



{"id":1597,"date":"2004-06-04T00:00:00","date_gmt":"2004-06-03T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1597"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"de roulet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1597","title":{"rendered":"Requiem pour un dissident"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est une des plus hautes et riches vall\u00e9es habit\u00e9es de Suisse, l\u2019Engadine. Quand on se trouve l\u00e0-haut, dans les rues de St Moritz, on distingue \u00e0 peine les vall\u00e9es en contrebas o\u00f9 habitent les gens moins riches, le long de la fronti\u00e8re italienne. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le val Bergell, de l\u2019autre la vall\u00e9e de Poschiavo. Giacometti habitait dans le premier, Marco Camenisch dans la deuxi\u00e8me. L\u2019un et l\u2019autre ont connu la guerre froide et son mod\u00e8le local, la glaciation helv\u00e9tique. Giacometti est parti pour Paris, Camenisch n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 plus loin que Zurich. La similitude de leur histoire ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0. <\/p>\n<p>J\u2019ai visit\u00e9 \u00e0 Stampa le cimeti\u00e8re o\u00f9 se trouve la tombe de Giacometti. J\u2019ai pris le car postal qui descend par le col de la Maloja. Les grosses tombes sont celles de ceux qui ont r\u00e9ussi, devenus professeur \u00e0 notre \u00e9cole polytechnique ou banquier. Le long du mur les admirateurs de Giacometti qui passent par l\u00e0 ont pris l\u2019habitude d\u2019ajouter un petit caillou dress\u00e9 sur sa modeste tombe de pierre. Un simple signe \u00e0 notre sculpteur dissident. <\/p>\n<p>Je suis all\u00e9 \u00e0 Brusio, sur la tombe du p\u00e8re de Camenisch qui \u00e9tait douanier. La vall\u00e9e de Poschiavo est un peu plus large, le soleil s\u2019y couche plus tard, le cimeti\u00e8re est en pleine pente, par \u00e9tage, chaque tombe strictement identique \u00e0 la voisine. Sur la tombe du douanier, mort en 1989, un bouquet de marguerites se fanait lentement. C\u2019est l\u00e0 que Marco a \u00e9t\u00e9 vu libre la derni\u00e8re fois. Il \u00e9tait venu deux mois apr\u00e8s l\u2019enterrement se recueillir sur la tombe de son p\u00e8re. Il avait cru que la surveillance des policiers et des douaniers autour du cimeti\u00e8re s\u2019\u00e9tait un peu rel\u00e2ch\u00e9e. Il avait suivi, de l\u2019Italie par-dessus la montagne, le sentier des contrebandiers. Comme Farinet dans le roman de Ramuz. Mais un autre douanier l\u2019aurait reconnu et les choses auraient mal tourn\u00e9. C\u2019est du moins ce que notre justice croit avoir compris. <\/p>\n<p>Au temps de la guerre froide en Suisse, les communistes \u00e9taient renvoy\u00e9s de l\u2019universit\u00e9, comme Bonnard, les tra\u00eetres enferm\u00e9s, comme Jeanmaire. Mais que faisait-on des dissidents, ceux qui ne voulaient s\u2019aligner ni sur Moscou ni sur la Maison blanche? On les surveillait de pr\u00e8s, on les laissait partir pour Paris, mais quand on les prenait la main dans le sac, on les punissait pour l\u2019exemple. <\/p>\n<p>C\u2019est ce qui est arriv\u00e9 au jeune Marco Camenisch, alors \u00e2g\u00e9 de moins de trente ans. Comme il avait pos\u00e9, en 1979, quelques p\u00e9tards contre le lobby de l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire aux Grisons, il a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 d\u2019un coup \u00e0 dix ans de prison. Personne ne s\u2019y attendait. M\u00eame la presse zurichoise s\u2019\u00e9tait indign\u00e9e. Ce qui partout ailleurs, aux Etats-Unis comme en Europe, valait aux anti-nucl\u00e9aires militants des amendes symboliques ou des peines de prison conditionnelles a valu \u00e0 Marco dix ans fermes. Pour l\u2019exemple. <\/p>\n<p>Dans un champ d\u00e9sert, il avait essay\u00e9 d\u2019abattre le pyl\u00f4ne d\u2019une ligne \u00e0 haute tension. Le pyl\u00f4ne ne s\u2019\u00e9tait pas effondr\u00e9. L\u2019action n\u2019\u00e9tait l\u00e0 que pour accompagner un communiqu\u00e9 tr\u00e8s p\u00e9dagogique expliquant les risques que le nucl\u00e9aire faisait courir aux habitants de la plan\u00e8te. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il n\u2019y avait pas eu d\u2019accident ni \u00e0 Three Miles Island ni \u00e0 Tchernobyl, le lobby nucl\u00e9aire n\u2019avait d\u2019autre intention affich\u00e9e que le bien de l\u2019humanit\u00e9. Ses ennemis \u00e9taient accus\u00e9s de vouloir redevenir des hommes des cavernes. Le pyl\u00f4ne de la NOK n\u2019\u00e9tait pas tomb\u00e9, mais deux ans plus tard, jour pour jour, le 12 novembre 1981, alors que Marco croupissait en prison, d\u2019autres antinucl\u00e9aires s\u2019\u00e9taient charg\u00e9s d\u2019abattre ce r\u00e9calcitrant pyl\u00f4ne d\u2019angle. Applaudissements narquois jusque dans les salles de r\u00e9daction qui avaient re\u00e7u un communiqu\u00e9 sign\u00e9: do it yourself. <\/p>\n<p>Le premier proc\u00e8s Camenisch reste la honte de notre justice. Dix ans de t\u00f4le pour l\u2019exemple, c\u2019est le genre de cette Suisse incapable de proposer un autre avenir \u00e0 sa jeunesse qu\u2019une guerre froide \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. A Regensdorf, Camenisch est enferm\u00e9 avec la bande \u00e0 l\u2019Alfa rouge, les t\u00e9nors du grand banditisme international. En d\u00e9cembre 1981, il en profite pour les suivre lors de leur \u00e9vasion. Cela se passe tr\u00e8s mal, un gardien reste sur le carreau. Mais Marco est \u00ablibre\u00bb, si on peut appeler ainsi la clandestinit\u00e9 perp\u00e9tuelle \u00e0 laquelle il est condamn\u00e9. Il voudrait revoir les siens, c\u2019est impossible, les flics surveillent en permanence le domicile de ses parents. Les douaniers aussi, puisque le village est justement sur la fronti\u00e8re italienne. Le jour de l\u2019enterrement, la police investit le cimeti\u00e8re et le jardin du pasteur, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9, je l\u2019ai vu. On ne se m\u00e9fie jamais assez des pasteurs! Marco attend deux mois pour rendre visite au petit cimeti\u00e8re en \u00e9tages. Ce jour-l\u00e0, est-ce vraiment lui qui a tir\u00e9 sur celui qui avait remplac\u00e9 son p\u00e8re pour garder nos fronti\u00e8res \u00e0 l\u2019\u00e9troit?<\/p>\n<p>Deux ans plus tard, en Italie, Camenisch est arr\u00eat\u00e9, accus\u00e9 de s\u2019\u00eatre attaqu\u00e9 une fois de plus \u00e0 un pyl\u00f4ne \u00e0 haute tension. De nouveau la prison, lourde condamnation, puis l\u2019extradition et ce dernier proc\u00e8s en Suisse. Le temps pour Marco s\u2019est arr\u00eat\u00e9 au milieu de la guerre froide. Cette fois contre lui on r\u00e9clame la r\u00e9clusion \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9. Mais qui donc est la juge d\u2019instruction qui a pr\u00e9par\u00e9 ce proc\u00e8s avec tant de haine? Rien de moins que la fille de celui qui repr\u00e9sente le lobby nucl\u00e9aire. La Bezirksanw\u00e4ltin Claudia Wiederkehr n\u2019est-elle pas la fille de Peter Wiederkehr directeur g\u00e9n\u00e9ral de la NOK de 1993 \u00e0 2002, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 membre du gouvernement zurichois de 1975 \u00e0 1993? Dans la trag\u00e9die grecque, ceux qui ex\u00e9cutent les vengeances agissent toujours par tradition familiale. Malheur aux vaincus! Et d\u00e9j\u00e0 se pr\u00e9pare la vengeance de la vengeance: la semaine derni\u00e8re \u00e0 Zurich, les amis de Marco ont d\u00e9vast\u00e9 un relais de t\u00e9l\u00e9vision. Un million de d\u00e9g\u00e2ts. <\/p>\n<p>Si un jour, avant de mourir de son cancer du rein, Marco sort de prison, il ira sans doute voir enfin la tombe de son p\u00e8re, le douanier, pour y d\u00e9poser une autre marguerite. S\u2019il lui reste assez de force, je l\u2019imagine allant jusque sur la tombe de Giacometti. Marco y d\u00e9posera le petit caillou qu\u2019il avait dans la poche et avec lequel il croyait pouvoir faire trembler le lobby nucl\u00e9aire et un pays rest\u00e9 de glace.  <\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nDaniel de Roulet est \u00e9crivain. Il collabore occasionnellement \u00e0 Largeur.com.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vendredi apr\u00e8s-midi, Marco Camenisch a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 \u00e0 17 ans de prison. 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