



{"id":2062,"date":"2006-04-10T00:00:00","date_gmt":"2006-04-09T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=2062"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=2062","title":{"rendered":"Christa Wolf, un m\u00eame jour pendant 40 ans"},"content":{"rendered":"<p>Il m\u2019arrive rarement d\u2019acheter le livre d\u2019un auteur inconnu en ne me fiant qu\u2019\u00e0 la quatri\u00e8me page de couverture. C\u2019est pourtant ce qui m\u2019est arriv\u00e9 lorsque je me suis laiss\u00e9 s\u00e9duire par ces quelques lignes:<\/p>\n<p>\u00abEn 1935, Maxime Gorki avait invit\u00e9 les \u00e9crivains du monde \u00e0 raconter une journ\u00e9e de leur vie, la m\u00eame date pour tous, le 27 septembre. L\u2019id\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 reprise en 1960, et une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration s\u2019\u00e9tait alors essay\u00e9e \u00e0 l\u2019exercice. A cette date, Christa Wolf eut envie de relever le d\u00e9fi, elle tint donc la chronique de cette journ\u00e9e du 27 septembre 1960, puis, prise par le jeu, s\u2019astreignit \u00e0 cette discipline jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui, soit pendant plus de quarante ans.\u00bb<\/p>\n<p>Christa Wolf? Jamais lu. J\u2019avais suivi au lendemain de la chute du mur de Berlin quelques <a href=http:\/\/multitudes.samizdat.net\/article.php3?id_article=686 target=_blank class=std>pol\u00e9miques<\/a> lanc\u00e9es par d\u2019incertains justiciers de la onzi\u00e8me heure \u00e0 propos de sa pr\u00e9tendue compromission avec la Stasi. Mais les accusations avaient \u00e9t\u00e9 promptement balay\u00e9es. Sans que cela me donne envie d\u2019entrer dans l\u2019univers de la dame, au demeurant reconnue comme une des grandes plumes de l\u2019Allemagne contemporaine.<\/p>\n<p>Je suis donc ressorti de ma librairie avec \u00abUn jour dans l\u2019ann\u00e9e. 1960 \u2013 2000\u00bb sous le coude, tr\u00e8s curieux de voir \u00e0 quoi pouvait ressembler une travers\u00e9e en coupe des quarante derni\u00e8res ann\u00e9es du XXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u: Christa Wolf est une tr\u00e8s grande dame de la litt\u00e9rature. D\u2019autant plus grande qu\u2019elle est parvenue \u00e0 conserver au fil de ces nombreuses ann\u00e9es une fra\u00eecheur faite de spontan\u00e9it\u00e9, de distance, d\u2019esprit critique tout \u00e0 fait r\u00e9jouissante.<\/p>\n<p>N\u00e9e en 1929 \u00e0 Landsberg an der Warth, ville aujourd\u2019hui polonaise, elle a toujours habit\u00e9 en Allemagne de l\u2019Est, ce qui lui permet de donner un t\u00e9moignage v\u00e9cu assez exceptionnel sur feu la R\u00e9publique d\u00e9mocratique allemande. Communiste critique, elle a t\u00f4t pris ses distance avec le r\u00e9gime qui \u00e9touffa dans le sang et le grincement des chenilles des blind\u00e9s une r\u00e9volte ouvri\u00e8re en juin 1953.<\/p>\n<p>On la sent dans les premi\u00e8res pages de son livre assez peu \u00e0 l\u2019aise avec la pratique \u00e9minemment petite-bourgeoise du journal. Aujourd\u2019hui encore, elle ne cache pas ses r\u00e9ticences dans une pr\u00e9face \u00e0 son livre dat\u00e9e de 2003:<\/p>\n<p>\u00abLa subjectivit\u00e9 demeure le crit\u00e8re pr\u00e9dominant de ce journal. Ce qui a quelque chose de scandaleux dans une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on nous submerge de choses et tente \u00e9galement de nous chosifier; car le flot des r\u00e9v\u00e9lations apparemment subjectives et impudiques dont nous inondent les m\u00e9dias est aussi un \u00e9l\u00e9ment froidement calcul\u00e9 de cette marchandisation. Je ne saurais dire comment nous prot\u00e9ger, comment nous pourrions \u00e9chapper \u00e0 cette r\u00e9ification forcen\u00e9e qui s\u2019infiltre dans nos \u00e9motions les plus intimes si ce n\u2019est par l\u2019\u00e9panouissement et aussi la verbalisation de notre subjectivit\u00e9, quel que soit l\u2019effort que cela exige. Le besoin de se faire conna\u00eetre, y compris avec ses traits probl\u00e9matiques, avec ses erreurs et ses fautes, est \u00e0 la base de toute litt\u00e9rature, il est aussi une motivation de ce livre. On verra si le temps est venu de prendre un tel risque.\u00bb<\/p>\n<p>Que le lecteur potentiel ne se laisse pas impressionner par ces contorsions tarabiscot\u00e9es: le livre, haletant, se lit comme un roman. Une fois la plume en main, Christa Wolf ne craint pas de laisser champ libre \u00e0 sa subjectivit\u00e9. Ces courtes journ\u00e9es d\u00e9crites minutieusement finissent par brosser \u00e0 grand coups de pinceau une superbe fresque historique dont le point de tension dramatique est atteint au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, lorsque l\u2019Europe centrale manque de devenir un champ de bataille nucl\u00e9aire.<\/p>\n<p>Le 27 septembre 1986, Christa Wolf est \u00e0 Zurich. Elle rend visite \u00e0 Max Frisch qu\u2019elle conna\u00eet depuis longtemps et avec qui elle a une longue conversation sur la litt\u00e9rature, les \u00e9crivains leurs coll\u00e8gues, et leurs propres \u0153uvres. Au soir de sa vie, Frisch est riche et solitaire. Elle constate in petto: \u00abJ\u2019ai devant moi un \u00e9crivain qui a achev\u00e9 son \u0153uvre de son vivant\u00bb, mais quand elle lui demande son avis sur \u00abCassandre\u00bb, son essai publi\u00e9 en 1983, elle est soudain \u00e9tonn\u00e9e de d\u00e9couvrir chez lui une pointe de jalousie. Le charme est rompu. Frisch \u00e9tait un homme compliqu\u00e9.<\/p>\n<p>La veille au soir, apr\u00e8s la repr\u00e9sentation dans un th\u00e9\u00e2tre zurichois de la version th\u00e9\u00e2trale de sa \u00abCassandre\u00bb, sc\u00e8ne de coulisse:<\/p>\n<p>\u00abUn petit cercle s\u2019\u00e9tait form\u00e9 autour de moi, certains \u00e9taient assis par terre, \u00e0 ma gauche cette femme \u00e0 la chevelure rousse et boucl\u00e9e, qui s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme l\u2019ancienne \u00e9pouse de Paul Nizon et qui travaille \u00e0 pr\u00e9sent dans une petite biblioth\u00e8que, disait pourquoi elle n\u2019avait pu lire la publication de la \u00abFrankfurter Vorlesungen\u00bb [\u00abLe\u00e7ons de Francfort\u00bb] de Paul Nizon: \u00abToujours pareil, toujours pareil. Il ne peut s\u2019emp\u00eacher de tourner sans arr\u00eat autour des m\u00eames choses\u00bb.<\/p>\n<p>Suisse al\u00e9manique, Nizon a le m\u00eame \u00e2ge que Christa Wolf mais &#8212; c\u2019est un des th\u00e8mes autour duquel il tourne sans cesse! &#8211;, il a choisi Paris pour y vivre et y \u00e9crire apr\u00e8s avoir abandonn\u00e9 sa famille \u00e0 Zurich. Il vient lui aussi de publier, chez Actes Sud comme toujours, des tranches de son Journal sous le titre \u00abLes premi\u00e8res \u00e9ditions des sentiments.\u00bb Un livre qui commence par une rencontre fortuite avec\u2026 Max Frisch:<\/p>\n<p>\u00ab24 mars 1961, Zurich<br \/>\nRencontr\u00e9 Max Frisch dans la rue (\u2026) Il me donne rendez-vous \u00e0 la Kronenhalle. Vingt-deux heures, longue table. Frisch et D\u00fcrrenmatt sont assis face \u00e0 face comme deux dirigeants syndicaux, c\u2019est de la politique litt\u00e9raire. Chacun a ses troupes en imagination derri\u00e8re lui (\u2026) Chez l\u2019un et l\u2019autre il y a de l\u2019affabilit\u00e9, mais aussi de la moquerie, une rivalit\u00e9 latente. Ils se voient confront\u00e9s \u00e0 leur importance, qui est, au bout du compte, impossible \u00e0 estimer: \u00e0 la gloire, cette \u00e9trange valeur. Une repr\u00e9sentation de l\u2019ego sur le march\u00e9 public des changes.\u00bb<\/p>\n<p>Nizon \u00e9tait un peu le poulain de Frisch. A ce qu\u2019il raconte, leurs relations ne furent pas toujours facile, le disciple n\u2019appr\u00e9ciant gu\u00e8re le paternalisme du ma\u00eetre qui tenait \u00e0 le cantonner dans l\u2019apolitisme, r\u00e9servant les choses dites s\u00e9rieuses pour lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Par rapport \u00e0 Christa Wolf, Nizon est l\u00e9ger. Il fait poids plume. Mais, si vous me passez le mauvais jeu de mot, il a n\u00e9anmoins une belle plume. Il y a trente ou quarante ans, j\u2019imagine que pour une marxiste est-allemande, il devait repr\u00e9senter le comble de la d\u00e9cadence petite-bourgeoise, personnifier la frivolit\u00e9 litt\u00e9raire. Mais lui poursuit sa propre qu\u00eate, elle n\u2019est pas anodine:<\/p>\n<p>\u00abDieu sait combien j\u2019aimerais conqu\u00e9rir, dans mes r\u00e9cits, le vaste oc\u00e9an de notre quotidien actuel. Mais plut\u00f4t \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un Saul Bellow (que je n\u2019appr\u00e9cie pas particuli\u00e8rement, cela dit). J\u2019aime son art d\u2019\u00e9voluer avec le plus grand naturel dans un banal aujourd\u2019hui (le m\u00eame aujourd\u2019hui que diffuse et orchestre en permanence l\u2019encre noire de la presse quotidienne).\u00bb<\/p>\n<p>\u00abBien s\u00fbr, je payerais cher pour pouvoir m\u2019\u00e9vader hors de la \u00ablitt\u00e9rature\u00bb et atteindre la \u00abr\u00e9alit\u00e9\u00bb, j\u2019entends la consignation \u00e9crie de notre r\u00e9alit\u00e9, une consignation qui la sugg\u00e9rerait \u00e0 l\u2019\u00e9tat encore brut, de mani\u00e8re directe et \u00e9motionnellement parlante. Question d\u2019optique. Dans ce quotidien qui est le mien, quelle r\u00e9alit\u00e9 prendre en compte et mettre sur le papier?\u00bb<\/p>\n<p>\u00abTelle est la question qui m\u2019occupe en ce moment. Ne pas me retirer dans une province po\u00e9tique, mais piquer une t\u00eate dans la r\u00e9alit\u00e9\u2026\u00bb<\/p>\n<p>Cet objectif, il se le fixait le 1er janvier 1972.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nOuvrages mentionn\u00e9s :<\/p>\n<p>\u00abUn jour dans l\u2019ann\u00e9e. 1960 \u2013 2000\u00bb, par Christa Wolf, traduit de l\u2019allemand par A. Lance et R. Lance-Otterbein, Fayard, 2006, 572 pages.<\/p>\n<p>\u00abCassandre\u00bb, par Christa Wolf, traduit de l\u2019allemand par A. Lance et R. Lance-Otterbein, Stock, 1994, 438 pages.<\/p>\n<p>\u00abLes premi\u00e8res \u00e9ditions des sentiments. Journal 1961-1972\u00bb, par Paul Nizon, traduit de l\u2019allemand par Diane Meur, Actes Sud, 2006, 282 pages.<\/p>\n<p>\u00abMarcher \u00e0 l\u2019\u00e9criture\u00bb, suivi de \u00abLe\u00e7ons de Francfort\u00bb, par Paul Nizon, traduit de l\u2019allemand par J.-C. Rambach, Actes Sud, 1991, 180 pages.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La grande \u00e9crivaine allemande a chroniqu\u00e9 tous les 27 septembre de 1960 \u00e0 2000. Une passionnante travers\u00e9e en coupe de quatre d\u00e9cennies.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2062","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2062","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2062"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2062\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2062"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2062"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2062"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}