



{"id":1630,"date":"2004-07-22T00:00:00","date_gmt":"2004-07-21T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1630"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1630","title":{"rendered":"Ernst J\u00fcnger, les r\u00eaves d\u2019un homme centenaire"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019Allemagne vient &#8212; pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l\u2019occasion du soixanti\u00e8me anniversaire de l\u2019\u00e9v\u00e9nement &#8212; de c\u00e9l\u00e9brer avec faste les auteurs de l\u2019attentat contre Hitler du 20 juillet 1944. <\/p>\n<p>Stauffenberg, le colonel poseur de bombe, est d\u00e9sormais assur\u00e9 d\u2019un grand destin tr\u00e8s posthume de h\u00e9ros national. Il n\u2019en fut pas toujours ainsi: pendant longtemps, apr\u00e8s la guerre dans l\u2019Allemagne d\u2019Adenauer, il passa pour un tra\u00eetre \u00e0 sa classe (l\u2019aristocratie) et \u00e0 sa caste (les \u00e9lites militaires). A l\u2019\u00e9poque, seule la r\u00e9sistance des jeunes fr\u00e8re et s\u0153ur Scholl avait droit de cit\u00e9, parce que d\u2019inspiration chr\u00e9tienne. On lisait \u00abDie Weisse Rose\u00bb d\u2019Inge Scholl dans les gymnases vaudois \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1950 d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Il a fallu un demi-si\u00e8cle pour que la r\u00e9sistance allemande soit d\u00e9couverte par les historiens et, surtout, par les \u00e9diteurs. Pour en prendre une bonne mesure, on peut se r\u00e9f\u00e9rer au livre \u00abDes Allemands contre le nazisme. Oppositions et r\u00e9sistance, 1933-1945\u00bb publi\u00e9 en 1997 chez Albin Michel.<\/p>\n<p>Comme il s\u2019agit du compte-rendu d\u2019un colloque d\u2019historiens franco-allemands, les articles sont brefs, les points de vue diff\u00e9rents (voire divergents) et parfois les conclusions contradictoires. Cela permet au lecteur de se faire sa propre id\u00e9e et, par exemple, de situer avec pr\u00e9cision la position du comte von Stauffenberg au sein de la r\u00e9sistance militaire allemande dont l\u2019\u00e9chec permit \u00e0 Hitler de se d\u00e9barrasser de centaines d\u2019officiers sup\u00e9rieurs (dont Rommel, contraint au suicide) dont la loyaut\u00e9 lui paraissait suspecte.<\/p>\n<p>Il y a quelques ann\u00e9es, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un p\u00e8lerinage litt\u00e9raire pour voir les lieux o\u00f9 Ernst J\u00fcnger passa la moiti\u00e9 de sa vie, je me suis retrouv\u00e9 face au ch\u00e2teau des Stauffenberg (pr\u00e9sentation <a href=http:\/\/www.erlebnis-oberschwaben.de\/download\/Museum17-18.pdf target=_blank class=std>ici<\/a> en PDF) dont l\u2019\u00e9crivain occupait la maison foresti\u00e8re. Cette proximit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas due au hasard: apr\u00e8s l\u2019attentat de juillet 1944, J\u00fcnger fut envoy\u00e9 \u00e0 la retraite par un \u00e9tat-major hitl\u00e9rien qui daigna se souvenir des m\u00e9dailles qu\u2019il avait conquises au cours de la Premi\u00e8re guerre mondiale.<\/p>\n<p>C\u2019est dans sa maison souabe que J\u00fcnger a \u00e9crit une de ses \u0153uvres majeures, ce journal commenc\u00e9 au lendemain de ses septante ans, le 30 mars 1965, et traduit en fran\u00e7ais chez Gallimard sous le titre de \u00ab<a href=http:\/\/www.amazon.fr\/exec\/obidos\/ASIN\/207075328X\/largeurcom08 target=_blank class=std>Soixante-dix s\u2019efface<\/a>\u00bb. En voici les premi\u00e8res lignes :<\/p>\n<ul><font size=2>Voici que j\u2019ai l\u2019\u00e2ge biblique &#8212; sentiment assez \u00e9trange pour un homme qui dans sa jeunesse, n\u2019avait jamais esp\u00e9r\u00e9 voir sa trenti\u00e8me ann\u00e9e. M\u00eame juste avant mon vingt-troisi\u00e8me anniversaire, en mars 1918, j\u2019aurais volontiers conclu un pacte avec le diable: \u00abDonne-moi trente ans de vie, mais garantis, et qu\u2019on en finisse!\u00bb <\/font><\/ul>\n<p>Cette biblique inqui\u00e9tude n\u2019avait pas lieu d\u2019\u00eatre: soixante-dix ans effac\u00e9s, il v\u00e9cut encore 33 ans (l\u2019\u00e2ge pr\u00eat\u00e9 \u00e0 J\u00e9sus !) de paisible bonheur \u00e0 Wilflingen, entre ses collections d\u2019insectes, ses livres, ses papiers, ses chats et ses tortues.<\/p>\n<p>Je viens de finir la lecture du dernier volume, le cinqui\u00e8me, de \u00abSoixante-dix s\u2019efface\u00bb, paru il y a quelques jours. Il couvre les ann\u00e9es 1991-1996 allant de la nonante-sixi\u00e8me \u00e0 la cent-uni\u00e8me de la vie <a href=http:\/\/www.juenger.org target=_blank class=std>j\u00fcngerienne<\/a>. Le 29 mars 1995, quand le chancelier Kohl et le pr\u00e9sident Herzog vont f\u00eater avec lui son centi\u00e8me anniversaire, il prononce un petit discours non d\u00e9nu\u00e9 d\u2019humour:<\/p>\n<ul><font size=2>Quand je jette sur ma vie un regard r\u00e9trospectif, j\u2019ai l\u2019impression de l\u2019avoir pass\u00e9e \u00e0 lire. Cela peut sembler surprenant &#8212; mais j\u2019ai d\u2019abord appris par les livres l\u2019existence des \u0153uvres et des actions, et donc de mani\u00e8re platonicienne &#8211; j\u2019avais emport\u00e9 l\u2019Arioste dans mon porte-cartes &#8211;, et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u ensuite par la r\u00e9alit\u00e9. Et donc aussi par les guerres. Karl Marx a r\u00e9sum\u00e9 cela en une formule: \u00abUne IIliade est-elle possible avec la poudre \u00e0 canon?\u00bb Tel est mon probl\u00e8me. <\/font><\/ul>\n<p>Il n\u2019est pas banal ni courant de lire la prose d\u2019un centenaire. Celle de J\u00fcnger d\u00e9gage une impression de grande sagesse, avec des retours plus fr\u00e9quents qu\u2019auparavant sur les ann\u00e9es de jeunesse et sur la Deuxi\u00e8me guerre mondiale qu\u2019il passa dans les bureaux parisiens de l\u2019occupant allemand.<\/p>\n<p>Mais ce qui est proprement enchanteur, au sens fort du terme, c\u2019est l\u2019habilet\u00e9 avec laquelle l\u2019\u00e9crivain passe de l\u2019\u00e9tat de veille \u00e0 celui de semi-veille ou semi-sommeil, puis \u00e0 l\u2019\u00e9tat de sommeil en racontant ses r\u00eaves. A un \u00e2ge tr\u00e8s avanc\u00e9, l\u2019\u00eatre humain, m\u00eame le plus vigoureux, passe beaucoup de temps au repos, ce qui laisse une grande libert\u00e9 \u00e0 son imagination. L\u2019art de J\u00fcnger est tel que le lecteur doit souvent se secouer pour savoir dans quelle r\u00e9alit\u00e9 il est entra\u00een\u00e9 par l\u2019\u00e9crivain. L\u2019impression en est d\u2019autant plus forte.<\/p>\n<p>Ernst J\u00fcnger s\u2019est tu le 17 f\u00e9vrier 1998. Son Journal s\u2019\u00e9tait interrompu deux ans plus t\u00f4t, le 17 mars 1996. J\u00fcnger notait alors qu\u2019il \u00e9tait descendu au jardin par une belle journ\u00e9e d\u2019avant printemps o\u00f9 les crocus commen\u00e7aient tout juste \u00e0 percer. Puis il \u00e9crit:<\/p>\n<ul><font size=2>Hier soir, c\u2019\u00e9tait la f\u00eate au L\u00f6wen pour l\u2019abattage du cochon &#8212; dans la nuit, r\u00eaves agit\u00e9s, entre autres en compagnie de Florence Gould. En face de moi, un noble \u00e9l\u00e9gamment v\u00eatu; il ne faisait pas partie du r\u00eave mais se trouvait concr\u00e8tement dans la pi\u00e8ce. Peut-\u00eatre ma lecture intensive de Dosto\u00efevski me pr\u00e9dispose-t-elle \u00e0 ce genre d\u2019apparitions. <\/font><\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019intellectuel allemand avait 70 ans quand il a commenc\u00e9 son Journal, et il l\u2019a tenu pendant 33 ans. L\u2019ultime volume vient de para\u00eetre en fran\u00e7ais. Enchanteur.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1630","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1630","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1630"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1630\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1630"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1630"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1630"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}