



{"id":1798,"date":"2005-03-21T00:00:00","date_gmt":"2005-03-20T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1798"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1798","title":{"rendered":"La Suisse et l&rsquo;esclavage: le livre qui d\u00e9range"},"content":{"rendered":"<p>Voici encore un livre qui va faire grincer les bonnes consciences helv\u00e9tiques: trois historiens ont uni leurs forces pour dresser le panorama le plus complet possible des rapports de la Suisse avec l\u2019esclavage*.<\/p>\n<p>En trois courts chapitres sont ainsi pass\u00e9s en revue 1) la participation directe de Suisses ou d\u2019entreprises suisses \u00e0 la traite en achetant et vendant des esclaves, 2) la mise en pratique de l\u2019esclavage et la r\u00e9pression de r\u00e9voltes d\u2019esclaves et 3) le d\u00e9veloppement de l\u2019abolitionnisme, soit la lutte contre l\u2019esclavage en animant diff\u00e9rents mouvements abolitionnistes.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat de leurs investigations est, sinon vraiment surprenant si l\u2019on prend la peine de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la chose, du moins \u00e9tonnant en raison de l\u2019importance de ces accointances esclavagistes, une importance inversement proportionnelle \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;historiographie, o\u00f9 l\u2019on ne trouvait rien de syst\u00e9matique jusqu\u2019\u00e0 ce jour.<\/p>\n<p>Or ce livre, \u00abLa Suisse et l\u2019esclavage des Noirs\u00bb, tombe on ne peut mieux, juste dans le sillage de l\u2019\u00e9moi provoqu\u00e9 par Dieudonn\u00e9 et ses comparaisons entre la traite et la shoah, \u00e9moi qui entra\u00eene dans la presse fran\u00e7aise une avalanche d\u2019articles sur l\u2019esclavagisme, ses causes et ses cons\u00e9quences.<\/p>\n<p>Car, comme pour la shoah, la Suisse ne pourra plus se tenir en marge du d\u00e9bat sous pr\u00e9texte qu\u2019elle n\u2019est pas concern\u00e9e, qu\u2019elle n\u2019a jamais eu de colonies et encore moins de plantations travaill\u00e9es par des esclaves.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la position officielle de la Suisse pendant et apr\u00e8s la conf\u00e9rence de Durban (septembre 2001) contre le racisme qui a pouss\u00e9 les historiens \u00e0 acc\u00e9l\u00e9rer des recherches d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9es quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. A Durban en effet, la Suisse, embo\u00eetant le pas \u00e0 la bonne conscience internationale a sign\u00e9 un document reconnaissant que l\u2019esclavage et la traite des esclaves constituent un crime contre l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Mais quand des pays africains adressent une demande d\u2019indemnisation aux pays ayant profit\u00e9 de cette traite, le repr\u00e9sentant suisse (un diplomate du DFAE dont, par charit\u00e9, je tairai le nom) hausse les \u00e9paules et joue les indiff\u00e9rents, car il va de soi que \u00abnous n\u2019avons rien \u00e0 voir avec l\u2019esclavage, la traite n\u00e9gri\u00e8re ou le colonialisme\u00bb.<\/p>\n<p>Rien? Vraiment rien? N\u2019aurait-il pas fallu pour cela que nous passions cette belle p\u00e9riode historique que l\u2019on appelle \u00abLes Temps modernes\u00bb dans nos manuels d\u2019histoire en marge de l\u2019\u00e9conomie mondiale? N\u2019aurait-il pas fallu que nous nous fussions content\u00e9s de nous nourrir depuis la d\u00e9couverte de l\u2019Am\u00e9rique par Christophe Colomb de laitages, de l\u00e9gumes indig\u00e8nes et, de temps \u00e0 autre, d\u2019un morceau de viande pour \u00e9chapper aux flux de l\u2019\u00e9conomie mondiale qui, pourtant, nous procur\u00e8rent, comme ailleurs en Europe, galions charg\u00e9s d\u2019or, fruits exotiques, tabac, sucre?<\/p>\n<p>Que des diplomates de haut rang puissent de nos jours encore raisonner comme leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs des ann\u00e9es 1930-1950 en termes d\u2019exception, de sonderfall, de marginalit\u00e9 helv\u00e9tiques est proprement d\u00e9sarmant.<\/p>\n<p>Il est certes de notori\u00e9t\u00e9 publique que la Suisse n\u2019a jamais poss\u00e9d\u00e9 de colonies, mais il est tout autant notoire qu\u2019elle a fourni une nombre consid\u00e9rable de colons habiles \u00e0 manier la pioche, le fouet ou les capitaux, capables comme n\u2019importe quels autres Europ\u00e9ens de diriger une plantation, de fonder une colonie, de faire fortune dans des pays lointains.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qu\u2019ont d\u00fb se dire nos historiens en consultant bibliographies et catalogues de fonds archivistiques. Et ils ont eu raison. Les premiers r\u00e9sultats auxquels ils parviennent montrent que pas plus que celle d\u2019aujourd\u2019hui, la Suisse d\u2019hier n\u2019est parvenue \u00e0 \u00e9chapper aux courants dominants de l\u2019\u00e9conomie et de la politique mondiale.<\/p>\n<p>Une fois que le syst\u00e8me de commerce triangulaire (marchandises europ\u00e9ennes \u00e9chang\u00e9es en Afrique contre des esclaves \u00e9chang\u00e9s en Am\u00e9rique contre d\u2019autres marchandises amen\u00e9es en Europe pour y \u00eatre vendues) fut mis en place, les commer\u00e7ants suisses particip\u00e8rent \u00e0 ces affaires comme ils participaient aux autres. Les auteurs avancent m\u00eame des chiffres: \u00abDes Suisses participent entre 1730 et 1830 \u00e0 pr\u00e8s d\u2019une centaine d\u2019exp\u00e9ditions n\u00e9gri\u00e8res, entra\u00eenant la d\u00e9portation de 18 \u00e0 25&rsquo;000 Africains vers les Am\u00e9riques, soit 1 \u00e0 2% des Noirs trait\u00e9s par la France.\u00bb (p. 46)<\/p>\n<p>Un bilan plus large tenant compte des participations financi\u00e8res indirectes aux exp\u00e9ditions donne lui aussi une moyenne de 1,5% d\u2019implication suisse dans la d\u00e9portation des Africains (172&rsquo;000 personnes sur un total de 11 \u00e0 12 millions). <\/p>\n<p>Pour l\u2019essentiel, les banquiers, financiers et commer\u00e7ants impliqu\u00e9s dans ces activit\u00e9s venaient de r\u00e9gions protestantes (Gen\u00e8ve, Vaud, Neuch\u00e2tel, B\u00e2le, etc.) traditionnellement beaucoup plus dynamiques que les pays catholiques sous l\u2019Ancien R\u00e9gime et au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle. Ces pourcentages rapport\u00e9s \u00e0 la traite globale peuvent para\u00eetre faibles. Mais rapport\u00e9s \u00e0 la situation \u00e9conomique d\u2019une Suisse encore pr\u00e9-industrielle, ils sont importants: la traite repr\u00e9sentait un d\u00e9bouch\u00e9 vital pour les textiles suisses.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 1848, la nouvelle Conf\u00e9d\u00e9ration eut une occasion de se pencher officiellement sur la question de l\u2019esclavage. Ce fut vers 1860 \u00e0 propos des plantations suisses dans le nord-est br\u00e9silien, dans la r\u00e9gion de Bahia. L\u2019affaire est trop complexe pour que je la raconte ici, mais le Conseil f\u00e9d\u00e9ral dut prendre position. Et il est tout \u00e0 fait int\u00e9ressant de voir qu\u2019il agit comme il agira un si\u00e8cle plus tard sur la question de l\u2019apartheid et des int\u00e9r\u00eats suisses en Afrique du Sud raciste.<\/p>\n<p>Il commence par jouer les vierges effarouch\u00e9es, condamnant l\u2019esclavage, proclamant l\u2019impossibilit\u00e9 pour un citoyen suisse de participer (pis encore: de tirer profit) d\u2019une telle activit\u00e9, puis, plac\u00e9 devant la r\u00e9alit\u00e9 des faits, avec les noms et pr\u00e9noms des propri\u00e9taires d\u2019esclaves, il se fait compr\u00e9hensif, distribue des conseils paternels et renvoie \u00e0 plus tard les mesures concr\u00e8tes. De sorte que les colons suisses sont pratiquement les derniers \u00e0 poss\u00e9der des esclaves tout en ayant la caution de leur gouvernement!<\/p>\n<p>Le livre de Thomas David, Bouda Etemad et Janick Marina Schaufelbuehl va certainement irriter les esprits chagrins qui persistent \u00e0 penser qu\u2019il ne faut jamais remuer les fautes du pass\u00e9. Je le tiens pour ma part comme une contribution de salubrit\u00e9 publique dans la mesure o\u00f9, mettant le pass\u00e9 \u00e0 plat, il jette une lumi\u00e8re crue sur l\u2019inexistence de mythes encore r\u00e9put\u00e9s fondateurs tels que l\u2019exception suisse (Sonderfall) et sa voie particuli\u00e8re au bonheur (Alleingang) et montre que de tout temps nous avons partag\u00e9 le sort de l\u2019Europe, dans le bien comme dans le mal.<\/p>\n<p>Ce livre n\u2019est qu\u2019un premier pas. Ses auteurs reconnaissent qu\u2019il y a encore au moins deux grands secteurs \u00e0 investiguer. Il faudra analyser le poids des capitaux suisses sur les centres financiers europ\u00e9ens et par ricochet sur le financement de la traite. Il faudra aussi d\u00e9pouiller les archives britanniques et portugaises concernant la traite organis\u00e9e par ces Etats. La richissime R\u00e9publique de Berne \u00e9tait autrefois tr\u00e8s li\u00e9e \u00e0 l\u2019Angleterre.<\/p>\n<p>Ces recherches &#8212; passionnantes &#8212; s\u2019inscrivent dans le cadre du vaste travail de reconfiguration de l\u2019identit\u00e9 nationale qui est en cours. La mise en perspective de l\u2019esclavagisme et du colonialisme r\u00e9serve encore bien des surprises, et bouleversera \u00e0 coup s\u00fbr des certitudes solidement ancr\u00e9es dans les esprits.<\/p>\n<p>Il faudra ensuite s\u2019attaquer \u00e0 une autre page sinistre de l\u2019histoire, celle \u00e9crite par les Suisses qui ont particip\u00e9 directement ou indirectement aux grands g\u00e9nocides du XIXe si\u00e8cle, les massacres d\u2019Indiens en Am\u00e9rique du Nord, des Patagons et autres indig\u00e8nes en Am\u00e9rique du Sud, des Hottentots en Afrique australe.<\/p>\n<p>L\u00e0 aussi, il y a quelques comptes \u00e0 r\u00e9gler avec le pass\u00e9.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nDans \u00ab<a href=http:\/\/largeur.com\/delaloye.asp class=std>Aux sources de l&rsquo;esprit suisse<\/a>\u00bb, son dernier livre, G\u00e9rard Delaloye raconte l&rsquo;\u00e9volution de la notion d&rsquo;helv\u00e9tisme, de Rousseau \u00e0 Blocher. Un ouvrage exceptionnel, \u00e0 lire de toute urgence.<\/p>\n<p>Achetez-le en cliquant <a href=http:\/\/largeur.com\/delaloye.asp class=std>ici<\/a>.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n* \u00abLa Suisse et l\u2019esclavage des Noirs\u00bb, par Thomas David, Bouda Etemad, Janick Marina Schaufelbuehl, Editions <a href=http:\/\/www.antipodes.ch\/ target=_blank class=std>Antipodes<\/a>, Lausanne, Collection <a href=http:\/\/www.antipodes.ch\/page_catalogue.htm target=_blank class=std>Histoire.ch<\/a>, 182 p.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abNous n\u2019avons rien \u00e0 voir avec l\u2019esclavage, la traite n\u00e9gri\u00e8re ou le colonialisme\u00bb, disait le repr\u00e9sentant suisse \u00e0 Durban. Un ouvrage passionnant, paru r\u00e9cemment, lui donne tort.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1798","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1798","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1798"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1798\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1798"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1798"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1798"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}