



{"id":1508,"date":"2004-01-28T00:00:00","date_gmt":"2004-01-27T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1508"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"bertolucci","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1508","title":{"rendered":"Mai 68 pour l\u2019amour du cin\u00e9ma et les jeux \u00e9rotiques"},"content":{"rendered":"<p>Que reste-t-il de Mai 68? Bernardo Bertolucci r\u00e9pond en parfumeur: une flagrance l\u00e9g\u00e8re, presqu\u2019enfantine, un m\u00e9lange d\u2019alcool, de p\u00e9tard, de sommeil \u00e9perdu, de printemps frais et tonique, et une belle odeur de cin\u00e9ma dont on se souviendra toute sa vie. M\u00eame s\u2019il se situe au c\u0153ur de mai et en plein quartier latin, \u00abInnocents\u00bb (\u00abThe Dreamers\u00bb) n\u2019est pas un film politique, pas plus qu\u2019une reconstitution historique fid\u00e8le.<\/p>\n<p>L\u2019approche des \u00e9v\u00e9nements reste d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment artificielle, superficielle, voire kitsch. La rue est un d\u00e9cor et les manifs qui s\u2019y d\u00e9roulent des d\u00e9fil\u00e9s de figurants. Ce qui int\u00e9resse Bertolucci, ce n\u2019est pas l\u2019histoire collective mais son incidence sur l\u2019intime.  <\/p>\n<p>Le film s\u2019ouvre pourtant sur une sc\u00e8ne collective: la r\u00e9volte du tout cin\u00e9ma contre l\u2019expulsion d\u2019Henri Langlois, directeur de la Cin\u00e9math\u00e8que. Les documents d\u2019actualit\u00e9s se m\u00ealent \u00e0 des sc\u00e8nes tourn\u00e9es par Bertolucci. L\u2019effet est curieux, \u00e0 la fois potache et tr\u00e8s \u00e9mouvant. C\u2019est l\u00e0, aux c\u00f4t\u00e9s des deux Jean-Pierre, L\u00e9aud et Kalfon, qu\u2019apparaissent les personnages principaux.<\/p>\n<p>Isabelle (Eva Green, la fille de Marl\u00e8ne Jobert) et son fr\u00e8re Th\u00e9o (Louis Garrel, fils de Philippe), qui entretiennent une relation fusionnelle, rencontrent un jeune \u00e9tudiant am\u00e9ricain nomm\u00e9 Matthew (Michael Pitt, d\u00e9couvert dans \u00abBully,\u00bb de Larry Clark). Apr\u00e8s le d\u00e9part de leurs parents en vacances, les jumeaux entra\u00eenent leur nouvel ami dans des jeux sexuels indissociables de leur amour du cin\u00e9ma. <\/p>\n<p>S\u2019il enferme par la suite le trio dans un splendide appartement haussmanien, \u00e9cho de celui hant\u00e9 par Marlon Brando et Maria Schneider dans \u00abLe dernier tango \u00e0 Paris\u00bb, le cin\u00e9aste n\u2019en poursuit pas moins son jeu des correspondances entre la vie et le cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Rythm\u00e9 d\u2019extraits de films cultes (Jean Seberg vendant le Herald Tribune dans \u00abA bout de souffle\u00bb, le suicide de Mouchette, la danse gorille de \u00abBlonde Venus\u00bb, Garbo dans \u00abLa Reine Christine\u00bb), de d\u00e9bats cod\u00e9s (Buster Keaton est-il plus dr\u00f4le que Chaplin? le cin\u00e9ma est-il une activit\u00e9 de voyeurs?), de d\u00e9fis (visiter le Louvre en moins de 9 minutes 45 secondes afin de battre le record du trio de \u00abBande \u00e0 part\u00bb de Jean-Luc Godard), de gages \u00e9rotiques, le film joue sur une cin\u00e9philie aussi na\u00efve que ludique, plus sensuelle que savante. C\u2019est un des plaisirs d\u2019\u00abInnocents\u00bb que de reconna\u00eetre et d\u2019identifier les extraits de films, mais aussi de chansons, la B.O. &#8212; sympa mais paresseuse &#8212; \u00e9tant constitu\u00e9e de quelques standards fran\u00e7ais (Piaf, Trenet, Fran\u00e7ois Hardy) et am\u00e9ricains des ann\u00e9es 60. <\/p>\n<p>Mais \u00abInnocents\u00bb ne se contente pas de rendre hommage au cin\u00e9ma aim\u00e9, essentiellement celui des ann\u00e9es 30 et de la Nouvelle Vague. Il accueille \u00e9galement \u00e0 peu pr\u00e8s toutes les grandes obsessions du cin\u00e9aste italien: la tentation incestueuse (\u00abLa Luna\u00bb), le huis clos charnel (\u00abLe dernier tango \u00e0 Paris\u00bb) ou spirituel (\u00abLe dernier Empereur\u00bb), l\u2019\u00e9lan transgressif suivi du repli (\u00abLe Conformiste\u00bb), la qu\u00eate de la beaut\u00e9 et de l\u2019harmonie (\u00abUn th\u00e9 au Sahara\u00bb, \u00abLittle Buddha\u00bb, \u00abBeaut\u00e9 vol\u00e9e\u00bb), la tentation des personnages \u00e0 mettre leur vie en sc\u00e8ne, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la l\u00e9gende \u00e0 l\u2019histoire et l\u2019imaginaire au r\u00e9el.<\/p>\n<p>Pour \u00e9chapper au chaos, Th\u00e9o, Isabelle et Matthew recr\u00e9ent ainsi un monde magique proche de l\u2019enfance &#8212; barboter des heures dans un bain, jouer au docteur, se serrer sous une tente au milieu du salon, dormir ensemble, faire des exp\u00e9riences culinaires, jouer toute la journ\u00e9e \u00e0 s\u2019aimer. Ils pensent que cette attitude r\u00e9gressive les prot\u00e8ge des laideurs de la vraie vie. Peut-\u00eatre m\u00eame est-ce l\u00e0 le grand fantasme bertoluccien: \u00e9chapper \u00e0 l\u2019Histoire pour r\u00e9inventer l\u2019Eden. <\/p>\n<p>Le cin\u00e9ma pourrait \u00eatre ce Paradis. Le cin\u00e9ma comme art de montrer les femmes, de les transfigurer, de les f\u00e9tichiser aussi. A l\u2019image de la plus surprenante des sc\u00e8nes du film, celle o\u00f9 Eva Green appara\u00eet dans l\u2019embrasure de la porte comme une nouvelle V\u00e9nus de Milo, ses longs gants noirs \u00e0 la Gilda sur fond de p\u00e9nombre donnant l\u2019impression qu\u2019elle a les bras coup\u00e9s. <\/p>\n<p>La th\u00e8se de Bertolucci est simple: s\u2019il y a eu une R\u00e9volution en mai 68 c\u2019est celle de la cin\u00e9philie et de sa composante \u00e9rotique. Bertolucci, qui \u00e9tait \u00e0 Paris au moment des \u00e9v\u00e9nements, n\u2019a pas vraiment perdu la m\u00e9moire des soul\u00e8vements d\u2019hier, il ne les renie pas d\u2019avantage, mais il s\u2019en souvient via sa chambre \u00e0 coucher, par la m\u00e9moire du corps plut\u00f4t que de la t\u00eate. A l\u2019image de son trio d\u2019innocents ou de r\u00eaveurs (\u00abDreamers\u00bb en anglais) sur lequel repose tout le film. Il fallait donc des acteurs \u00e0 la hauteur de cette ambition. Ils le sont. <\/p>\n<p>Pour sa premi\u00e8re apparition \u00e0 l&rsquo;\u00e9cran, Eva Green cr\u00e9e une petite Amazone rive gauche pleine de fantaisie et de bluff, qui se r\u00eave Dietrich mais dort sagement dans sa chambre de jeune fille alors que Louis Garrel donne \u00e0 son personnage de dandy intransigeant et doctrinaire une belle ardeur romantique. Quant \u00e0 Michael Pitt, il incarne avec une sensualit\u00e9 \u00e0 la fois juv\u00e9nile et voyou l\u2019Am\u00e9ricain fascin\u00e9 par la mythologie et la d\u00e9cadence du vieux monde. <\/p>\n<p>Ensemble, ils forment un trio tr\u00e8s d\u00e9sirable \u00e0 la nudit\u00e9 toujours pudique. Bertolucci les filme sans nostalgie &#8212; ce n\u2019est pas le regard d\u2019un vieux cochon sur la jeunesse &#8212; comme des enfants en train de d\u00e9couvrir leur plus beau jouet, la sexualit\u00e9. \u00abInnocents\u00bb est le film des premi\u00e8res fois: premi\u00e8re r\u00e9volution, premier amour, premi\u00e8re jouissance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u2019il y a eu une R\u00e9volution, c\u2019est celle de la cin\u00e9philie et de sa composante sexuelle. 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