



{"id":194,"date":"1999-09-14T00:00:00","date_gmt":"1999-09-13T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=194"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=194","title":{"rendered":"\u00abOutremonde\u00bb, le grand roman coup\u00e9\/coll\u00e9 de l&rsquo;Am\u00e9rique contemporaine"},"content":{"rendered":"<p>Vous aimez les romans fleuves? Alors ne ratez pas \u00abOutremonde\u00bb, de Don DeLillo. Pour rester dans la m\u00e9taphore fluviale, je dirais qu\u2019il a quelque chose des bouches du Danube: l\u2019immensit\u00e9, la densit\u00e9, la vari\u00e9t\u00e9, les lignes de force de ses bras immenses, le grouillement de la vie dans l\u2019eau, sur l\u2019eau, \u00e0 fleur d\u2019eau, et puis, surtout, la boue, la vase, la merde, les \u00e9trons flottant entre les n\u00e9nuphars, tous les attributs du plus grand d\u00e9potoir de l\u2019Europe industrielle, y compris la poubelle nucl\u00e9aire et chimique de Sulina qui fut nagu\u00e8re la perle des ports de la mer Noire\u2026<\/p>\n<p>Mais quittons l\u00e0 le Danube, fleuve europ\u00e9en par excellence, pour nous plonger dans un \u00abOutremonde\u00bb totalement am\u00e9ricain.<\/p>\n<p>Tellement am\u00e9ricain que le point de d\u00e9part du roman (et son fil conducteur) se r\u00e9v\u00e8le sous la forme d&rsquo;une h\u00e9ro\u00efque partie de base-ball en 1951 dont je ne suis pas certain d\u2019avoir saisi l\u2019enjeu. Objet de la convoitise de l&rsquo;Am\u00e9rique enti\u00e8re, la balle du match est vol\u00e9e par un garnement de Harlem, qui se la fait confisquer par son p\u00e8re, lequel la revend \u00e0 un quidam qui la c\u00e8de \u00e0 son tour, etc. <\/p>\n<p>Tellement am\u00e9ricain que pendant des centaines et des centaines de pages, les dix ou quinze protagonistes se croisent et s\u2019entrecroisent sur un fond lisse o\u00f9 ne perce nulle \u00e9motion mais o\u00f9 les descriptions sont, elles, d\u2019une pr\u00e9cision et d\u2019une minutie qui, avec un je-ne-sais-quoi de technologique, frise parfois l\u2019exc\u00e8s. Mais comme chez Balzac, quand c\u2019est trop, on passe au paragraphe suivant\u2026 (Balzacien fervent, j&rsquo;assume cette petite faiblesse et me rends compte que je n\u2019ai pas attendu la t\u00e9l\u00e9commande pour zapper!)<\/p>\n<p>Tellement am\u00e9ricain que les personnages n\u2019ont pas d\u2019attaches, qu\u2019ils sont au sens propre, \u00abglocalis\u00e9s\u00bb avec le cul dans leur chambre \u00e0 coucher mais brassant le monde entier des jambes et des bras. Ils sont socialement atomis\u00e9s, tant l\u2019autonomie individuelle est LE mode de vie. Ils ont certes un point de d\u00e9part commun, le Bronx encore italien du d\u00e9but des ann\u00e9es 50, mais en quarante ans, la vie les a projet\u00e9s aux quatre coins du pays.<\/p>\n<p>O\u00f9 le roman devient moins typiquement am\u00e9ricain, c\u2019est dans l\u2019animation de l&rsquo;\u00abOutremonde\u00bb. Car ce monde-l\u00e0 est universel, c\u2019est celui des pauvres, des paum\u00e9s, des mis\u00e9reux qui hantent la plan\u00e8te, qui vivent au jour le jour quand ils ne sont pas contraints de bander tout leur \u00e9nergie pour survivre. Une question de traduction se pose \u00e0 ce propos: pourquoi traduire \u00abUnderworld\u00bb par \u00abOutremonde\u00bb et non par \u00abSousmonde\u00bb? Le monde de DeLillo n\u2019est pas au-del\u00e0, il est bien au-dessous, dans les arri\u00e8re-salles mal fam\u00e9es de bistrots, dans les caves, dans les terrains vagues, les courettes bourr\u00e9es de d\u00e9tritus o\u00f9 de fr\u00eales enfants jouent \u00e0 leurs jeux \u00e9ternels, marelle, cache-cache, balle \u00e0 deux camps\u2026<\/p>\n<p>Pendant les deux tiers de ma lecture, je me suis aussi demand\u00e9 pourquoi je ressentais un clivage entre la r\u00e9alit\u00e9 am\u00e9ricaine d\u00e9crite et la culture de l\u2019auteur qui la saisit \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne. Ses personnages m&rsquo;ont paru d&rsquo;une froideur totale, sans \u00e9motion. J\u2019avais \u00e9prouv\u00e9 le m\u00eame malaise, mais en moins violent, avec la s\u00e9rie des romans \u00abBleu\u00bb de Daniel de Roulet (Ed. du Seuil) o\u00f9 l\u2019auteur porte aussi un regard per\u00e7ant sur un monde glac\u00e9 (bleu!) par le truchement de personnages dont on ne saurait dire que les \u00e9motions les meuvent. Puis, vers la fin, j\u2019ai compris que DeLillo, en faisant un extraordinaire travail de m\u00e9moire pour restituer, entre autres, le Bronx de sa jeunesse, avait tout naturellement redonn\u00e9 vie \u00e0 ses racines culturelles italo-catholiques. Reste le fait que sa fa\u00e7on d\u2019aborder l\u2019\u00e9cologie (car \u00abOutremonde\u00bb est aussi un roman de l\u2019\u00e9cologie) me para\u00eet tr\u00e8s proche de celle des Verts fondamentalistes allemands.<\/p>\n<p>Sur le plan romanesque, une chose me g\u00eane, la construction du livre. Elle est d\u2019une complexit\u00e9 telle que l\u2019on s\u2019y perd. D\u2019autant plus que les digressions (notamment de formidables petits dialogues) ne manquent pas. Tout cela sent le volontarisme artificiel plus que le cri du c\u0153ur ou l\u2019\u00e9clatement des tripes.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas chez DeLillo l\u2019expression d\u2019une force vitale semblable celle que l\u2019on trouve chez le grand ma\u00eetre du roman fleuve am\u00e9ricain du d\u00e9but du si\u00e8cle, Thomas Wolfe, m\u00eame si DeLillo serait probablement d\u2019accord avec ce dernier pour dire: \u00abUn roman n\u2019est pas du r\u00e9el, mais du r\u00e9el s\u00e9lectionn\u00e9 et interpr\u00e9t\u00e9, le roman est du r\u00e9el arrang\u00e9 et charg\u00e9 \u00e0 dessein\u00bb. Je suis pour ma part convaincu que le trop fameux couper\/coller de nos traitements de texte a quelque chose \u00e0 voir dans l\u2019artificialit\u00e9 de la construction d\u2019\u00abOutremonde\u00bb, m\u00eame si l\u2019auteur s\u2019en est d\u00e9fendu dans une interview r\u00e9cente \u00e0 <a href=\"http:\/\/www.liberation.com\/livres\/99avril\/0401delillo.html\" target=_blank>Lib\u00e9ration<\/a>.<\/p>\n<p>Cette petite r\u00e9serve n\u2019enl\u00e8ve rien aux immense qualit\u00e9s d\u2019un roman qui dresse une magnifique fresque de l\u2019Am\u00e9rique contemporaine aux prises avec la bombe atomique, la guerre froide, la pauvret\u00e9, la richesse et les amas de d\u00e9chets en tout genre. L\u2019auteur est d\u2019une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 telle qu\u2019il parvient m\u00eame \u00e0 glisser par-ci par-l\u00e0 dans une mati\u00e8re pourtant abondante des petites histoires parall\u00e8les, comme ce portrait d\u2019Edgar J. Hoover, qui fut l\u2019inamovible chef du FBI pendant une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n<p>En guise de non conclusion, cette parabole hautement symbolique des temps que nous vivons: au milieu des ann\u00e9es 90, dans une d\u00e9charge du Bronx, de jeunes paum\u00e9s remettent en activit\u00e9 un g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 datant de la seconde guerre mondiale. Cela leur permet d\u2019alimenter le poste de t\u00e9l\u00e9vision sur lequel ils suivent le reportage racontant le viol et l\u2019assassinat d\u2019une de leurs jeunes copines. La boucle est boucl\u00e9e.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abOutremonde\u00bb, de Don DeLillo (traduit de l\u2019am\u00e9ricain par Marianne V\u00e9ron et Isabelle Reinharez), Actes Sud, 1999, 894 pages, 169 FF.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le dernier ouvrage de Don DeLillo dessine une magnifique fresque d&rsquo;un pays aux prises avec la bombe atomique, la guerre froide, la pauvret\u00e9, la richesse et les amas de d\u00e9chets en tout genre.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-194","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/194","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=194"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/194\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=194"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=194"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=194"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}