



{"id":2240,"date":"2006-12-19T00:00:00","date_gmt":"2006-12-18T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2240"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2240","title":{"rendered":"Mercier, Manea: deux \u00e9crivains \u00e0 conna\u00eetre"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est \u00e0 une superbe qu\u00eate spirituelle que nous invite Pascal Mercier dans \u00abTrain de nuit pour Lisbonne\u00bb. Le protagoniste, Raimond \u00abMundus\u00bb Gregorius, est professeur de langues anciennes dans un gymnase bernois &#8212; du genre bigleux barbu baba cool \u00e9colo au complet de velours fatigu\u00e9, mais se jouant des langues avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante. <\/p>\n<p>Par un matin de pluie et de vent, il rencontre sur le Kirchenfelderbr\u00fccke une femme dont on pourrait croire qu\u2019elle veut se suicider. On apprendra qu\u2019elle est portugaise. La tension dramatique du moment va le marquer de mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile. A tel point que, abandonnant ses \u00e9l\u00e8ves au milieu de son cours, il s\u2019en va sans un mot d\u2019explication, laissant ses manuels sur le pupitre.<\/p>\n<p>Peu apr\u00e8s, toujours troubl\u00e9, d\u00e9sorient\u00e9, il se rend dans la boutique d\u2019un bouquiniste o\u00f9 il tombe sur un volume \u00e9crit en portugais, langue qu\u2019il ne conna\u00eet pas. Il s\u2019agit d\u2019un livre intitul\u00e9 \u00abUn orf\u00e8vre des mots\u00bb \u00e9crit par un certain Amadeu de Prado et publi\u00e9 \u00e0 Lisbonne en 1975. Le libraire lui en lit quelques phrases. S\u00e9duit par le rythme, Mundus lui demande de traduire:<\/p>\n<ul><font size=2>Sur mille exp\u00e9riences que nous faisons, nous en traduisons tout au plus une par des mots, et m\u00eame celle-l\u00e0 simplement par hasard et sans le soin qu\u2019elle m\u00e9riterait. Parmi toutes les exp\u00e9riences muettes sont cach\u00e9es celles qui donnent secr\u00e8tement \u00e0 notre vie sa forme, sa couleur et sa m\u00e9lodie. Si ensuite, en arch\u00e9ologues de l\u2019\u00e2me, nous nous tournons vers ces tr\u00e9sors, nous d\u00e9couvrons \u00e0 quel point ils sont d\u00e9concertants\u2026<\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Ces signes venus du Portugal sont d\u2019une force telle qu\u2019apr\u00e8s des heures de r\u00e9flexion, de flottement, d\u2019incertitude, il d\u00e9cide de prendre le train pour Lisbonne.<\/p>\n<p>Commence alors le p\u00e9riple fascinant d\u2019un homme d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 passer du statut de voyageur immobile plant\u00e9 dans sa biblioth\u00e8que \u00e0 celui d\u2019investigateur intellectuel attach\u00e9 \u00e0 conna\u00eetre sous toutes les coutures un homme dont il ne sait rien, Amadeu de Prado, sauf qu\u2019il est l\u2019auteur du bouquin qu\u2019il trimballe dans sa poche.<\/p>\n<p>Avec un talent \u00e0 proprement parler stup\u00e9fiant, Pascal Mercier fait revivre une personnalit\u00e9 (un m\u00e9decin \u00e9crivain orf\u00e8vre des mots), sa famille, ses femmes, ses amis, son milieu, le tout sur fond de salazarisme finissant et de r\u00e9pression politique. <\/p>\n<p>N\u2019allez surtout pas imaginer des discours ou des prises de position. Mercier est le ma\u00eetre de la nuance, de l\u2019allusion, de la suggestion. Le rythme est donn\u00e9 par cette douceur qui nous fascine dans la langue portugaise lorsqu\u2019on ne la pratique pas.<\/p>\n<p>Publi\u00e9 \u00e0 la fin ao\u00fbt, \u00abTrain de nuit pour Lisbonne\u00bb, a \u00e9t\u00e9 plus que chaleureusement accueilli par la critique fran\u00e7aise, comme s\u2019il s\u2019agissait de lancer un candidat s\u00e9rieux au prix M\u00e9dicis Etranger. Car derri\u00e8re le pseudonyme Pascal Mercier se cache Peter Bieri, un \u00e9crivain authentiquement <a href=http:\/\/www.culturactif.ch\/livredumois\/oct06mercier.htm target=_blank class=std>bernois<\/a>, qui enseigne la philosophie \u00e0 Berlin.<\/p>\n<p>Le M\u00e9dicis Etranger est en fin de compte all\u00e9 \u00e0 Norman Manea, un \u00e9crivain roumain install\u00e9 depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es aux Etats-Unis, pour son \u00abLe retour du hooligan: une vie\u00bb. Un livre aussi beau que le pr\u00e9c\u00e9dent, tr\u00e8s proche dans le soin et la ma\u00eetrise apport\u00e9s \u00e0 la construction romanesque, quoique moins musical, plus \u00e9crit avec les tripes. Un livre qui, par rapport au Portugal, nous emm\u00e8ne \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 de l\u2019Europe.<\/p>\n<p>Manea est n\u00e9 en 1936 \u00e0 Suceava, chef-lieu de la Bucovine rest\u00e9e roumaine apr\u00e8s la guerre. La date n\u2019est pas anodine. L\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, une violente pol\u00e9mique divisait le milieu intellectuel roumain sur fond d\u2019antis\u00e9mitisme. A son proche ami Mircea Eliade qui affichait son antis\u00e9mitisme et publiait \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/hooligans-Mircea-Eliade\/dp\/2851977016 target=_blank class=std>Les Hooligans<\/a>\u00bb, un roman mettant en sc\u00e8ne des jeunes violemment antibourgeois, l\u2019\u00e9crivain <a href=http:\/\/www.lire.fr\/critique.asp\/idC=35102\/idR=217\/idG=8 target=_blank class=std>Mihail Sebastian<\/a> r\u00e9pliqua par un cinglant \u00abComment je suis devenu un hooligan\u00bb.<\/p>\n<p>Ecrivain juif roumain de la g\u00e9n\u00e9ration suivante, Manea a la m\u00e9moire d\u2019autant plus vive qu\u2019il fut d\u00e9port\u00e9 en Transnistrie tout enfant \u00e0 l\u2019occasion de la politique g\u00e9nocidaire roumaine men\u00e9e avec une particuli\u00e8re virulence (trois \u00e0 quatre cent mille d\u00e9port\u00e9s) dans le nord du pays, en Transylvanie, en Bucovine et en Bessarabie.<\/p>\n<p>A son retour des camps de Transnistrie, il ne per\u00e7ut pas de r\u00e9elle sympathie &#8212; et encore moins de compassion &#8212; de la part de ses compatriotes. Devenu ing\u00e9nieur par la force des choses et du stalinisme, Norman Manea ne cherche pas \u00e0 s\u2019int\u00e9grer dans un syst\u00e8me dont il ne partage aucune valeur. Il \u00e9crit. Conna\u00eet la censure, les pressions. Apr\u00e8s bien des h\u00e9sitations, il choisit pour finir l\u2019exil en 1986, \u00e0 la fin des ann\u00e9es Ceau<thorn>escu.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9texte au r\u00e9cit est son retour au pays en 1997, suite \u00e0 une invitation officielle. Mais apr\u00e8s des h\u00e9sitations presque aussi fortes que celles qui l\u2019avaient conduit \u00e0 s\u2019exiler. C\u2019est l\u2019occasion pour l\u2019\u00e9crivain de se souvenir, de retracer les \u00e9pisodes marquants de son existence en les ins\u00e9rant dans une toile finement et patiemment tiss\u00e9e.<\/p>\n<p>Alors que Pascal Mercier court par pur dilettantisme apr\u00e8s une langue nouvelle, Norman Manea est lui victime de la pire situation qui puisse arriver \u00e0 un \u00e9crivain: \u00eatre abstrait par l\u2019exil du biotope dans lequel il peut d\u00e9velopper son art. Il en a gard\u00e9 une s\u00e9v\u00e8re animosit\u00e9 envers les contorsions auxquelles se sont livr\u00e9s ses anciens compatriotes pour plaire aux puissants du jour, qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 Allemands avant-hier ou Russes hier.<\/p>\n<p>Mais comme tout Roumain vivant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, on le sent &#8212; sa prose en t\u00e9moigne &#8212; tout impr\u00e9gn\u00e9 du \u00abdor \u00bb, ce sentiment typiquement roumain (mais \u00f4 combien proche de la \u00absaudade\u00bb portugaise!) de manque et de langueur irr\u00e9pressible que suscite l\u2019\u00e9vocation tout int\u00e9rieure du pays ou de l\u2019\u00eatre aim\u00e9.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abTrain de nuit pour Lisbonne\u00bb, de Pascal Mercier, traduit de l\u2019allemand par Nicole Casanova, Maren Sell Editeurs, Paris, 2006, 490 pages.<\/p>\n<p>\u00abLe retour du hooligan: une vie\u00bb, de Norman Manea, traduit du roumain par Nicolas V\u00e9ron, Le Seuil, Paris, 2006, 452 p.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre chroniqueur G\u00e9rard Delaloye pr\u00e9sente ses coups de coeur de l\u2019hiver, \u00abTrain de nuit pour Lisbonne\u00bb et \u00abLe retour du hooligan: une vie\u00bb. Deux excellents bouquins, traduits r\u00e9cemment en fran\u00e7ais.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2240","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2240","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2240"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2240\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2240"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2240"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2240"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}