



{"id":1670,"date":"2004-09-16T00:00:00","date_gmt":"2004-09-15T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1670"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1670","title":{"rendered":"De Roulet, un livre qui marche fort"},"content":{"rendered":"<p>Comme nombre d\u2019artistes, l\u2019\u00e9crivain Daniel de Roulet est un drogu\u00e9. Son truc? La course \u00e0 pied matinale ou, mieux encore, le marathon dominical, si possible dans une grande m\u00e9tropole. Il adore le bitume de New York ou de Paris. Il en a fait des romans comme \u00abLa Ligne bleue\u00bb (Seuil, 1995) ou de brefs essais tel \u00abCourir, Ecrire\u00bb (Minizo\u00e9, 2000).<\/p>\n<p>Parfois, il d\u00e9roge et consent \u00e0 marcher. Cela nous donne \u00abL\u2019envol du marcheur\u00bb qui para\u00eet ces jours-ci aux \u00e9ditions Labor et Fides, avec des photographies de Xavier Voirol. Mais de Roulet ne saurait marcher comme vous et moi, le soir au bord d\u2019un lac pour en admirer le fr\u00e9missement \u00e0 la lumi\u00e8re oblique du couchant. Ou sur un alpage \u00e0 l\u2019aff\u00fbt de fleurs rares. Il n\u2019est pas romantique, de Roulet. Mais il est sentimental.<\/p>\n<p>Il aime ses contemporains et passe son temps \u00e0 les observer, \u00e0 les interroger, \u00e0 dialoguer avec eux pour les r\u00e9v\u00e9ler \u00e0 eux-m\u00eames et, bien s\u00fbr, aux lecteurs. Il adore d\u00e9busquer ce qui est cach\u00e9, masqu\u00e9, voil\u00e9, couvert, dissimul\u00e9. Il est en quelque sorte un sp\u00e9cialiste du revers de la m\u00e9daille.<\/p>\n<p>Cette curiosit\u00e9 insatiable jointe \u00e0 la rigueur sportive de la pratique quotidienne d\u2019une foul\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re a fa\u00e7onn\u00e9 au fil des livres et des kilom\u00e8tres un style o\u00f9 la phrase courte et incisive laisse sur les bas-c\u00f4t\u00e9s excroissances et graisses superflues pour privil\u00e9gier la finesse du trait, la sobri\u00e9t\u00e9 du constat. Pour recourir au jargon tendance, je dirais que de Roulet est un hyperr\u00e9aliste grave de la postmodernit\u00e9.<\/p>\n<p>De ce point de vue, \u00abL\u2019envol du marcheur\u00bb offre au lecteur un vrai festival pi\u00e9tonnier. Marqu\u00e9 par la lecture du livre de l\u2019intellectuel al\u00e9manique <a href= http:\/\/www.buch-laden02.de\/book_94\/kuebler_arnold.html target=_blank class=std>Arnold K\u00fcbler<\/a> \u00abParis-B\u00e2le \u00e0 pied : Bericht und Zeichnungen von einer 500-km-Fussreise in 28 Tagen\u00bb publi\u00e9 en 1967 (il en reste un seul exemplaire en Suisse romande \u00e0 la Biblioth\u00e8que cantonale de Fribourg), de Roulet d\u00e9cide un beau matin de marcher sur ses pas en suivant, livre en poche, le m\u00eame itin\u00e9raire.<\/p>\n<p>Soit la Nationale 19 qui passe par Provins, Troyes, Chaumont, Vesoul et Belfort. Et il plonge en pleine inhumanit\u00e9. Ou, c\u2019est selon, dans l\u2019humanit\u00e9 triomphante de la bagnole, o\u00f9 l\u2019homme sans sa carapace automobile risque sa peau \u00e0 chaque instant. Le ton est donn\u00e9 d\u00e8s la sortie de Paris:<\/p>\n<p><font size=2><\/p>\n<ul>A Choisy-le-Roi, je passe rive droite. Sur le pont souffle une brise l\u00e9g\u00e8re. Un temps o\u00f9 le ciel n\u2019a pas d\u2019histoire. Sauf une brume rousse o\u00f9 flottent quelques relents suspects. Valeurs d\u2019ozone et de gaz carbonique en hausse. Je m\u2019\u00e9meus cependant des couleurs d\u00e9licates, embellies par la pollution. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pont, entre l\u2019eau et les pavillons barricad\u00e9s, je m\u2019enfile le long d\u2019un sentier, am\u00e9nag\u00e9 pour les pi\u00e9tons \u00e0 chiens. Sur les poteaux de ce couloir s\u00e9curis\u00e9, les riverains ont affich\u00e9 leurs dol\u00e9ances:<br \/>\n&#8211; Festival de l\u2019horreur, 20000 voitures par jour.<\/p>\n<p>A Villeneuve-Saint-Max, le trac\u00e9 continue, am\u00e9nag\u00e9 mais d\u00e9sert. Il porte d\u00e9sormais le nom de Ceinture verte et les marques jaunes et rouges du cheminement GR. Pour le moment, la Grande Randonn\u00e9e suit une \u00e9troite bande de gazon sale, le long de la route \u00e0 grand trafic. Sur la gauche, quelques blocs HLM largement insalubres, suivis d\u2019une usine Renault d\u00e9catie, pr\u00eate \u00e0 l\u2019exportation vers un pays moins riche. Le long de son mur d\u2019enceinte, se succ\u00e8dent des carcasses de semi-remorques, sauvagement pill\u00e9es. Les matelas sont \u00e9ventr\u00e9s, les meubles fracass\u00e9s, les doubles roues vol\u00e9es. Un grand panneau commente :<br \/>\n-Villeneuve-Saint-Max, ville propre. <\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Notre marcheur, on le voit, a le sens de l\u2019humour. Il chemine ainsi, le long d\u2019un axe de communication important sans rencontrer ou presque \u00e2me qui vive. Une fois, deux gendarmes planqu\u00e9s derri\u00e8re un radar qui le saluent poliment. Ou un paysan \u00e0 qui il demande si l\u2019eau d\u2019une fontaine est potable et qui lui r\u00e9pond gentiment: \u00abMoi je pr\u00e9f\u00e8re le vin. Mais mes vaches la boivent.\u00bb<\/p>\n<p>Le territoire model\u00e9 par les soci\u00e9t\u00e9s industrielles et les scories de leur d\u00e9cr\u00e9pitude ne d\u00e9gage plus le moindre espace pour le marcheur. Les dimensions sont autres. Et ce qui frappe, c\u2019est que le t\u00e9m\u00e9raire qui comme de Roulet tente encore l\u2019aventure risque plus s\u00fbrement sa peau que s\u2019il partait \u00e0 l\u2018ascension du Mont Blanc:<\/p>\n<p><font size=2><\/p>\n<ul> La route monte d\u2019abord jusqu\u2019au r\u00e9servoir du canal de la Haute-Sa\u00f4ne, cach\u00e9 dans la for\u00eat, puis passe dans une zone pavillonnaire dont la seule attraction semble une \u00e9cole. A cinq heures moins vingt, des dizaines de voitures font la queue pour prendre livraison d\u2019enfants qui habitent dans un rayon de dix minutes \u00e0 pied. Une sc\u00e8ne am\u00e9ricaine, le ballet des voitures climatis\u00e9es \u00e0 la sortie des classes. Une adulte, une voiture, un enfant. Le ramassage scolaire, c\u2019est pour les pauvres. Pas de place pour le marcheur dans la descente sur Belfort. Je dois sauter plus d\u2019une fois dans le foss\u00e9 pour ne pas \u00eatre \u00e9charp\u00e9 par une maman qui serre le virage de trop pr\u00e8s. <\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Depuis P\u00e9trarque \u00e9crivant en 1336 \u00abL\u2019Ascension du Mont Ventoux\u00bb (S\u00e9quences, 1990), la marche est un th\u00e8me litt\u00e9raire de choix. L\u2019\u00e9crivain ou le po\u00e8te se balade pour puiser dans l\u2019harmonie de la nature l\u2019inspiration qui va lui permettre de se d\u00e9passer dans son \u0153uvre. L\u2019interaction et l\u2019exacerbation de l\u2019effort physique et intellectuel portent l\u2019imp\u00e9trant \u00e0 un \u00e9tat de conscience sup\u00e9rieure dont la puret\u00e9 provoque l\u2019extase, au sens \u00e9tymologique d\u2019\u00eatre hors de soi. L\u2019extase ne vient pas sur commande, ce n\u2019est pas une vulgaire mont\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline, elle se m\u00e9rite et se paie physiquement. Vers la fin de son p\u00e9riple, de Roulet affronte une journ\u00e9e de pluie:<\/p>\n<p><font size=2><\/p>\n<ul> Depuis cinq heures que je marche sans arr\u00eat, le ciel d\u2019un gris compact d\u00e9verse sur moi son humeur. M\u00eame l\u2019anorak jaune ne me prot\u00e8ge plus. Du slip aux chaussettes, l\u2019eau ruisselle. Le frottement des tissus mouill\u00e9s irrite davantage que les coups de soleil. Je me d\u00e9cide \u00e0 suivre la route principale vers Altkirch. Que les voitures m\u2019\u00e9claboussent ou me pr\u00e9cipitent dans le foss\u00e9, d\u00e9sormais rien ne me prot\u00e8ge plus. J\u2019enl\u00e8ve le capuchon qui embuait mes lunettes, me lance bravement \u00e0 contresens. Les voitures sont plus dangereuses quand elles se suivent. (\u2026) Je marche de plus en plus vite, comme h\u00e9b\u00e9t\u00e9. Plus tard, je me retrouve assis par terre devant un monument aux morts en rase campagne, sans bien savoir ce que je suis venu chercher par ici. Me vient l\u2019envie de me jeter devant la premi\u00e8re voiture, de me faire conduire ailleurs, dans un h\u00f4tel, ou, mieux encore, chez moi. Je vais abandonner. <\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>De m\u00eame, P\u00e9trarque, effray\u00e9 par son audace, faillit abandonner. Mais il tenait \u00e0 s\u2019approcher du ciel. De Roulet aussi. Le lendemain, il reprend la route qui le soir le laissera aux portes de B\u00e2le:<\/p>\n<p><font size=2><\/p>\n<ul> Sur chaque bas-c\u00f4t\u00e9, les douces collines de l\u2019Alsace. Sans constituer un chemin de cr\u00eate, ce parcours d\u00e9gag\u00e9 domine, aujourd\u2019hui encore, tous les accidents du territoire sur plus de dix kilom\u00e8tres. Une belle ligne tout pr\u00e8s du ciel. Un site plus que plaisant. Malgr\u00e9 la fine pluie qu\u2019envoient des nuages gris et sans noms, j\u2019acc\u00e9l\u00e8re, je cours presque, avec l\u2019impression de m\u2019envoler par-dessus le paysage. Apr\u00e8s toutes ces journ\u00e9es \u00e0 prendre mon \u00e9lan, de d\u00e9coller enfin. L\u2019envol du marcheur. <\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>L\u2019extase se fait ravissement. Le marcheur est au septi\u00e8me ciel.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nDaniel de Roulet collabore \u00e0 Largeur.com o\u00f9 il a notamment publi\u00e9 \u00ab<a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=987 target=_blank class=Std>Davos Terminus<\/a>\u00bb, un feuilleton en 34 \u00e9pisodes consacr\u00e9 au Forum du m\u00eame nom. <\/p>\n<p>Dernier texte publi\u00e9 dans nos colonnes, \u00ab<a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=1597 target=_blank class=Std>Requiem pour un dissident<\/a>\u00bb, est un hommage \u00e0 Marco Camenisch et une r\u00e9flexion sur sa condamnation.<\/p>\n<p>Commandez <a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/2830911342\/largeurcom08 target=_blank class=std>ici<\/a> \u00abL&rsquo;envole du marcheur\u00bb de Daniel de Roulet et Xavier Voirol.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ecrivain curieux et sportif, Daniel de Roulet publie ces jours-ci \u00abL\u2019envol du marcheur\u00bb. 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