



{"id":1546,"date":"2004-03-22T00:00:00","date_gmt":"2004-03-21T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1546"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1546","title":{"rendered":"Un roman d\u2019apprentissage dans une Lausanne transfigur\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>A ceux qui pr\u00e9tendent que les villes suisses ne sont pas cin\u00e9matographiques, Lionel Baier apporte un brillant d\u00e9menti. D\u00e8s les premiers plans de \u00abGar\u00e7on stupide\u00bb, le r\u00e9alisateur transfigure Lausanne en ville nocturne, romantique (gr\u00e2ce \u00e0 Rachmaninov), quasiment underground.<\/p>\n<p>Incontestablement, Lionel Baier a le g\u00e9nie des lieux. Avec lui, le clich\u00e9 s\u2019affranchit du folklore et retrouve une forme de virginit\u00e9. Les salles du mus\u00e9e d\u2019histoire naturelle deviennent inqui\u00e9tantes, presque SF, la campagne fribourgeoise ressemble \u00e0 un Eden pa\u00efen, les montagnes aux neiges \u00e9ternelles \u00e9blouissent au point de crever les yeux et l\u2019usine \u00e0 chocolat de Broc \u00e9voque la solitude d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 industrielle trop propre pour \u00eatre honn\u00eate.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me surprise: le cin\u00e9aste lausannois a le go\u00fbt du romanesque. Il ose la na\u00efvet\u00e9 en toute circonstance, dans les sc\u00e8nes sexuelles les plus crues, comme dans l\u2019approche des sentiments les plus fleur bleue. Enfin, derni\u00e8re bonne nouvelle, Lionel Baier poss\u00e8de un sens aigu du personnage, voire de l\u2019arch\u00e9type. Il n\u2019est pas impossible que ce \u00abGar\u00e7on stupide\u00bb devienne une sorte d\u2019embl\u00e8me g\u00e9n\u00e9rationnel, une des incarnations possibles des adolescents des ann\u00e9es 00.<\/p>\n<p>Lo\u00efc, 20 ans, travaille en usine et, la nuit, rencontre ses amants d\u00e9nich\u00e9s sur Internet. Lo\u00efc (excellent Pierre Chatagny, dont c\u2019est le premier r\u00f4le) n\u2019est pas exigeant. Vieux, laids, gras, tout lui va. Lo\u00efc vit au jour le jour, ne conna\u00eet pas Hitler, pense faire de la photo \u00abimpressionniste\u00bb avec son t\u00e9l\u00e9phone mobile, ne mange jamais pour faire des \u00e9conomies, ne s\u2019int\u00e9resse \u00e0 rien, r\u00eave sur le mot star, n\u2019a jamais aim\u00e9 et ignore ce que veut dire \u00abtomber amoureux\u00bb. <\/p>\n<p>Lo\u00efc fuit les sentiments. C\u2019est un consommateur sans ambition; un gar\u00e7on qui n\u2019a aucune attache sinon Marie (Natacha Koutchoumov, parfaitement enthousiasmante), une amie qui l\u2019h\u00e9berge quand il reste dormir \u00e0 Lausanne.<\/p>\n<p>Heureusement, sa pauvret\u00e9 culturelle est contrebalanc\u00e9e par une intelligence intuitive et un go\u00fbt d\u2019apprendre un peu maladroit mais charmant. Par exemple, apr\u00e8s chacune de ses vir\u00e9es, il se plonge dans le dictionnaire pour apprendre les mots qu\u2019il n\u2019a pas compris dans la journ\u00e9e \u2013 c\u2019est ainsi que nous d\u00e9couvrons que dans le Robert des noms propres Hitler vient tout de suite apr\u00e8s Hitchcock.<\/p>\n<p>L\u2019erreur serait de comparer Lionel Baier \u00e0 Godard simplement parce que sa d\u00e9marche participe de celle de la Nouvelle Vague: tournage de proximit\u00e9, mat\u00e9riel ultra l\u00e9ger, \u00e9quipe r\u00e9duite et soud\u00e9e, interpr\u00e9tation o\u00f9 les amateurs c\u00f4toient les professionnels et, comme le r\u00e9alisateur de \u00abD\u00e9tective\u00bb, utilisation des \u00e9crans altern\u00e9s. <\/p>\n<p>Cette forme mixte \u2013 cam\u00e9ra subjective, montage arty, m\u00e9lange docu-fiction \u2013 est au service exclusif du personnage, m\u00e9lange de Candide et de Rocco Sifreddi. Pourtant, par ses ambitions de moraliste qui ne juge pas mais interroge, sa posture tr\u00e8s contemporaine qui accompagne la d\u00e9rive adolescente et ses pulsions autodestructrices, Lionel Baier est plus proche du Larry Clark de \u00abKen Park\u00bb que d\u2019un Godard.<\/p>\n<p>Roman d\u2019apprentissage, \u00abGar\u00e7on stupide\u00bb s\u2019int\u00e9resse au moment o\u00f9 son jeune h\u00e9ros va basculer de son statut de spectateur consommateur \u00e0 celui d\u2019acteur de sa propre vie. Comme d\u00e9clic de cette transformation: sa rencontre avec un inconnu (Lionel Baier en hors champ) qui pr\u00e9f\u00e8re parler que baiser et qui l\u2019encourage, comme d\u2019ailleurs Marie, \u00e0 photographier ce qu\u2019il voit et ce qu\u2019il vit. <\/p>\n<p>Lo\u00efc va aussi d\u00e9couvrir ce que veut dire \u00abadmirer\u00bb en suivant de loin un footballeur inaccessible de l\u2019\u00e9quipe de Bulle, Rui Pedro Alves dans son propre r\u00f4le. Autant la premi\u00e8re partie du film s\u2019\u00e9panouit dans le registre mat\u00e9rialiste (sexe-argent-travail) autant la seconde r\u00eave aux \u00e9toiles, avec le ridicule constitutif \u00e0 toute forme d\u2019id\u00e9alisme. En caricaturant, on pourrait dire que le film commence \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un Fassbinder pour se terminer comme un roman-photo.<\/p>\n<p>Homme d\u2019images, Lionel Baier fait aussi terriblement confiance aux mots. Lui-m\u00eame, dans sa posture de cr\u00e9ateur-Pygmalion, n\u2019est pas loin parfois de s\u2019attribuer le r\u00f4le d\u2019accoucheur. Il est le Platon de ce gar\u00e7on stupide, comme Marie, porteuse d\u2019une vision du monde \u00e0 la fois g\u00e9n\u00e9reuse, responsable et sensible. Les sc\u00e8nes de dialogue entre Lo\u00efc et Marie sont d\u2019ailleurs parmi les plus abouties et vivantes du film.<\/p>\n<p>La r\u00e9ussite de \u00abGar\u00e7on stupide\u00bb tient \u00e0 la nature intimiste, tr\u00e8s personnel de ce premier long m\u00e9trage film\u00e9 comme une chronique ou un journal intime. Mais un journal brut, avec ratures, na\u00efvet\u00e9s et d\u00e9bordements de toutes sortes. Le r\u00e9sultat, s\u2019il n\u2019est pas convaincant \u00e0 100%, se r\u00e9v\u00e8le terriblement attachant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec seulement 430\u2019000 francs, Lionel Baier a r\u00e9ussi son passage du documentaire \u00e0 la fiction. \u00abGar\u00e7on stupide\u00bb, oeuvre libre, na\u00efve et crue, est le portrait d\u2019un jeune homme sans qualit\u00e9 qui d\u00e9cide de prendre sa vie en main.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1546","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1546","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1546"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1546\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1546"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1546"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1546"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}