



{"id":1680,"date":"2004-09-30T00:00:00","date_gmt":"2004-09-29T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1680"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1680","title":{"rendered":"Le monde du travail sous la plume acerbe des \u00e9crivains"},"content":{"rendered":"<p>La lutte contre l\u2019id\u00e9ologie du travail vient de recevoir le soutien voyant de deux Genevoises qui partagent une certaine jeunesse, une belle plume et, surtout, une libert\u00e9 d\u2019esprit que leurs \u00e9tudes sup\u00e9rieures ne sont pas parvenues \u00e0 embrumer. Le politiquement correct aurait tendance \u00e0 leur donner des boutons.<\/p>\n<p>Il n\u2019est presque plus n\u00e9cessaire de pr\u00e9senter Corinne Maier (n\u00e9e en 1963) puisqu\u2019elle squatte les plateaux t\u00e9l\u00e9s depuis quelques semaines. On sait qu\u2019elle travaille \u00e0 un temps partiel \u00e0 EDF, qu\u2019elle est aussi psychanalyste et qu\u2019en plus elle \u00e9crit des livres. Sur Lacan. Sur Casanova. Et maintenant ce \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2841862313\/largeurcom08 target=_blank class=std>Bonjour paresse<\/a>\u00bb sous-titr\u00e9 \u00abDe l\u2019art de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019en faire le moins possible en entreprise\u00bb.<\/p>\n<p>Pour qui l\u2019a vue \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, le doute n\u2019est pas possible: cette dame qui fait l\u2019\u00e9loge de la paresse est une b\u00fbcheuse. A sa d\u00e9charge, elle peut arguer que son propos est avant tout impr\u00e9cateur. Que c\u2019est aux entreprises qu\u2019elle en veut, \u00e0 leur logique mortif\u00e8re pour l\u2019homme, \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 de leur fonctionnement. Que c\u2019est par empathie envers des cadres mal dans leur peau qu\u2019elle \u00e9crit et qu\u2019elle leur conseille de jouer mollement des coudes pour viser la planque p\u00e9p\u00e8re permettant de couler des jours heureux.<\/p>\n<p>La diablesse (ce n\u2019est pas moi qui le dit: EDF voulait la virer, mais n\u2019a pas os\u00e9) conna\u00eet son monde et son bouquin est fait sur mesure pour des cadres fatigu\u00e9s, d\u00e9bord\u00e9s, stress\u00e9s, inquiets, incultes (c\u2019est elle qui le dit) et press\u00e9s. Donc 120 pages gonfl\u00e9es, a\u00e9r\u00e9es, l\u00e9g\u00e8res, vite lues, mais percutantes. Pas d\u2019analyses th\u00e9oriques, juste ce qu\u2019il faut de r\u00e9f\u00e9rences savantes pour montrer que le sujet est ma\u00eetris\u00e9. Et de l\u2019humour. Exemple:<\/p>\n<ul><font size=2>Le cadre en g\u00e9n\u00e9ral, n\u2019encadre pas; celui qui exerce v\u00e9ritablement la fonction de cadre est appel\u00e9 \u00abmanager\u00bb. Le \u00abmanager\u00bb est d\u2019apparition r\u00e9cente en francophonie, o\u00f9 le mot se diffuse et prend son sens dans les ann\u00e9es 1980. Le manager modernise le cadre comme le management rafra\u00eechit la gestion; cela ne rend pas les choses plus excitantes, mais incontestablement le terme, ainsi \u00abrelook\u00e9\u00bb, a plus de chien, car en entreprise, comme partout ailleurs, les mots s\u2019usent.<\/font><\/ul>\n<p>La th\u00e8se de Corinne Maier est vieille comme la premi\u00e8re r\u00e9volution industrielle. L\u2019ennemi est la bureaucratisation qui bien s\u00fbr s\u2019est hypertrophi\u00e9e au fil des d\u00e9cennies. Comme les universit\u00e9s et hautes \u00e9coles d\u00e9versent chaque ann\u00e9e leur lot de cadres potentiels sur le march\u00e9 du travail, ces gens vont s\u2019incruster dans les grandes entreprises (mais c\u2019est pareil dans la fonction publique, je peux en t\u00e9moigner pour avoir connu les deux syst\u00e8mes) avec un seul souci par les temps incertains que nous connaissons: durer. Donc, pour l\u2019essentiel, courber l\u2019\u00e9chine, avaler toutes les stupidit\u00e9s pens\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelon sup\u00e9rieur, s\u2019adapter aux modes dominantes, pr\u00e9venir si possible les sautes d\u2019humeur de la hi\u00e9rarchie.<\/p>\n<p>Bien pens\u00e9, le bouquin de Corinne Maier est sympathique ce qui explique probablement son \u00e9norme succ\u00e8s. Un succ\u00e8s qui ne devrait pas la surprendre, puisqu\u2019elle se demande:<\/p>\n<ul><font size=2>Dieu sait pourquoi l\u2019opinion et les m\u00e9dias s\u2019int\u00e9ressent toujours en priorit\u00e9 \u00e0 ceux qui crachent dans la soupe. Fort de cette logique, \u00abBonjour paresse\u00bb, qui crache dans la soupe de l\u2019entreprise, m\u2019apportera-t-il le succ\u00e8s? Allez savoir\u2026<\/font><\/ul>\n<p>On sait. <\/p>\n<p>N\u2019emp\u00eache, une fois referm\u00e9, le livre vous abandonne aussi vite que le go\u00fbt du chewing-gum s\u2019estompe dans le palais d\u2019un fumeur inv\u00e9t\u00e9r\u00e9. Et l\u2019on se dit qu\u2019en fin de compte, la sympathique Corinne ne fait que renouer avec le succ\u00e8s de la rengaine d\u2019Henri Salvador: \u00abTravailler, c\u2019est la sant\u00e9, ne rien faire c\u2019est la conserver.\u00bb<\/p>\n<p>Sa cadette de dix ans, <a href=http:\/\/www.peripheries.net\/default.htm target=_blank class=std>Mona Chollet<\/a> ne cherche pas avec sa \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2702134947\/largeurcom08 target=_blank class=std>Tyrannie de la r\u00e9alit\u00e9<\/a>\u00bb l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re coup \u00e9ditorial. Elle nous donne un livre que l\u2019on sent \u00e9crit avec les tripes. Elle est jeune, elle s\u2019interroge sur la soci\u00e9t\u00e9, sur l\u2019avenir que cette soci\u00e9t\u00e9 lui r\u00e9serve. Journaliste, elle est horrifi\u00e9e (\u00e0 juste titre!) par la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence de la profession. Elle n\u2019a pas envie de renoncer \u00e0 ses id\u00e9aux, \u00e0 ses r\u00eaves. Elle se refuse \u00e0 courber l\u2019\u00e9chine, \u00e0 se plier au syst\u00e8me, \u00e0 admettre la \u00abr\u00e9alit\u00e9\u00bb dont on la matraque \u00e0 longueur de journ\u00e9e, de m\u00e9dias et de hi\u00e9rarchies. Alors elle se livre \u00e0 un r\u00e9quisitoire en r\u00e8gle contre ce que ma g\u00e9n\u00e9ration (fille de Marx et de Sartre) appelait nagu\u00e8re l\u2019ali\u00e9nation:<\/p>\n<ul><font size=2>C\u2019est \u00e0 une colonisation int\u00e9rieure que proc\u00e8de le salariat. Il constitue une sorte de bain-marie existentiel, de climatisation mentale. Il oblige ceux qui y sont enr\u00f4l\u00e9s \u00e0 investir passionn\u00e9ment tout leur \u00eatre, toutes leurs forces, toutes leurs capacit\u00e9s, au service d\u2019objectifs \u00e9conomiques le plus souvent d\u00e9risoires et nuisibles, qui procurent \u00e0 ses cadres les plus z\u00e9l\u00e9s une excitation confinant \u00e0 la d\u00e9mence. La condition du salari\u00e9, comme dans la chanson \u00e9crite par Raoul Vaneighem, \u00abLa vie s\u2019\u00e9coule, la vie s\u2019enfuit\u00bb, est \u00absans r\u00eave et sans r\u00e9alit\u00e9\u00bb.<\/font><\/ul>\n<p>Mona Chollet a pour sa part envie de r\u00eaver, aussi ne se prive-t-elle pas de rompre une lance en faveur d\u2019un salaire garanti pour tous, en soulignant que si les r\u00e9ticences envers cette probl\u00e9matique sont \u00abessentiellement culturelles\u00bb, le propos n\u2019a rien d\u2019utopique. Au contraire, il permettrait d\u2019assainir la situation :<\/p>\n<ul><font size=2>Alors que le travail mercenaire diverge le plus souvent de la recherche du bien commun, en obligeant parfois, pour gagner sa vie, \u00e0 contribuer au saccage de la nature ou \u00e0 truander ses semblables, on verrait peut-\u00eatre se d\u00e9velopper ce \u00ab travail gratuit \u00bb qui, parce qu\u2019il est gratuit, justement, \u00e0 tous les sens du terme, peut rompre avec le productivisme pour se mettre au service du seul progr\u00e8s social, culturel et \u00e9cologique. On parviendrait peut-\u00eatre ainsi \u00e0 s\u2019arracher \u00e0 cet exil de soi et du monde que repr\u00e9sente aujourd\u2019hui le travail.<\/font><\/ul>\n<p>Admirez la formule: le travail comme exil de soi et du monde. Elle englobe la souffrance de millions de nos contemporains qui n\u2019ont pas la chance ou tout simplement la possibilit\u00e9 d\u2019exercer une activit\u00e9 r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e correspondant \u00e0 leurs aspirations profondes.<\/p>\n<p>Alors que Corinne Maier se cantonne \u00e0 la critique de l\u2019entreprise, Mona Chollet passe patiemment en revue \u2013 en convoquant essayistes, romanciers et po\u00e8tes \u2013 les tours et d\u00e9tours de notre quotidiennet\u00e9. De sa plume fine et d\u00e9licate, elle transforme ce qui pourrait \u00eatre une plainte d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e en un chant incantatoire gros d\u2019un optimisme r\u00e9solu qu\u2019elle livre dans ses derni\u00e8res lignes:<\/p>\n<ul><font size=2>Il y a quelques ann\u00e9es, une petite annonce r\u00e9apparaissait r\u00e9guli\u00e8rement dans les pages d\u2019un quotidien. Elle disait : \u00abLes nuits sont dures, \u00e9paisses de d\u00e9faites. Pourtant, la caravane de l\u2019Autre est en route.\u00bb En fermant les yeux, dans le noir, on peut suivre son lent cheminement.<\/font><\/ul>\n<p>Il faut lire Mona Chollet. Elle est porteuse de r\u00eave, denr\u00e9e rare en ces temps sombrement bloch\u00e9riens.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019entreprise et ses paradoxes ont inspir\u00e9 deux r\u00e9cents ouvrages plaisants. L\u2019un encourage les employ\u00e9s \u00ab\u00e0 en faire le moins possible\u00bb. L\u2019autre s\u2019interroge sur le m\u00e9tier de journaliste plus particuli\u00e8rement.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1680","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1680","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1680"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1680\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1680"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1680"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1680"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}