



{"id":1593,"date":"2004-05-30T00:00:00","date_gmt":"2004-05-29T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1593"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"kusturica","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1593","title":{"rendered":"Faites la bombe avant qu\u2019elle ne vous tombe dessus"},"content":{"rendered":"<p>Un p\u00e8re et un fils discutent de leurs priorit\u00e9s dans la vie. Pour le premier, il n\u2019y a que les sentiments qui comptent. Pour le second, c\u2019est la vitesse qui donne de l\u2019intensit\u00e9 \u00e0 l\u2019existence. Emir Kusturica donne raison \u00e0 l\u2019un et l\u2019autre dans \u00abLa vie est un miracle\u00bb, o\u00f9 la vitesse exacerbe les sentiments.<\/p>\n<p>A pied, \u00e0 v\u00e9lo, \u00e0 cheval, \u00e0 moto, en voiture, en train, en chariot d\u2019h\u00f4pital, en luge, en brancard ou en lit nuptial volant, tous les personnages se d\u00e9placent, bougent, s\u2019activent avec fr\u00e9n\u00e9sie. Car s\u2019arr\u00eater, c\u2019est mourir. L\u2019ivresse qui les habite &#8212; et qui donne le tournis au spectateur &#8212; provient de ce mouvement perp\u00e9tuel, de cette agitation en boucle, qui rappelle que la terre, comme tous les f\u00eatards de ses films, est vraiment ronde.<\/p>\n<p>Mais les transports de \u00abLa Vie est un miracle\u00bb sont aussi affectifs: rage, col\u00e8re, fureur, jalousie, tristesse et surtout amour traversent cette fresque panth\u00e9iste. M\u00eame les animaux sont dot\u00e9s de ces \u00e9motions. Les ours sauvages qui envahissent les maisons annoncent les f\u00e9rocit\u00e9s \u00e0 venir; les chats et les chiens, tels des ennemis ancestraux, se battent pour un pigeon farci; les poules finissent au pot comme leur destin l\u2019a d\u00e9cid\u00e9; les vautours, dont les petites plumes blanches tomb\u00e9es du ciel font croire \u00e0 du pollen printanier, meurent aussi et les colombes se posent, inconscientes, sur le f\u00fbt d\u2019un canon.<\/p>\n<p>La palme de l\u2019animal le plus attachant revient \u00e0 l\u2019\u00e2nesse qui attend de mourir d\u2019amour sur les rails o\u00f9 le train ne passe pas. Cette \u00e2nesse qui pleure sera l\u2019instrument du miracle annonc\u00e9 par le titre, l\u2019animal qui sauvera les hommes de leur cruaut\u00e9. Pour dire la renaissance de l\u2019amour au milieu des fracas du monde, Kusturica invente un bestiaire enchant\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abLa Vie est un miracle\u00bb comprend deux parties assez distinctes. La premi\u00e8re met en sc\u00e8ne le traditionnel petit th\u00e9\u00e2tre grotesque de Kusturica avec ses personnages rabelaisiens, ses truculentes s\u00e9quences villageoises et ses r\u00eaves teint\u00e9s de surnaturel. On y trouve p\u00eale-m\u00eale des mafieux en train de sniffer des rails de coke, des hommes politiques rongeant des os \u00e0 moelle comme s\u2019ils su\u00e7aient la cervelle d\u2019un oiseau, des folles nymphomanes, des villageois qui font la bombe avant qu\u2019elle ne leur tombe dessus, des fanfares en coma \u00e9thylique, un arriviste qui boxe le cul de sa femme qui en redemande et un militaire serbe qui se branche sur le t\u00e9l\u00e9phone rose par satellite avant d\u2019exploser en vol.<\/p>\n<p>On ne s\u2019ennuie pas une seconde dans ce bastringue, malgr\u00e9 un sentiment de \u00abd\u00e9j\u00e0-vu\u00bb. Mais la mise en sc\u00e8ne est tellement virtuose et g\u00e9n\u00e9reuse qu\u2019on se laisse gaver sans se soucier de sa ligne.<\/p>\n<p>Si les films \u00e9taient des aliments, ceux de Kusturica auraient au moins 1\u2019000 calories aux 100 grammes. Le cin\u00e9ma roboratif du r\u00e9alisateur serbe n\u2019est pas fait pour les petites natures. C\u2019est pourtant la deuxi\u00e8me partie, \u00e9mouvante comme rarement chez Kusturica, qui autorise \u00e0 penser que \u00abLa Vie est un miracle\u00bb. <\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, le r\u00e9alisateur abandonne partiellement l\u2019exub\u00e9rance des sc\u00e8nes de groupe pour se concentrer sur une relation duelle, celle d\u2019un Serbe et d\u2019une musulmane que la guerre, paradoxalement, aura r\u00e9uni. On passe alors du foisonnement pa\u00efen \u00e0 la Brueghel aux solitudes amoureuses de Chagall, peintre avec lequel Kusturica partage le go\u00fbt des l\u00e9vitations, des animaux volants et de la musique.<\/p>\n<p>Nous sommes en 1992, dans un village isol\u00e9 de Bosnie qui se r\u00e9jouit d\u2019inaugurer la ligne de chemin de fer qui le reliera au reste de la Yougoslavie. Mais la guerre va \u00e9clater, annonc\u00e9e par quelques fi\u00e8vres nationalistes et un match de football qui d\u00e9g\u00e9n\u00e8re en gu\u00e9rilla. La voie ferr\u00e9e devient voie de garage \u00e0 la grande tristesse de Luka, ing\u00e9nieur des chemin de fers, plaqu\u00e9 par sa cantatrice de femme et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de voir son fils Milos enr\u00f4l\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e serbe, puis fait prisonnier par l\u2019ennemi.<\/p>\n<p>\u00abJe voulais montrer un homme en guerre avec lui-m\u00eame, un homme doux, pacifique, que le conflit rattrape et confronte \u00e0 un dilemme\u00bb, dit Emir Kusturica. Ce dilemme, c\u2019est celui de Lukas, contraint de choisir entre son amour paternel et sa passion pour Sahaba, jeune infirmi\u00e8re musulmane, dont il est tomb\u00e9 amoureux. <\/p>\n<p>S\u2019\u00e9prendre de son otage, l\u2019affaire n\u2019est pas simple, surtout quand l\u2019otage est la monnaie d\u2019\u00e9change pour lib\u00e9rer son fils! Que faire pour sauver les deux? Emir Kusturica, g\u00e9nie des portraits de groupe, a toujours parl\u00e9 d\u2019amour, mais jamais de mani\u00e8re aussi simple, aussi sentimentale, aussi pudique, que dans \u00abLa Vie est un miracle\u00bb.<\/p>\n<p>Ce Rom\u00e9o et cette Juliette des Balkans, le cin\u00e9aste les filme comme s\u2019il s\u2019agissait de leur premi\u00e8re fois, avec d\u00e9licatesse, mezzo voce, un comble pour celui qui aime tant les fanfares! Le Serbe et la Bosniaque sont une \u00eele de paix au milieu de la guerre. On croit \u00e0 leur amour, comme aux larmes de l\u2019\u00e2nesse amoureuse. Sur son arche, No\u00e9 Kusturica, humaniste foutraque, a choisi de sauver du d\u00e9luge ceux qui croient \u00e0 l\u2019amour comme force de r\u00e9sistance. Entre Shakespeare et la Fontaine, \u00abLa Vie est un miracle\u00bb croit encore en l\u2019utopie du cin\u00e9ma.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Emir Kusturica a toujours parl\u00e9 d\u2019amour, mais jamais de mani\u00e8re aussi simple, aussi sentimentale, aussi pudique que dans \u00abLa Vie est un miracle\u00bb. <\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1593","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1593","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1593"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1593\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1593"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1593"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1593"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}