\u00e9, fait d\u00e9bat depuis son lancement. Il serait responsable de plusieurs cas de suicides en Suisse. Roche, le fabricant, nie tout lien de causalit\u00e9, malgr\u00e9 une mise en garde sur la notice. R\u00e9v\u00e9lations.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-2306","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2306","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2306"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2306\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2306"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2306"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2306"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}