



{"id":2072,"date":"2006-04-27T00:00:00","date_gmt":"2006-04-26T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2072"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2072","title":{"rendered":"Quand Enrique Vila-Matas rejoint Robert Walser"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019autre jour, parcourant \u00e0 petits pas l\u2019espace encombr\u00e9 de statues de la Fondation <a href=http:\/\/www.gianadda.ch\/ target=_blank class=std>Gianadda<\/a>, je pensais &#8212; tout en admirant les \u0153uvres entrem\u00eal\u00e9es de Camille Claudel et d\u2019Auguste Rodin &#8212; \u00e0 l\u2019injustice des passions humaines, au lourd tribut trop souvent pay\u00e9 par la femme qui, jadis en tout cas, se laissait entra\u00eener par ses amours au-del\u00e0 des fronti\u00e8res admises.<\/p>\n<p>Rodin aimait, certes, mais il aimait plus encore sa carri\u00e8re et <a href=http:\/\/www.lemondedesarts.com\/Dossierclaudel.htm target=_blank class=std>Camille<\/a>, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, d\u00e9sempar\u00e9e, d\u00e9lest\u00e9e de son moi, passa d\u2019une crise \u00e0 l\u2019autre et glissa inexorablement vers l\u2019effacement social, la r\u00e9clusion dans une maison d\u2019ali\u00e9n\u00e9s, la disparition totale, corps et \u0153uvres. De 1913 \u00e0 1943. Pendant 30 ans.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es que l\u2019on a red\u00e9couvert la beaut\u00e9 de son travail. Il est en partie expos\u00e9 \u00e0 Martigny, ne le ratez pas!<\/p>\n<p>Son long s\u00e9jour en asile psychiatrique me port\u00e8rent \u00e0 faire le rapprochement avec le sort de Robert Walser, l\u2019\u00e9crivain qui lui aussi passa les trente derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie dans des asiles. J\u2019\u00e9tais justement en train de d\u00e9vorer un livre, le \u00abDocteur Pasavento\u00bb d\u2019Enrique Vila-Matas, dont le fil se d\u00e9roule autour de Walser et autres personnalit\u00e9s sp\u00e9cialis\u00e9es comme lui dans le retrait, la disparition.<\/p>\n<p>Vila-Matas a tiss\u00e9 une intrigue absolument passionnante o\u00f9, tout en maniant le \u00abje\u00bb de la premi\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re page, il embrouille \u00e0 tel point le lecteur que l\u2019on ne sait plus qui se cache sous la carcasse de ce \u00abje\u00bb, ni m\u00eame o\u00f9 il se trouve, et encore moins si nous sommes dans la r\u00e9alit\u00e9 ou la fiction. \u00abCamille Claudel serait un personnage id\u00e9al pour Vila-Matas\u00bb, me disais-je. Je ne me trompais pas. J\u2019allai, quelques jours plus tard, la retrouver \u00e0 la page 388!<\/p>\n<p>Il est rare, parlant d\u2019un livre, de devoir commencer par sa couverture. <a href=http:\/\/www.emmanuel-bove.net\/indexbove19.htm target=_blank class=std>Celle<\/a> de \u00abDocteur Pasavento\u00bb porte la photo d\u2019un homme encore jeune v\u00eatu avec \u00e9l\u00e9gance et d\u2019une petite fille de trois ou quatre ans debout sur une chaise. La l\u00e9gende m\u2019apprend qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019\u00e9crivain Emmanuel Bove et de sa fille Nora photographi\u00e9s vers 1924 au jardin du Luxembourg.<\/p>\n<p>Bove! Un autre illustre disparu qui, comme Walser, quoiqu\u2019ayant obtenu une certaine reconnaissance de son vivant, ne connut le succ\u00e8s qu\u2019un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s sa mort. J\u2019avais dans ma jeunesse achet\u00e9 pour 2 francs chez un bouquiniste un curieux volume intitul\u00e9 \u00abLes \u0153uvres libres. Recueil litt\u00e9raire mensuel ne publiant que de l\u2019in\u00e9dit\u00bb. C\u2019\u00e9tait chez Fayard. Le num\u00e9ro datait de d\u00e9cembre 1931 et j\u2019y lus une nouvelle de Bove, \u00abUn Raskolnikoff\u00bb, dont les premi\u00e8res lignes fouett\u00e8rent mon vague \u00e0 l\u2019\u00e2me d\u2019adolescent :<\/p>\n<ul><font size=2>Changarnier s\u2019assit dans le seul fauteuil de sa chambre mis\u00e9rable. Il neigeait depuis la veille et des flocons venaient se poser sur les vitres des fen\u00eatres ainsi que des insectes sur un mur.<\/p>\n<p>Changarnier regarda ses chaussures us\u00e9es. \u00abJe vais \u00eatre mouill\u00e9 si je sors, pensa-t-il, mais si je reste, que vais-je faire?\u00bb Il se leva, alluma une cigarette. Il n\u2019avait pas soif et il avait envie de boire. Il n\u2019avait pas faim et il avait envie de manger. Il jeta sa cigarette, car il n\u2019avait pas envie de fumer. Dans l\u2019air froid de sa chambre pourtant close, une odeur d\u00e9sagr\u00e9able flottait. \u00abJe ne suis tout de m\u00eame pas un z\u00e9ro\u00bb, murmura-t-il.<\/font><\/ul>\n<p>Bove resta \u00e0 jamais dans un coin de ma m\u00e9moire. Mais je dus attendre longtemps avant de retrouver sa trace dans une librairie.<\/p>\n<p>Soudain, au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, un \u00e9diteur, le Castor astral sauf erreur \u00e0 moins que cela ne f\u00fbt Flammarion, remit Bove sur le <a href=http:\/\/www.ledilettante.com\/index.php?menu=fiche_aut&#038;id=1005  target=_blank class=std>march\u00e9<\/a>. Avec succ\u00e8s.<\/p>\n<p>En quelques ann\u00e9es, toute son \u0153uvre fut publi\u00e9e que je lus avec la passion et le respect dus \u00e0 un homme qui, en son temps (au sortir de la Grande Guerre), fut en toute modestie, en toute discr\u00e9tion, d\u2019une modernit\u00e9 \u00e0 laisser pantoises les avant-gardes autoproclam\u00e9es.<\/p>\n<p>Or voici que Vila-Matas me met une \u00e9vidence sous le nez. La parent\u00e9 entre Bove et Walser. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 l\u2019an dernier sur ce petit \u00e9cran ma <a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=1860 target=_blank class=std>d\u00e9couverte<\/a> de Robert Walser, aussi ne vais-je pas en rajouter une couche. Mais Vila-Matas a raison. L\u2019arpenteur du bitume parisien et le promeneur solitaire sont fr\u00e8res. Que dit-il de Walser? Ceci par exemple:<\/p>\n<ul><font size=2>Outre qu\u2019il \u00e9tait un ma\u00eetre dans l\u2019art de la disparition, il donne l\u2019impression d\u2019avoir su percevoir avant beaucoup dans quel sens \u00e9voluerait la distance entre l\u2019Etat et l\u2019individu, la machine du pouvoir et la personne. Vous me suivez ? J\u2019aime chez Walser son ironie secr\u00e8te et son intuition pr\u00e9matur\u00e9e que la b\u00eatise allait avancer irr\u00e9m\u00e9diablement dans le monde occidental (\u2026) J\u2019aime, par ailleurs, chez Walser, son h\u00e9ro\u00efque d\u00e9sir de se lib\u00e9rer de la conscience, de Dieu, de la pens\u00e9e, de lui-m\u00eame. <\/font><\/ul>\n<p>Au-del\u00e0 de sa passion wals\u00e9rienne, notre auteur catalan \u00e9crivant en castillan a bien d\u2019autres ressources. Non seulement il ressuscite d\u2019une certaine mani\u00e8re d\u2019innombrables Lazare de la litt\u00e9rature, mais il projette de fins rais de lumi\u00e8re sur des faisceaux d\u2019affinit\u00e9s entre, par exemple, des rues de villes que rien de prime abord ne semble rapprocher.<\/p>\n<p>Qui penserait \u00e0 mettre en parall\u00e8le la rue Vaneau du VIe arrondissement de Paris et la tr\u00e8s zurichoise Spiegelgasse? Vila-Matas, bien s\u00fbr. <\/p>\n<p>En s\u2019appuyant l\u00e0 sur Marx, Gide, Bove et l\u2019H\u00f4tel de Su\u00e8de, ici sur L\u00e9nine, Tzara, le Cabaret Voltaire :<\/p>\n<ul><font size=2>J\u2019ai continu\u00e9 de marcher dans la Spiegelgasse, ma rue Vaneau de la ville de Zurich; je me suis arr\u00eat\u00e9 devant la maison o\u00f9 est mort, en 1837, le dramaturge Georg B\u00fcchner, puis je suis all\u00e9 jusqu\u2019au num\u00e9ro 23, l\u2019immeuble o\u00f9, au deuxi\u00e8me \u00e9tage, un jeune Robert Walser \u00e9crivit une partie des \u00abR\u00e9dactions de Fritz Kocher\u00bb, ce premier livre dans lequel il \u00e9tablit les fondements de sa future d\u00e9sertion de l\u2019\u00e9criture (\u2026).<\/font><\/ul>\n<p>Enrique Vila-Matas a fait une entr\u00e9e fracassante dans notre espace litt\u00e9raire en 2002 avec la traduction de son \u00abBartleby et compagnie\u00bb chez Bourgois qui le hissa parmi les grands auteurs contemporains. Avec ce \u00abDocteur Pasavento\u00bb, il se hisse un peu plus haut et prend place, aux c\u00f4t\u00e9s du regrett\u00e9 <a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=471 target=_blank class=std>W. G. Sebald<\/a>, parmi les ma\u00eetres contemporains de la digression, de la m\u00e9tamorphose, du cheminement \u00e0 l\u2019\u00e9cart.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abDocteur Pasavento\u00bb, par Enrique Vila-Matas, traduit de l\u2019espagnol par Andr\u00e9 Gabastou, Bourgois, Paris, 2006, 430 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s une entr\u00e9e fracassante dans notre espace litt\u00e9raire, l\u2019auteur catalan se hisse avec son dernier ouvrage parmi les ma\u00eetres contemporains de la m\u00e9tamorphose. Balade litt\u00e9raire.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2072","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2072","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2072"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2072\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2072"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2072"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2072"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}