



{"id":223,"date":"1999-10-18T00:00:00","date_gmt":"1999-10-17T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=223"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"pastiche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=223","title":{"rendered":"\u00abMadame Tiberi\u00bb, par Gustave Flaubert"},"content":{"rendered":"<p>Pendant trois d\u00e9cennies, les notables de Paris envi\u00e8rent \u00e0 Jean Tiberi sa femme Xavi\u00e8re. Elle faisait la cuisine et le m\u00e9nage, cousait, lavait, repassait, battait le beurre et travaillait sans rel\u00e2che \u00e0 l&rsquo;ascension politique de son mari &#8211; qui cependant n&rsquo;\u00e9tait pas une personne agr\u00e9able. Elle l&rsquo;avait rencontr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;occasion du mariage d&rsquo;une de ses amies, en Corse, alors qu&rsquo;il \u00e9tait jeune magistrat. Tout de suite, elle fut \u00e9tourdie, stup\u00e9faite par la stature de ce fils d&rsquo;un employ\u00e9 d&rsquo;assurance parisien. Au bord d&rsquo;un champ, un soir, il lui avait demand\u00e9 si elle pensait au mariage. Enhardie par la perspective de conna\u00eetre enfin le grand monde, elle avait accept\u00e9.<\/p>\n<p>Xavi\u00e8re Casanova entrevoyait dans le mariage l&rsquo;av\u00e8nement d&rsquo;une condition meilleure, imaginant qu&rsquo;elle serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Son p\u00e8re, un p\u00e2tissier traiteur de Corte, lui avait apport\u00e9 en dot un modeste appartement parisien, que le couple habita. A force de s&rsquo;appliquer, Jean devint substitut du procureur, puis conseiller de la Ville de Paris. Dissip\u00e9e jadis, expansive et presque enjou\u00e9e, Xavi\u00e8re \u00e9tait, en le rencontrant, devenue opini\u00e2tre, s\u00e9v\u00e8re, ambitieuse. Elle r\u00eavait de hautes positions, elle le voyait d\u00e9j\u00e0 garde des Sceaux. Xavi\u00e8re avait en t\u00eate un certain id\u00e9al gaulliste, d&rsquo;apr\u00e8s lequel elle t\u00e2chait d&rsquo;\u00e9duquer son mari, qui r\u00e9pondait mal \u00e0 ses efforts. La conversation de Jean \u00e9tait plate comme un trottoir de rue, et les id\u00e9es de tout le monde y d\u00e9filaient, dans leur costume ordinaire, sans exciter d&rsquo;\u00e9motion, de rire ou de r\u00eaverie.<\/p>\n<p>Alors Xavi\u00e8re d\u00e9cida de prendre les choses en main. Chaque jeudi, elle alla visiter les habitants du quartier. Elle rencontra des avou\u00e9s, des \u00e9piciers, des notaires, des retrait\u00e9s, autant d&rsquo;\u00e9lecteurs qui pouvaient placer Jean \u00e0 la t\u00eate du Ve arrondissement. Elle leur disait \u00abbonjour, je suis Xavi\u00e8re Tiberi\u00bb, et leur vantait les talents de son mari conseiller. Jean finissait par s&rsquo;estimer davantage de ce qu&rsquo;il poss\u00e9dait une pareille femme.<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce sans doute \u00e0 cette opini\u00e2tret\u00e9 dont elle fit preuve, Jean devint enfin maire. Xavi\u00e8re profita de son statut pour devenir, elle aussi, une personnalit\u00e9 respect\u00e9e. Elle se pr\u00e9occupa de grandes questions: probl\u00e8me social, moralisation des classes pauvres, pu\u00e9riculture, tiers monde&#8230; Elle eut de belles id\u00e9es \u00e0 propos de la coop\u00e9ration multilat\u00e9rale francophone. Lorsque M. Dugoin, pr\u00e9sident du Conseil g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Essone, lui proposa de devenir sa collaboratrice, elle accepta en rougissant.<\/p>\n<p>On lui demanda de r\u00e9diger un document sur les rapports entre l&rsquo;Essonne et les pays du Sud. Xavi\u00e8re n\u00e9gocia d&rsquo;abord un salaire honn\u00eate de 200&rsquo;000 francs, puis se mit au labeur avec l&rsquo;application dont elle avait toujours fait preuve dans ses t\u00e2ches domestiques. Cependant, elle s&rsquo;aper\u00e7ut vite qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas l&rsquo;intelligence assez nette pour mener \u00e0 bien pareil projet, d&rsquo;ailleurs, elle l&rsquo;avait entrepris avec trop de pr\u00e9cipitation. Elle s&rsquo;irrita de son ordinateur, qui \u00e9tait d\u00e9pourvu de correcteur orthographique et qui lui faisait \u00e9crire \u00abAsir du sus-est\u00bb en lieu d&rsquo;\u00abAsie du Sud-Est\u00bb. Le vocabulaire technique qui \u00e9tait de circonstance lui d\u00e9plut par sa complexit\u00e9, alors elle d\u00e9cida de recopier un fascicule que son fils Dominique avait emprunt\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que de l&rsquo;universit\u00e9.<\/p>\n<p>Xavi\u00e8re r\u00e9ussit ainsi \u00e0 rendre dans les justes d\u00e9lais ses \u00abR\u00e9flexions sur les orientations du Conseil g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;Essone en mati\u00e8re de coop\u00e9ration d\u00e9centralis\u00e9e\u00bb. Ces trente-deux pages, dont deux de sommaire, lui furent pay\u00e9es, comme promis, 200&rsquo;000 francs.<\/p>\n<p>Quand l&rsquo;affaire du contrat \u00e9clata dans les colonnes du Canard encha\u00een\u00e9, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle \u00e9crivit ses tristesses dans son journal intime, et Jean la consola. Le cinqui\u00e8me jour, Xavi\u00e8re fut int\u00e9rieurement satisfaite de se sentir enfin arriv\u00e9e \u00e0 ce rare id\u00e9al des existences sacrifi\u00e9es, o\u00f9 ne parviennent jamais les coeurs m\u00e9diocres. Le lendemain, elle \u00e9crivit dans son petit cahier qu&rsquo;elle ne plongerait pas seule.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nCe pastiche de Gustave Flaubert, \u00e9crit par Pierre Grosjean, a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans les colonnes du \u00abNouveau Quotidien\u00bb le 31 d\u00e9cembre 1996.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A l&rsquo;heure o\u00f9 l&rsquo;\u00e9pouse du maire de Paris passe devant les juges du tribunal correctionnel d&rsquo;Evry,  nous publions son portrait, librement adapt\u00e9 de Flaubert.<\/p>\n","protected":false},"author":930,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-223","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/223","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/930"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=223"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/223\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=223"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=223"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=223"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}