



{"id":2076,"date":"2006-05-03T00:00:00","date_gmt":"2006-05-02T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2076"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"portrait","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2076","title":{"rendered":"Sylvie Courvoisier, le silence froiss\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Elle ne peut m\u00eame plus se fier aux contrastes new-yorkais. Dans une ville qu\u2019elle a choisie pour ses extr\u00eames mordants. Elle est arriv\u00e9e l\u00e0 en 1998 avec, quoi, trois rideaux et un d\u00e9sordre de partitions. Elle n\u2019avait pas f\u00eat\u00e9 encore son trenti\u00e8me anniversaire. Sylvie Courvoisier, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, enfouissait ses passions sous une mar\u00e9e de cheveux boucl\u00e9s, de m\u00e8ches emberlificot\u00e9es. Une pudeur, en fait. Qui ne cadenassait jamais ses nerfs, lors de ces concerts de nuit profonde o\u00f9 elle d\u00e9corait de scotch de carrossier les cordes de son piano. <\/p>\n<p>\u00abC\u2019est mon p\u00e8re qui m\u2019a mis un piano sous les doigts, j\u2019avais six ans.\u00bb Tr\u00e8s vite, Sylvie Courvoisier cherche son monde. Classique. Jazz. Jacques Demierre, terroriste du clavier improvis\u00e9, lui d\u00e9gotte une place dans ses cours, une place en musique. Nulle part, mais f\u00e9rocement install\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00abQuand je suis arriv\u00e9e \u00e0 Manhattan, j\u2019ai souffert. Ils ne pardonnent rien, lors des sessions, si vous n\u2019y arrivez pas du premier coup. Alors, j\u2019ai travaill\u00e9.\u00bb Une ermite, dans les entrailles de Brooklyn, \u00e0 un jet de pierre de la foule, plus isol\u00e9e que jamais. <\/p>\n<p>Elle \u00e9tait jusqu\u2019alors une pianiste m\u00e9diocre, mais une compositrice de valeur. Elle a tout fait pour que ses phalanges s\u2019adaptent au flux, au reflux, de ses id\u00e9es. Peu \u00e0 peu, Sylvie Courvoisier s\u2019est taill\u00e9 une petite r\u00e9putation d\u2019\u00eatre hors norme. <\/p>\n<p>Dans un New York du ni jazz, ni classique, des \u00e2mes en quinconce. Autour de John Zorn, le saxophoniste dont les cris ont donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eele atlantique sa couleur d\u2019aujourd\u2019hui, elle a commenc\u00e9 \u00e0 jouer la musique des autres. Participe au projet \u00abCobra\u00bb, interpr\u00e8te de la musique juive des origines br\u00fbl\u00e9es. Elle s\u2019ins\u00e8re, par son temp\u00e9rament silencieux, dans la sc\u00e8ne musicale qui fait parler d\u2019elle au tournant du si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Elle n\u2019en tire pas de gloire excessive, de cette carri\u00e8re v\u00e9loce. \u00abJ\u2019ai surtout appris ici qu\u2019un musicien est un artisan. En Europe, on a tendance \u00e0 survaloriser la performance artistique. Ici, on gagne sa vie ou pas. Point.\u00bb Avec son mari, le violoniste virtuose Mark Fedlman, elle court le cachet, multiplie les chances de conqu\u00e9rir les clubs. <\/p>\n<p>Elle joue au f\u00e9minin (le trio Mephista), avec un frappeur-clignoteur (Mark Nauseef), un souffleur de tuba, un orgue de barbarie, et une batterie de musiciens qui se fichent comme de leur premier b\u0153uf de la cat\u00e9gorie o\u00f9 ils seront immanquablement class\u00e9s. <\/p>\n<p>La musique chez Courvoisier ne se d\u00e9finit plus par un style, ni une attitude. Mais une densit\u00e9. Alors, en 2003, quand elle publie un double album pour le label allemand ECM (\u00abAbaton\u00bb), celui de Keith Jarrett entre cent autres, ce sont les silences que les gens entendent. <\/p>\n<p>Les th\u00e8mes qu\u2019elle a \u00e9crits r\u00e9sonnent dans l\u2019obscurit\u00e9; ils parlent de la ville sans vacarme. Ils ressemblent \u00e0 Thelonious Monk et \u00e0 Alfred Schnittke. Deux p\u00f4les forts. \u00abParfois, j\u2019\u00e9coute mes compositeurs f\u00e9tiches et je sais le chemin qu\u2019il me reste \u00e0 parcourir.\u00bb<\/p>\n<p>En 1994, le premier disque de Sylvie Courvoisier s\u2019appelait \u00abSauvagerie Courtoise\u00bb. Un autoportrait. Il ne faut pas aller chercher chez elle, m\u00eame si elle vit au pays des sourires larges et des tapes dans les dos, de complaisance. Elle parle rentr\u00e9. De l\u2019int\u00e9rieur. Demi-sauvageonne qui lit beaucoup, se retire souvent. Mais qui, au long d\u2019une trajectoire parfaite, saisit quelque chose de son temps que personne, en Suisse, jusqu\u2019ici, n\u2019avait approch\u00e9. Une sorte de timidit\u00e9 dans l\u2019effronterie. <\/p>\n<p>Dans n\u2019importe quel autre pays, elle aura d\u00e9j\u00e0 r\u00e9colt\u00e9 toutes les bourses et les prix imaginables. On lui aurait offert une place \u00e0 vie dans les festivals d\u2019\u00e9t\u00e9. Elle s\u2019en tire bien sans les honneurs. Mais, enfin, une belle institution, le Th\u00e9\u00e2tre de Vidy, lui offre une r\u00e9trospective \u00e0 sa mesure. C\u2019est-\u00e0-dire sans regard sur le pass\u00e9. Ce printemps, elle y a rassembl\u00e9 ses histoires en cours. La musique de Zorn en duo avec son mari. Et son quintette, avec notamment une informaticienne-po\u00e8te, Ikue Mori. <\/p>\n<p>\u00abJe ne me vois pas finir ma vie \u00e0 New York. Je me vois encore moins en partir.\u00bb Sylvie Courvoisier s\u2019est dessin\u00e9 un territoire d\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame o\u00f9 tous les musiciens du monde se donnent un jour rendez-vous. Ici, entre les boulevards sans fin et les bistrots sans fum\u00e9e, elle a \u00e9crit sa meilleure partition. Celle d\u2019une femme dont l\u2019empreinte se creuse dans un murmure.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N\u00e9e \u00e0 Lausanne, la pianiste s\u2019est install\u00e9e \u00e0 New York, o\u00f9 elle porte mieux que quiconque l\u2019esprit de son temps.<\/p>\n","protected":false},"author":19258,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2076","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2076","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/19258"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2076"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2076\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2076"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2076"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2076"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}