



{"id":2304,"date":"2007-03-22T00:00:00","date_gmt":"2007-03-21T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2304"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"roumanie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2304","title":{"rendered":"Les horloges de Timisoara"},"content":{"rendered":"<p>Mettons que la sc\u00e8ne aurait pu se passer l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier. Attabl\u00e9 avec des amis sur une des terrasses qui bordent la Pia&#355;a Unirii \u00e0 Timi&#351;oara, je regardais songeur cette vaste place herbeuse entour\u00e9e d\u2019immeubles baroques. Sa majest\u00e9 devait beaucoup \u00e0 un aspect surann\u00e9, \u00e0 une grandeur r\u00e9volue. J\u2019avais eu autrefois, toutes proportions gard\u00e9es, la m\u00eame impression \u00e0 Ernen dans le Haut-Valais en admirant des maisons patriciennes plant\u00e9es dans l\u2019herbe. <\/p>\n<p>Peter, le seul d\u2019entre nous \u00e0 \u00eatre natif du lieu, nous avait bri\u00e8vement r\u00e9sum\u00e9 l\u2019histoire de sa ville qu\u2019une sinistre imposture avait projet\u00e9e de mani\u00e8re douteuse \u00e0 la une de la presse mondiale en d\u00e9cembre 1989. Les photos d\u2019une vingtaine de pr\u00e9tendues victimes de la R\u00e9volution avaient fait le tour du monde, alors qu\u2019il s\u2019agissait de cadavres extraits qui d\u2019une fosse commune qui de la morgue municipale. <\/p>\n<p>S\u2019il fallait de l\u2019audace et du courage \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour soutenir l\u2019action du pasteur L\u00e1szl\u00f3 T\u00f6k\u00e9s, l\u2019initiateur de la r\u00e9volte anticommuniste devenu aujourd\u2019hui leader des franges les plus chauvines et les plus obtuses de l\u2019irr\u00e9dentisme magyar, il n\u2019\u00e9tait nul besoin de telle mise en sc\u00e8ne macabre pour fouetter les \u00e9nergies. <\/p>\n<p>\u2013 Timi&#351;oara, nous disait-il, est une des principales villes surgies dans l\u2019antique Pannonie qui fut un carrefour des grandes migrations \u00e0 la chute de l\u2019empire romain avant d\u2019\u00eatre assujettie \u00e0 la couronne hongroise au Moyen Age. Conquise par les Ottomans, la r\u00e9gion somnola pendant pr\u00e8s de deux cents ans avant que le prince Eug\u00e8ne de Savoie ne la reporte dans l\u2019orbite imp\u00e9riale et la propulse dans la modernit\u00e9. Le gouverneur autrichien ne se contenta pas de favoriser le d\u00e9veloppement des affaires et du commerce, il sut aussi donner un relief austro-baroque \u00e0 la place o\u00f9 nous nous trouvons. Ces b\u00e2timents ont \u00e9t\u00e9 construits vers 1750 sur la lanc\u00e9e d\u2019une prosp\u00e9rit\u00e9 retrouv\u00e9e. L\u00e0 sur la gauche, il y a le lyc\u00e9e, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ces immeubles d\u00e9cr\u00e9pits furent de somptueuses demeures bourgeoises. L\u2019\u00e9glise en face est la <a href=http:\/\/www.f-schmitt.net\/Site\/Timisoara.html target=_blank class=std>cath\u00e9drale<\/a> catholique romaine. N\u2019a-elle pas belle allure avec sa fa\u00e7ade ocre surmont\u00e9e de deux tours orn\u00e9es chacune d\u2019une horloge? Et, derri\u00e8re nous, la cath\u00e9drale orthodoxe serbe, avec ses deux fl\u00e8ches elles aussi munies d\u2019horloges. On dirait que les \u00e9glises orient\u00e9es vers le levant se tournent le dos, mais les horloges se font face. Affichant chacune une heure diff\u00e9rente, elles donnent l\u2019impression de se d\u00e9visager. <\/p>\n<p>Lyc\u00e9en, j\u2019y voyais d\u00e9j\u00e0 un beau symbole de multiculturalit\u00e9. Dans cette ville o\u00f9 les Roumains ne sont devenus majoritaires qu\u2019au XXe si\u00e8cle vivent aussi de nombreux Serbes et Hongrois. Il reste encore quelques familles allemandes, et m\u00eame slovaques, descendant de colons engag\u00e9s par les Autrichiens pour relever une contr\u00e9e que les Turcs avaient laisser v\u00e9g\u00e9ter. On y entend une demi-douzaine de langues, on y pratique autant de religions, mais regardez, \u00e0 part les \u00e9glises, les maisons sont dans un \u00e9tat pitoyable, les communistes n\u2019ont jamais d\u00e9pens\u00e9 un sou pour leur entretien&#8230;<\/p>\n<p>Excit\u00e9 par le fait de se retrouver dans cette ville, sa ville, si longtemps apr\u00e8s l\u2019avoir quitt\u00e9e pour s\u2019installer \u00e0 Stuttgart, Peter s\u2019appr\u00eatait \u00e0 se lancer dans ses habituelles r\u00e9criminations contre le r\u00e9gime qui avait bousill\u00e9 sa jeunesse. Connaissant la rengaine, Anna, sa femme allemande, se h\u00e2ta de l\u2019interrompre:<\/p>\n<p>\u2013 Pourquoi voyais-tu un symbole dans ces horloges ?<\/p>\n<p>\u2013 Dans ma jeunesse d\u00e9j\u00e0, elles marquaient une heure diff\u00e9rente. C\u2019est typique du bordel qui r\u00e8gne dans ce pays depuis la nuit des temps. Jamais en Allemagne ou en Suisse, tu ne verrais une chose semblable. Comment vivre si les horloges indiquent des heures diff\u00e9rentes, si une convention si \u00e9l\u00e9mentaire n\u2019est pas partag\u00e9e par tout le monde? <\/p>\n<p>Piqu\u00e9e \u00e0 vif par la critique, Sanda la Bucarestoise ne put s\u2019emp\u00eacher de lui faire remarquer que la grande pagaille roumaine n\u2019\u00e9tait que l\u2019h\u00e9ritage de gouvernants incapables de faire r\u00e9gner un ordre autre que policier. Esquissant un sourire ironique, Peter la renvoya aux r\u00e9cits des voyageurs d\u2019avant-guerre :<\/p>\n<p>\u2013 Tu oublies que Paul Morand n\u2019avait pas de mots assez durs pour d\u00e9crire la salet\u00e9 de ton \u00abPetit Paris\u00bb d\u00e9j\u00e0 hant\u00e9 dans les ann\u00e9es 1930 par des hordes de chiens errants. \u00abComme \u00e0 Istanbul\u00bb, disait-il. A l\u2019\u00e9poque, les visiteurs \u00e9taient frapp\u00e9s par un laisser-aller d\u00e9routant, une nonchalance, une indolence qui les amenait \u00e0 se demander s\u2019ils \u00e9taient encore en Europe ou d\u00e9j\u00e0 en Orient.<\/p>\n<p>Les communistes avec leur g\u00e9nie destructeur n\u2019ont fait qu\u2019aggraver ce travers en accentuant des traits pr\u00e9existants. D\u2019ailleurs, ils ont fait la m\u00eame chose avec leur politique des nationalit\u00e9s. La position de ces deux belles \u00e9glises baroques construites en m\u00eame temps sur la m\u00eame place symbolise pour moi la mani\u00e8re que nous avons de vivre ensemble. Imbriqu\u00e9s, entrem\u00eal\u00e9s, enlac\u00e9s parfois, mais, aussi, \u00e9trangers les uns aux autres, si souvent appliqu\u00e9s \u00e0 tout ignorer du voisin de palier parlant une autre langue&#8230;<\/p>\n<p>Je ne pouvais pas laisser passer une telle affirmation.<\/p>\n<p>\u2013 Peter, tu exag\u00e8res! J\u2019ai parcouru le Banat et la Transylvanie dans tous les sens. Si je fais abstraction des Allemands qui ont presque totalement disparu apr\u00e8s la chute de Ceau&#351;escu, abandonnant des dizaines de villages qui sont aujourd\u2019hui en ruines, il me semble que la multiculturalit\u00e9 est ici plus vivace qu\u2019en Suisse. Chez nous qui sommes si fiers de nos trois langues officielles, chacun reste chez soi, dans des espaces immuablement d\u00e9finis depuis des si\u00e8cles. <\/p>\n<p>Pas de m\u00e9lange, ni m\u00eame de cohabitation. Les Al\u00e9maniques sont d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la Sarine, les Romands de l\u2019autre et les Tessinois au-del\u00e0 des montagnes. La r\u00e9partition est homog\u00e8ne. C\u2019est pour cela que le mod\u00e8le suisse est sans cesse cit\u00e9 en exemple par les f\u00e9d\u00e9ralistes europ\u00e9ens. Il repr\u00e9senterait une garantie de survie pour les nations qui, tout en acceptant une superstructure politique continentale, tiennent \u00e0 conserver leurs caract\u00e9ristiques propres. S\u2019il s\u2019agit de m\u00e9nager une p\u00e9riode de transition, le calcul n\u2019est pas faux: apr\u00e8s 150 ans d\u2019int\u00e9gration f\u00e9d\u00e9rale, les r\u00e9alit\u00e9s cantonales subsistent encore au-del\u00e0 du raisonnable. Rien de semblable en Roumanie. D\u00e8s que je suis sorti de Timi&#351;oara pour gagner les rives du Danube, j\u2019ai travers\u00e9 des villages roumains, hongrois, serbes, et d\u2019autres encore qui furent allemands. J\u2019ai visit\u00e9 des monast\u00e8res serbes et roumains, des \u00e9glises protestantes. Pour autant que je puisse en juger, tout le monde a l\u2019air de trouver sa place dans cette vaste mosa\u00efque ethnique.<\/p>\n<p>\u2013 Pas du tout! Tu es victime d\u2019une illusion, ces populations ne sont pas solidaires. Elles se supportent parce que l\u2019histoire les a juxtapos\u00e9es. Ecoute-moi bien: apr\u00e8s la guerre, nous les Allemands de Roumanie, nous avons \u00e9t\u00e9 d\u00e9port\u00e9s en masse vers la Sib\u00e9rie et l\u2019Asie centrale. Parce que, pr\u00e9tendaient les communistes, nous avions massivement soutenu les nazis. Or les Roumains, comment avaient-ils agi? Ils ont fait comme les nazis et particip\u00e9 \u00e0 l\u2019extermination des Juifs en les d\u00e9portant en Transnistrie. A Stalingrad, ils \u00e9taient aux c\u00f4t\u00e9s de l\u2019arm\u00e9e allemande contre les Sovi\u00e9tiques. Le moins qu\u2019on puisse dire est que les responsabilit\u00e9s \u00e9taient partag\u00e9es! Ce n\u2019est pas tout. Une fois que nous f\u00fbmes lib\u00e9r\u00e9s et rentr\u00e9s au pays, sais-tu ce qui nous est arriv\u00e9? Ils nous ont vendus au gouvernement allemand, comme ils ont vendu les Juifs \u00e0 Isra\u00ebl et comme ils ont vendu les Roumains \u00e0 qui avait les moyens de les payer. Le prix de chaque individu d\u00e9pendait de son niveau de formation et pouvait atteindre les trente mille dollars. Cet Etat vendait ses propres citoyens!<\/p>\n<p>Comme nous nous levions pour aller visiter les ruelles de la vieille ville, Sanda remarqua:<\/p>\n<p>\u2013 Notre entr\u00e9e dans l\u2019Union europ\u00e9enne devrait aussi nous \u00e9viter le renouvellement de tels drames, pas seulement \u00e9lever notre niveau de vie. Qu\u2019en penses-tu toi l\u2019Helv\u00e8te?<\/p>\n<p>Que pouvais-je en penser? <\/p>\n<p>Pour Anna, l\u2019Allemande n\u00e9e pendant la guerre, l\u2019Europe allait de soi, m\u00eame s\u2019il y avait une facture \u00e0 payer. De toute mani\u00e8re, apr\u00e8s le d\u00e9sastre nazi, les factures n\u2019avaient pas manqu\u00e9. Il n\u2019y en a qu\u2019une qui lui soit rest\u00e9e en travers de la gorge, c\u2019est le co\u00fbt exorbitant de la r\u00e9unification, ces milliards jet\u00e9s sans r\u00e9flexion ni \u00e9tudes pr\u00e9alables dans les caisses des financiers et des entrepreneurs de Munich, Francfort ou Hambourg, alors que les populations de la RDA se voyaient offrir quelques hochets ridicules et le ch\u00f4mage de masse pour solde de tout compte apr\u00e8s cinquante ans de dictature stalinienne. <\/p>\n<p>Il y avait certainement mieux \u00e0 faire qu\u2019associer le retour \u00e0 la libert\u00e9 avec la destruction des infrastructures industrielles et des rapports sociaux de la d\u00e9funte r\u00e9publique d\u00e9mocratique. Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019Europe restait pour elle garante de la r\u00e9conciliation des Allemands avec leurs victimes. Aujourd\u2019hui plus que jamais, alors que certains nationalistes polonais tentent de remettre en cause les acquis pacifiques de l\u2019apr\u00e8s-guerre. <\/p>\n<p>Peter est dans les grandes lignes d\u2019accord avec sa femme sur l\u2019importance historique de la construction europ\u00e9enne, sur la garantie de paix qu\u2019elle repr\u00e9sente, mais avec une grande r\u00e9serve due \u00e0 ses origines souabes du Banat: le manque de solidarit\u00e9 europ\u00e9enne avec les Etats soumis \u00e0 l\u2019Union Sovi\u00e9tique pendant les ann\u00e9es 1970-1980. Selon lui, la guerre froide et l\u2019\u00e9quilibre de la terreur n\u2019expliquent pas tout. Il ne va pas jusqu\u2019\u00e0 accuser les deux blocs de complicit\u00e9, mais au moins de connivence. En t\u00e9moigne l\u2019incompr\u00e9hensible et long engouement de l\u2019Europe occidentale pour le sinistre Ceau&#351;escu. Ou bien, dans un autre sens, la facilit\u00e9 avec laquelle, le 29 mai 1987, le jeune Mathias Rust, d\u00e9jouant tous les contr\u00f4les de la d\u00e9fense antia\u00e9rienne sovi\u00e9tique, est all\u00e9 poser son petit avion sur la place Rouge. Une telle passoire m\u00e9ritait-elle tant d\u2019\u00e9gards?<\/p>\n<p>O\u00f9 en suis-je donc avec cette histoire qui avance \u00e0 grands pas? La conscience europ\u00e9enne m\u2019est si constitutive que je ne me pose quasiment jamais la question. Pas plus que je ne me demande pourquoi je suis homme plut\u00f4t que papillon ou mulet. Pour reprendre une de ces expressions \u00e0 la mode que je n\u2019aime pas, ma \u00abtaille critique\u00bb est europ\u00e9enne. Citoyen du monde, c\u2019est trop abstrait. Adolescent, j\u2019aimais bien Gary Davis qui, justement, se voulait citoyen du monde et parcourait la plan\u00e8te en brandissant un drapeau blanc; mais son engagement paraissait plus path\u00e9tique et sentimental qu\u2019id\u00e9aliste. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, Valaisan, cela fait un peu court, \u00e9troit, coinc\u00e9 entre des cha\u00eenes de montagnes. Surtout pour un jeune homme d\u00e9sireux de croquer le monde \u00e0 pleines dents. Mon certificat d\u2019\u00e9tudes secondaires dans la poche, je partis \u2013 cela allait alors de soi \u2013 perfectionner mon allemand \u00e0 Cologne. J\u2019arrivai dans une gare qui ne tenait que par des \u00e9tais et restai \u00e9bahi devant les amoncellements de ruines qui encombraient le centre ville. <\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait en \u00e9t\u00e9 1957. Promesse de paix et de r\u00e9conciliation, l\u2019Europe des Six existait depuis trois mois. Depuis elle grandit, m\u00fbrit, prit du poids. Moi aussi.<\/p>\n<p>La fr\u00e9quentation de l\u2019histoire m\u2019a enseign\u00e9 que l\u2019esprit des peuples est souvent fantasque, impr\u00e9visible, parfois contradictoire. Mais que les Suisses soient \u00e0 ce point anti-europ\u00e9ens ne cessera de me surprendre. Il me semble au contraire que, comme appendices de trois grandes cultures de l\u2019Europe occidentale, nous ne pouvons qu\u2019\u00eatre europ\u00e9ens dans le sens politique du terme. C\u2019est-\u00e0-dire partisan d\u2019une mise en commun institutionnelle de la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des attributs de l\u2019Etat-nation. C\u2019est cette mise en commun qui a permis autrefois \u00e0 nos micro-Etats cantonaux de donner naissance \u00e0 l\u2019Etat f\u00e9d\u00e9ral. Cet Etat a certes souvent succomb\u00e9 \u00e0 l\u2019autoritarisme, au militarisme, voire \u00e0 la x\u00e9nophobie ou au racisme mais n\u2019a jamais pu, faute de sentiment national, cristalliser ces d\u00e9rives droiti\u00e8res en nationalisme agressif. Or c\u2019est au nom d\u2019un pr\u00e9tendu sentiment national que mes compatriotes votent en majorit\u00e9 contre tout ce qui porte l\u2019\u00e9tiquette europ\u00e9enne. Quelle absurdit\u00e9!<\/p>\n<p>Comme notre petit groupe s\u2019arr\u00eatait pour photographier l\u2019enseigne du Deutsches Staatstheater Timi&#351;oara et commenter l\u2019affiche du spectacle en cours de repr\u00e9sentation, L\u2019Op\u00e9ra de quat\u2019sous de Brecht, Sanda passa son bras sous le mien et me demanda avec douceur:<\/p>\n<p>\u2013 Pourquoi n\u2019as-tu pas r\u00e9pondu \u00e0 ma question? Je te vois bien pensif, serais-tu d\u00e9\u00e7u par la position de ton pays qui persiste \u00e0 se tenir en marge?<\/p>\n<p>\u2013 D\u00e9\u00e7u? Le mot est faible. C\u2019est la honte qui me submerge, surtout quand je compare notre \u00e9go\u00efsme int\u00e9ress\u00e9 aux avanies que vous avez subies dans le pass\u00e9. <\/p>\n<p>\u2013 Mais tes compatriotes ont peut-\u00eatre raison, vous avez une vieille tradition de neutralit\u00e9 qui vous a \u00e9vit\u00e9 les ennuis et apport\u00e9 la prosp\u00e9rit\u00e9. Pourquoi y renoncer si, contrairement \u00e0 nous, vous n\u2019avez pas besoin de l\u2019Europe?<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est bien l\u00e0 le probl\u00e8me! Notre prosp\u00e9rit\u00e9 vient justement de l\u2019Europe. Il est vrai que nous avons beaucoup travaill\u00e9 pour la d\u00e9velopper, mais sans nos voisins, nous ne serions rien. Notre neutralit\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 fictive. Je pense que lorsqu\u2019on a beaucoup re\u00e7u, on doit aussi donner, que ce n\u2019est que justice. L\u2019histoire et la g\u00e9ographie nous pr\u00e9destinent \u00e0 \u00eatre Europ\u00e9ens, je l\u2019ai appris depuis tout petit. Enfant, j\u2019ai connu l\u2019\u00e9migration. Rien de comparable aux traumatismes engendr\u00e9s par l\u2019exil, par le passage forc\u00e9 et violent d\u2019une culture \u00e0 une autre. Mais j\u2019ai v\u00e9cu une rupture tout de m\u00eame, j\u2019ai re\u00e7u une de ces balafres spirituelles qui cicatrisent en surface sans jamais s\u2019effacer tout \u00e0 fait. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s une petite enfance dans un village valaisan haut perch\u00e9, je me suis retrouv\u00e9 dans une bourgade industrielle du Jura vaudois. La vie quotidienne n\u2019y \u00e9tait plus rythm\u00e9e par l\u2019ang\u00e9lus mais par le hurlement des sir\u00e8nes appelant les ouvriers au travail. Mon accent chantant d\u00e9clenchait les quolibets de mes camarades. Le fait que pendant les le\u00e7ons d\u2019histoire biblique, le catholique que j\u2019\u00e9tais se retirait au fond de la classe me singularisait. Je fis ainsi tr\u00e8s jeune l\u2019exp\u00e9rience de la diff\u00e9rence. Sur la carte \u2013 et rapport\u00e9e \u00e0 nos grands voisins \u2013 la distance entre les deux lieux est ridicule, quelques dizaines de kilom\u00e8tres, elle s\u00e9pare pourtant deux mondes.<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est la richesse de votre syst\u00e8me f\u00e9d\u00e9raliste. Chez nous, tout est fait pour gommer les diff\u00e9rences, on ne con\u00e7oit l\u2019Etat que comme centralis\u00e9 sur le mod\u00e8le fran\u00e7ais. Cela emp\u00eache les membres des autres communaut\u00e9s de se sentir roumains. Prends par exemple les Hongrois de Transylvanie, il ne viendrait \u00e0 l\u2019esprit de personne de les appeler Roumains d\u2019origine hongroise alors qu\u2019ils sont citoyens roumains depuis 1918! Pis m\u00eame, depuis que les \u00e9lections sont libres, ils votent toujours en bloc pour le parti magyar qui fonctionne sur des bases ethniques, sans prendre en compte les r\u00e9alit\u00e9s sociales ou \u00e9conomiques. Cette logique est d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, pourtant personne ne se pr\u00e9occupe de la casser&#8230;<\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est vrai, il est important d\u2019admettre les diff\u00e9rences au sein d\u2019une soci\u00e9t\u00e9. Le paradoxe tient peut-\u00eatre au fait que chez vous elles sont omnipr\u00e9sentes et marqu\u00e9es par un antagonisme virulent ancr\u00e9 dans une vieille histoire commune si je pense aux Hongrois ou aux Tsiganes. Chez nous, avant que l\u2019on fasse appel \u00e0 une immigration massive de travailleurs, il n\u2019en alla pas de m\u00eame. Pour ma part, si j\u2019ai t\u00f4t saisi les diff\u00e9rences de culture, c\u2019est parce que la petite ville de mon enfance \u00e9tait \u00e0 la fronti\u00e8re. Au milieu des ann\u00e9es cinquante, j\u2019\u00e9tais \u00e0 mes moments de libert\u00e9 pompiste dans une station d\u2019essence situ\u00e9e en face de la douane. L\u2019Europe venait \u00e0 moi sous les traits de toutes sortes de touristes, en g\u00e9n\u00e9ral assez ais\u00e9s, car la voiture co\u00fbtait encore cher. Comme mon patron vendait aussi des souvenirs et du chocolat, le chaland s\u2019arr\u00eatait, on \u00e9changeait quelques mots. J\u2019appris vite \u00e0 reconna\u00eetre la personnalit\u00e9 de ces clients, leur curiosit\u00e9, leur sens de l\u2019humour ou leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 pour constater qu\u2019ils ne m\u2019\u00e9taient pas plus \u00e9trangers que mes compatriotes. Cela me donna envie d\u2019aller voir ailleurs. Ainsi abolie, la fronti\u00e8re perd son aura mythique. Il n\u2019y a plus de limite: Suisses, Fran\u00e7ais, Italiens, quelle importance?<\/p>\n<p>\u2013 Il n\u2019emp\u00eache que les diff\u00e9rences demeurent.<\/p>\n<p>Nous avions quitt\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre allemand pour nous diriger vers la cath\u00e9drale orthodoxe de rite roumain, monument <a href=http:\/\/www.fotocommunity.de\/pc\/pc\/cat\/5657\/display\/8123488 target=_blank class=std>massif<\/a> et pr\u00e9tentieux achev\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1930. A l\u2019entr\u00e9e, une notice signalait que les architectes avaient r\u00e9ussi le tour de force de rappeler dans l\u2019\u00e9difice tous les styles des pays roumains, l\u2019ensemble se voulant n\u00e9o-byzantin. Peter ne put s\u2019emp\u00eacher de rompre une lance contre ce symbole sans gr\u00e2ce de la Grande Roumanie triomphante:<\/p>\n<p>\u2013 En cinq minutes nous sommes pass\u00e9s d\u2019un monde \u00e0 l\u2019autre. Alors que Pia&#355;a Unirii n\u2019\u00e9tait qu\u2019harmonie, \u00e9quilibre entre les diff\u00e9rents acteurs de la cit\u00e9, hymne \u00e0 la coexistence de diverses cultures, cette cath\u00e9drale a \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour glorifier la victoire de la roumanit\u00e9 plus que la gloire du Seigneur. Alors que la spiritualit\u00e9 orthodoxe a recherch\u00e9 au fil des si\u00e8cles le calme et l\u2019intimit\u00e9 d\u2019\u00e9glises minuscules pour s\u2019exprimer, les nationalistes de l\u2019entre-deux-guerres montraient leur petitesse en pensant obtenir les faveurs de Dieu par la construction de monuments gigantesques. <\/p>\n<p>Quittant l\u2019\u00e9glise avec un sentiment de d\u00e9ception tout \u00e0 fait pr\u00e9visible, nous tomb\u00e2mes d\u2019accord pour dire que si cette partie du continent avait \u00e9t\u00e9 ancr\u00e9e \u00e0 la culture europ\u00e9enne, elle en \u00e9tait redevable \u00e0 l\u2019\u00e9clat du Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, pas aux convulsions de l\u2019\u00e2ge des nationalit\u00e9s. J\u2019opinai avec d\u2019autant plus de conviction que la Suisse connut elle aussi un engouement europ\u00e9en \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0. Mais, alors que mes amis roumains s\u2019appr\u00eatent, d\u00e8s janvier 2007, \u00e0 prendre leur place dans l\u2019Union europ\u00e9enne, je vais devoir pour ma part continuer de ferrailler contre ces jumeaux diaboliques que sont l\u2019Alleingang et le Sonderfall. Triste perspective.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abL&rsquo;Europe au c\u0153ur\u00bb, dirig\u00e9 par Jacques Pilet. <a href=http:\/\/www.editionsfavre.com target=_blank class=std>Editions Favre<\/a>, 143 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette semaine para\u00eet l&rsquo;ouvrage collectif \u00abL&rsquo;Europe au coeur\u00bb sous la direction de Jacques Pilet. Le chroniqueur de Largeur.com G\u00e9rard Delaloye y a particip\u00e9. Voici sa contribution.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-2304","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2304","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2304"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2304\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2304"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2304"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2304"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}