



{"id":1568,"date":"2004-04-21T00:00:00","date_gmt":"2004-04-20T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1568"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"monster","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1568","title":{"rendered":"Elle ne tue pas par amour mais pour continuer d\u2019aimer"},"content":{"rendered":"<p>Si le genre \u00abserial killer movie\u00bb a beaucoup \u00e9gren\u00e9 \u00e0 Hollywood depuis \u00abLe Silence des agneaux\u00bb, rares sont les films qui prennent le risque, moral, esth\u00e9tique, d\u2019adopter le point de vue du tueur. Deux viennent \u00e0 l\u2019esprit qui se distinguent du lot par l\u2019intelligence de leur mise en sc\u00e8ne. Le premier, \u00abHenry, Portrait Of A Serial Killer\u00bb de John McNaughton, montrait de mani\u00e8re clinique, sans \u00e9tats d\u2019\u00e2me, le comportement d\u2019un psychopathe pour qui tuer \u00e9tait un besoin vital. Proche du documentaire, le film tentait de comprendre ce qu\u2019est la pulsion meurtri\u00e8re.<\/p>\n<p>Le second, \u00abJ\u2019ai pas sommeil\u00bb de Claire Denis, inspir\u00e9 de l\u2019affaire Paulin, suivait avec une certaine douceur les agissements d\u2019un assassin aim\u00e9 de ses proches et intraitable avec ses victimes. D\u00e9nu\u00e9 de tout voyeurisme et vid\u00e9 de toute violence inutile, le film fut n\u00e9anmoins jug\u00e9 ambigu par tous ceux qui estiment que le mal ne peut \u00eatre que monolithique. \u00abMonster\u00bb de Patty Jenkins lui ressemble sur ce dernier point: le tueur, en l\u2019occurrence la tueuse, n\u2019est pas un \u00eatre d\u00e9testable. Ses actes le sont, mais pas elle qui inspire une certaine compassion. Parce qu\u2019elle-m\u00eame fut sujette \u00e0 la violence, certes, mais surtout parce que cette mis\u00e9rable prostitu\u00e9e, devenue pour le FBI la premi\u00e8re \u00abserial killeuse\u00bb des Etats-Unis, \u00e9tait aussi capable d\u2019aimer.<\/p>\n<p>\u00abMonster\u00bb s\u2019inspire de la vie d\u2019Aileen Wuornos, prostitu\u00e9e condamn\u00e9e \u00e0 mort pour le meurtre de sept hommes en moins d\u2019un an. Cette fille sans famille ni statut social fut ex\u00e9cut\u00e9e en 2002, apr\u00e8s avoir attendu douze ans dans les couloirs de la mort. Son cas avait enflamm\u00e9 les m\u00e9dias de la fin des ann\u00e9es 80. S\u2019agissait-il d\u2019une tueuse sadique habit\u00e9e par la haine des hommes ou d\u2019une victime pouss\u00e9e au crime par de malheureuses circonstances? Sur cette question, le film prend clairement position: aussi atroces que furent ses meurtres, Aileen Wuornos n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une perverse. Sa conviction, la r\u00e9alisatrice se l\u2019est forg\u00e9e en lisant l\u2019abondante correspondance qu\u2019Aileen Wuornos \u00e9changea en prison avec une de ses amies d\u2019enfance.<\/p>\n<p>Le film commence par des r\u00eaves d\u00e9\u00e7us: Aileen voulait \u00eatre jolie, devenir actrice, \u00eatre aim\u00e9e des gar\u00e7ons: elle deviendra prostitu\u00e9e \u00e0 13 ans. Vingt ans plus tard, lasse de sa vie mis\u00e9rable, elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 se donner la mort. Mais avant d\u2019appuyer sur la g\u00e2chette, elle veut boire ses derniers cinq dollars pour ne pas, b\u00eatement, \u00abavoir fait une pipe gratos\u00bb. Sans le savoir, elle d\u00e9barque dans un bar gay. Une jeune lesbienne d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e et immature, Selby, l\u2019invite \u00e0 boire une bi\u00e8re, puis dix. Les deux femmes sympathisent, se revoient le lendemain et entament une relation amoureuse. <\/p>\n<p>Selby est la premi\u00e8re personne \u00e0 lui dire qu\u2019elle est belle. Du jour au lendemain, Aileen, qui n\u2019est pas homosexuelle, a trouv\u00e9 un sens a sa vie, un \u00eatre \u00e0 aimer et \u00e0 prot\u00e9ger. Selby, enfant capricieuse qui veut quitter sa famille, embarque avec sa nouvelle amante qui continue \u00e0 se vendre pour l\u2019entretenir. Son commerce est plut\u00f4t florissant jusqu\u2019au jour o\u00f9 elle tombe sur un psychopathe. Viol\u00e9e, tortur\u00e9e, humili\u00e9e, \u00e0 deux doigts d\u2019\u00eatre abattue, Aileen parvient \u00e0 tirer sur son agresseur avec le flingue qui devait servir \u00e0 son suicide.<\/p>\n<p>Facile de tirer sur un homme. Facile d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la police. Forte de son impunit\u00e9, Aileen a trouv\u00e9 un moyen moins \u00e9prouvant de gagner sa vie et de satisfaire les exigences mat\u00e9rielles de sa jeune amie: tuer certains de ses clients et les d\u00e9pouiller. Si le premier meurtre est motiv\u00e9 par la l\u00e9gitime d\u00e9fense, le dernier r\u00e9v\u00e8le l\u2019atrocit\u00e9 absurde de l\u2019engrenage: confront\u00e9e au seul homme qui aurait pu l\u2019aider, Aileen le tue sans piti\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abMonster\u00bb doit beaucoup \u00e0 la pertinence de son interpr\u00e9tation. Les intentions de Patty Jenkins, r\u00e9v\u00e9l\u00e9es par un sc\u00e9nario exemplaire, sont magnifiquement port\u00e9es par ses deux com\u00e9diennes, Charlize Theron et Christina Ricci. Elles accordent leur talent de mani\u00e8re quasi fusionnelle alors que leurs silhouettes, l\u2019une trop massive, l\u2019autre trop menue, \u00e9voquent d\u2019avantage celles d\u2019un duo burlesque que d\u2019un couple d\u2019amantes.<\/p>\n<p>Couronn\u00e9e d\u2019un Oscar et d\u2019un Golden Globe, Charlize Theron, qui a engag\u00e9 une m\u00e9tamorphose physique d\u00e9nu\u00e9e de toute vanit\u00e9 d\u2019actrice, r\u00e9ussit un exploit: faire \u00e9merger la petite fille meurtrie sous le masque hommasse de la meurtri\u00e8re. Certains pr\u00e9tendent qu\u2019elle en fait trop. Pas du tout! Ce n\u2019est pas Charlize Theron qui cabotine et parade en roulant les m\u00e9caniques, mais son personnage, cette Aileen fragile et brutale qui n\u2019a que sa carapace pour se d\u00e9fendre du monde. Il faut plus qu\u2019une performance d\u2019actrice, quinze kilos de trop et une m\u00e2choire en latex, pour conduire son personnage vers une humanit\u00e9 qui lui a toujours \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9e; il faut de l\u2019intelligence et de la compassion. Il faut l\u2019aimer.<\/p>\n<p>A l\u2019inverse, l\u2019envo\u00fbtante et inqui\u00e9tante Christina Ricci joue son r\u00f4le de pousse-au-crime, de maquereau capricieux et d\u2019amante d\u00e9sinvolte avec un minimalisme sid\u00e9rant. De leur jeu respectif, on comprend la nature d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e de leur relation: l\u2019une aime aveugl\u00e9ment, l\u2019autre s\u2019ennuie.<\/p>\n<p>L\u2019ignorance feinte de Selby aux crimes de sa compagne, son encouragement implicite \u00e0 les perp\u00e9tuer, cr\u00e9e un certain malaise aupr\u00e8s du spectateur: celle qui tue n\u2019est peut-\u00eatre pas la plus monstrueuse. Patty Jenkins n\u2019id\u00e9alise jamais la relation entre femmes. A ce titre, \u00abMonster\u00bb est moins un plaidoyer f\u00e9ministe, m\u00eame si cette dimension existe, qu\u2019une fine analyse des rapports de force. C\u2019est aussi le portrait terrifiant d\u2019une Am\u00e9rique qui meurtrit ses \u00e2mes les plus faibles avant de les ex\u00e9cuter pour meurtre.<\/p>\n<p>En Patty Jenkins, Aileen Wuornos a trouv\u00e9 un bel avocat. Non pas parce que la r\u00e9alisatrice excuse son h\u00e9ro\u00efne mais parce qu\u2019elle l\u2019a comprise. \u00abMonster\u00bb est un film violent, comme l\u2019est son h\u00e9ro\u00efne qui se d\u00e9bat et tue pour faire reconna\u00eetre sa part d\u2019humanit\u00e9. Violent, certes, mais aussi terriblement \u00e9mouvant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Inspir\u00e9 de la vie de la premi\u00e8re tueuse en s\u00e9rie am\u00e9ricaine, \u00abMonster\u00bb t\u00e9moigne d\u2019une compassion sans mi\u00e8vrerie \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son h\u00e9ro\u00efne. Charlize Theron et Christina Ricci donnent chair et \u00e2me \u00e0 ce road movie meurtrier et paradoxalement tr\u00e8s \u00e9mouvant.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1568","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1568","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1568"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1568\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1568"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1568"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1568"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}