



{"id":2206,"date":"2006-11-06T00:00:00","date_gmt":"2006-11-05T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2206"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"artisanat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2206","title":{"rendered":"L\u2019orf\u00e8vre qui fabrique des yeux"},"content":{"rendered":"<p>Matthias Buckel produit des raret\u00e9s, des tr\u00e9sors qu\u2019il conserve dans des petits casiers ouat\u00e9s. Et quand on se penche dessus, l\u2019impression g\u00eanante d\u2019\u00eatre d\u00e9visag\u00e9 par des dizaines de pupilles inquisitrices n\u2019est pas fortuite.<\/p>\n<p>Son cabinet de Perly (canton de Gen\u00e8ve) renferme les yeux en verre souffl\u00e9s l\u2019un des trois ocularistes de Suisse. Une profession peu commune qui tra\u00eene certains clich\u00e9s d\u2019\u00e9pouvante relay\u00e9s par la litt\u00e9rature. Mais rien d\u2019un Frankenstein d\u00e9pass\u00e9 par sa cr\u00e9ature, ni d\u2019un diabolique Coppelius chez Matthias Buckel. Non, c\u2019est plut\u00f4t \u00e0 un corsaire que l\u2019oculariste fait penser avec sa stature de g\u00e9ant et sa cha\u00eenette en or pendant du lobe de l\u2019oreille.<\/p>\n<p>Plus jeune, le pirate genevois se voit saltimbanque. Il est de la premi\u00e8re vol\u00e9e de l\u2019Ecole Dimitri au Tessin. Il tourne avec la troupe du clown puis passe par le chapiteau Knie o\u00f9 il joue le r\u00f4le de Monsieur Loyal. Une prometteuse carri\u00e8re d\u2019amuseur public qu\u2019un accident de voiture entrave brusquement.<\/p>\n<p>Il d\u00e9cide alors de rentrer \u00e0 Gen\u00e8ve, d\u2019aider son p\u00e8re dans son atelier d\u2019oculariste et peut-\u00eatre d\u2019apprendre le m\u00e9tier: \u00abL\u2019int\u00e9r\u00eat pour la profession a grandi avec la pratique, avoue-t-il. C\u2019est une activit\u00e9 dans laquelle l\u2019exp\u00e9rience est tr\u00e8s importante, car une partie du travail s\u2019effectue \u00e0 vue de nez.\u00bb<\/p>\n<p>En 1985, apr\u00e8s quatre ans d\u2019observation aux c\u00f4t\u00e9s de son p\u00e8re, Matthias Buckel h\u00e9rite du cabinet familial. Trois g\u00e9n\u00e9rations s\u2019\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 succ\u00e9d\u00e9 dans cette officine fond\u00e9e par un grand-oncle. La client\u00e8le ne manque pas.<\/p>\n<p>\u00abJe vois environ trois cents patients par an. Comme il faut changer les proth\u00e8ses tous les deux ou trois ans, cela m\u2019assure un continuum.\u00bb Les patients qui le visitent ont g\u00e9n\u00e9ralement subi des \u00e9nucl\u00e9ations d\u2019un \u0153il suite \u00e0 une maladie ou \u00e0 un accident.<\/p>\n<p>\u00abLes cliniques ophtalmiques m\u2019envoient des clients ou leur communiquent simplement mon adresse. Certains patients viennent de leur propre chef, parce qu\u2019ils veulent retrouver un regard plaisant.\u00bb Car Matthias Buckel op\u00e8re de vrais miracles. A la vue de clich\u00e9s de personnes qu\u2019il soigne, c\u2019est une gageure de d\u00e9terminer quel \u0153il est borgne, quel \u0153il est vivant.<\/p>\n<p>Cette sp\u00e9cialit\u00e9 de la soufflerie de verre confine \u00e0 l\u2019orf\u00e8vrerie. Matthias Buckel fa\u00e7onne un verre sp\u00e9cial, produit express\u00e9ment par une usine de Thuringe en Allemagne. Il se pr\u00e9sente sous la forme de tubes transparents, sans m\u00e9taux lourds, pour une compatibilit\u00e9 optimale avec le corps humain.<\/p>\n<p>L\u2019expert travaille le tube en le chauffant jusqu\u2019\u00e0 la temp\u00e9rature de 800 degr\u00e9s avec un chalumeau de poche et en soufflant dans un tuyau en plastique reli\u00e9 \u00e0 sa base.<\/p>\n<p>Ses savantes exhalaisons gonflent le tube, lui donnant une forme de poire proche de la courbure d\u2019un globe oculaire. Avec des stylets incandescents de couleur bleue, verte ou brune il teinte le centre du globe pour former un iris fid\u00e8le \u00e0 l\u2019original. Il d\u00e9tache de minuscules filaments de la torsade de verre et enduit d\u00e9licatement la surface de l\u2019\u0153il de verre.<\/p>\n<p>Le tout forme rapidement une masse homog\u00e8ne dont l\u2019oculariste corrige la couleur jusqu\u2019\u00e0 la plus parfaite semblance. Il finalise le travail de coloration avec un stylet rouge dont les infimes filaments parsem\u00e9s autour de l\u2019iris reproduisent les vaisseaux sanguins qui irriguent l\u2019\u0153il.<\/p>\n<p>Par aspiration, il replie la cavit\u00e9 externe du globe vers l\u2019int\u00e9rieur, doublant ainsi l\u2019\u00e9paisseur de cette corn\u00e9e de verre, apr\u00e8s quoi il sectionne les r\u00e9sidus du tube encore accroch\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153il de verre. Tout ce travail minutieux est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par des mesures, chaque patient ayant des besoins diff\u00e9rents.<\/p>\n<p>\u00abLa tendance est aux proth\u00e8ses de petite taille. Les chirurgiens cherchent \u00e0 garder un maximum de mati\u00e8re dans l\u2019orbite lors d\u2019une \u00e9nucl\u00e9ation pour minimiser les traumatismes.\u00bb <\/p>\n<p>Parfois m\u00eame, ses clients conservent leur organe borgne. Dans ce cas, Matthias Buckel confectionne des sortes de lentilles qui couvrent l\u2019\u0153il amoch\u00e9.<\/p>\n<p>En vingt ans de pratique, l\u2019oculariste a satisfait nombre de clients. \u00abIls appr\u00e9hendent souvent de venir chez moi la premi\u00e8re fois, craignant un nouveau traumatisme apr\u00e8s la perte de leur \u0153il. G\u00e9n\u00e9ralement, ils repartent ravis.\u00bb <\/p>\n<p>Malgr\u00e9 une connotation un brin morbide et vieillie, l\u2019\u0153il de verre demeure la plus esth\u00e9tique et confortable des solutions pour mimer un regard agr\u00e9able. \u00ab99% des individus supportent tr\u00e8s bien le mat\u00e9riau, car il est chimiquement neutre et physiquement inerte. Les proth\u00e8ses ont \u00e9galement l\u2019avantage d\u2019aider la s\u00e9cr\u00e9tion lacrymale normale.\u00bb<\/p>\n<p>Une majorit\u00e9 des ocularistes travaillent n\u00e9anmoins un autre composant: la r\u00e9sine synth\u00e9tique. \u00abElle est plus facile \u00e0 p\u00e9trir et rapporte plus. On d\u00e9bourse seulement 600 francs pour un \u0153il en verre, tandis qu\u2019une proth\u00e8se en r\u00e9sine co\u00fbte plus de 2000 francs. C\u2019est donc beaucoup plus rentable pour les ocularistes.\u00bb<\/p>\n<p>Moins pour les patients: \u00abNombreux d\u2019entre eux ont fait les deux exp\u00e9riences et sont revenus chez moi, car ils ne supportaient pas la r\u00e9sine. Les battements de paupi\u00e8res les usent rapidement. Finalement, le seul avantage de ce composant, c\u2019est qu\u2019il ne se casse pas.\u00bb<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 un petit commerce de niche et l\u2019absence relative de concurrence, Matthias Buckel voit l\u2019avenir sereinement: \u00abLes assurances accident paient mes honoraires et mes clients me restent fid\u00e8les. Je vis donc plut\u00f4t bien de ce m\u00e9tier.\u00bb Il trouve le temps de s\u2019adonner \u00e0 des passe-temps comme la soufflerie de verre de petits objets, mais aussi le violon.<\/p>\n<p>Form\u00e9 sur le tas par son p\u00e8re, sans formation m\u00e9dicale particuli\u00e8re, il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 fr\u00e9quenter les s\u00e9minaires ophtalmiques pour \u00e9tendre son spectre de connaissances et conseiller ses clients. Pour rassurer les plus nerveux, il place volontiers un ancien patient dans la salle d\u2019attente en compagnie d\u2019un n\u00e9ophyte. L\u2019occasion pour ce dernier d\u2019admirer les r\u00e9sultats probants de l\u2019oculariste.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nUne version de cet article est parue dans Migros Magazine.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mathias Buckel souffle le verre pour confectionner des proth\u00e8ses oculaires plus vraies que nature. Il permet \u00e0 ses clients \u00e9nucl\u00e9\u00e9s de retrouver un regard plaisant. Portrait.<\/p>\n","protected":false},"author":19343,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-2206","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2206","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19343"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2206"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2206\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2206"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2206"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2206"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}