



{"id":1490,"date":"2004-01-04T00:00:00","date_gmt":"2004-01-03T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1490"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"billet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1490","title":{"rendered":"Albert Anker, faux paysan"},"content":{"rendered":"<p>A tout seigneur, tout honneur. Je ne pouvais amorcer une nouvelle ann\u00e9e sans me pr\u00e9cipiter \u00e0 Martigny pour humer \u00e0 la Fondation Gianadda les tr\u00e9fonds esth\u00e9tiques de l&rsquo;homme fort que mon pays ch\u00e9ri s&rsquo;est donn\u00e9.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai donc pris le train pour aller voir l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;<a href=http:\/\/www.albert-anker.ch\/ target=_blank class=std>Albert Anker<\/a>, qui est comme on le sait le peintre favori de Christoph Blocher.<\/p>\n<p>Cela demande un effort. La ligne du Simplon, qui fut la voie phare des CFF, semble marqu\u00e9e par le destin tragique de ces Balkans qu&rsquo;autrefois elle reliait luxueusement \u00e0 l&rsquo;Europe via l&rsquo;Orient-Express de fi\u00e8re m\u00e9moire. Desservie par des wagons d&rsquo;un autre temps, sales et mal chauff\u00e9s, ralentie par des arr\u00eats incessants, avachie par le poids de g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;apprentis et d&rsquo;\u00e9tudiants transport\u00e9s \u00e0 contrec\u0153ur \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ou au turbin, elle donne l&rsquo;impression de vous conduire dans quelque banlieue industrielle abandonn\u00e9e plut\u00f4t que dans un haut lieu du tourisme helv\u00e9tique. <\/p>\n<p>A l&rsquo;aller, j&rsquo;ai eu droit \u00e0 dix minutes de retard. Au retour, j&rsquo;ai poireaut\u00e9 25 minutes sur un quai de gare balay\u00e9 par la bise dans l&rsquo;attente d&rsquo;un train hypoth\u00e9tique. Merci les CFF!<\/p>\n<p>Pour mon malheur, j&rsquo;avais oubli\u00e9 que si Martigny peut \u00eatre agr\u00e9able en belle saison &#8212; j&rsquo;aime sa place carr\u00e9e et les platanes qui l&rsquo;ombragent &#8211;, c&rsquo;est une ville qu&rsquo;il faut absolument fuir en hiver. En effet, depuis le s\u00e9jour \u00e0 la pr\u00e9sidence de la commune d&rsquo;un certain Pascal Couchepin, la voirie, avaricieuse, ne d\u00e9blaie plus les trottoirs apr\u00e8s les chutes de neige. Si vous n&rsquo;\u00eates pas juch\u00e9 sur un solide 4&#215;4, vous \u00eates foutu!<\/p>\n<p>J&rsquo;ai ainsi pass\u00e9 le bon quart d&rsquo;heure de marche qui s\u00e9pare la gare du mus\u00e9e \u00e0 sautiller d&rsquo;une plaque de glace \u00e0 l&rsquo;autre, l&rsquo;esprit scotch\u00e9 sur la perspective de me rompre un hum\u00e9rus ou de me morceler le coccyx. Merci Monsieur Couchepin!<\/p>\n<p>Mais toute peine \u00e0 sa juste r\u00e9compense. Arriv\u00e9 au bunker de la Fondation Gianadda, je pus, avec un vif plaisir, reprendre contact avec le XXIe si\u00e8cle et sa culture de masse greff\u00e9e sur un site antique.<\/p>\n<p>Cela dit sans ironie. Je suis un fan de Gianadda. J&rsquo;admire son \u0153uvre de m\u00e9c\u00e8ne cr\u00e9ateur de grandes expositions. Je me r\u00e9jouis \u00e0 chaque fois de jouer des coudes au milieu d&rsquo;un vaste public pour lorgner de travers tel tableau c\u00e9l\u00e8bre. Il faut indiscutablement poss\u00e9der un brin de g\u00e9nie, une once de folie pour amener bon an mal an un demi million de personnes se p\u00e2mer devant des tableaux de ma\u00eetres &#8212; ou de petits ma\u00eetres, c&rsquo;est selon. O\u00f9 \u00e7a? A Martigny!<\/p>\n<p>Moi qui, il y a plus d&rsquo;un demi si\u00e8cle, passais mes vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 chez ma bonne tante Germaine, rue des Moulins, au Bourg, j&rsquo;en suis encore baba. C&rsquo;est donc que le progr\u00e8s existe. Je l&rsquo;ai rencontr\u00e9.<\/p>\n<p><a href= http:\/\/www.albert-anker.ch\/ target=_blank class=std>Albert Anker<\/a> (1831-1910) est-il progressiste? Mettons qu&rsquo;il v\u00e9cut en un temps o\u00f9 le progr\u00e8s marchait d&rsquo;un bon pas. Mais sa peinture, du moins celle qui est aujourd&rsquo;hui \u00e0 la mode, ne l&rsquo;est gu\u00e8re. Elle est chatoyante mais convenue, ses sujets d&rsquo;une banalit\u00e9 \u00e0 pleurer. Des <a href= http:\/\/www.g26.ch\/abb_bern_bruecken_16.jpg target=_blank class=std>enfants<\/a> allant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole ou se promenant sous bonne garde, des vieillards s&rsquo;occupant des enfants, quelques femmes tricotant, un buveur ou un <a href= http:\/\/virtuell.kunstmuseumbasel.ch\/WebObjects\/KMBSiteVirtuell.woa\/Contents\/WebServerResources\/static\/index.html target=_blank class=std>m\u00e8ge<\/a> vite oubli\u00e9s, un bourgeois touchant le produit de ses rentes, un <a href= http:\/\/www.g26.ch\/abb_art_anker_01.jpg  target=_blank class=std>secr\u00e9taire<\/a> communal bernois. La vie paysanne de son temps, dit-on.<\/p>\n<p>Mais, curieusement, \u00e0 Martigny, vous ne verrez pas de paysans ni de domestiques en salopettes, pas de ramasseurs de pomme de terre, pas de geste auguste du semeur, ni de ch\u00e8vres cabriolant ou de vaches v\u00ealant. Les sujets d&rsquo;Anker sont villageois, familiaux. Paisibles, hi\u00e9ratiques, ils suent l&rsquo;inertie, la pose. Avec en arri\u00e8re-fonds le contentement de soi du parvenu. <\/p>\n<p>En regardant le \u00abPortrait de Franz Anton Zetter\u00bb (Huile sur toile, 1894), on se prend \u00e0 regretter qu&rsquo;un garnement ne lance pas un p\u00e9tard sous les fesses de ce gras \u00e9picier soleurois pour lui donner vie. De m\u00eame ces \u00abEnfants de Bary\u00bb (Huile sur toile, 1880) seraient un peu plus vivants si leur habit du dimanche portait quelques taches de confiture ou si l&rsquo;esquisse de sourire ornant leurs visage relevait moins de la chinoiserie. Cette volont\u00e9 de gommer les contradictions passe difficilement aujourd&rsquo;hui, mais il ne faut pas p\u00e9cher par anachronisme: n\u00e9 en 1831, Anker n&rsquo;a connu dans sa jeunesse que violences et bouleversements. Il avait 16 ans lors de la guerre civile du Sonderbund, cela laisse des traces. <\/p>\n<p>A lire le catalogue accompagnant l&rsquo;exposition, on apprend que la peinture est surtout pour Anker un choix professionnel.<\/p>\n<p>Fils et petit-fils de v\u00e9t\u00e9rinaires, donc de notables, il commen\u00e7a par \u00e9tudier la th\u00e9ologie avant de changer de direction et de partir \u00e0 Paris \u00e9tudier la peinture. Des succ\u00e8s rapides, des distinctions et la fid\u00e9lisation d&rsquo;une client\u00e8le lui permirent de faire de son art une forme d&rsquo;industrie. Vivant \u00e0 cheval entre Paris (l&rsquo;hiver) et la maison familiale d&rsquo;Anet (l&rsquo;\u00e9t\u00e9), il s&rsquo;est attach\u00e9 &#8212; mais avec quels \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me? il faudrait en savoir plus que je ne le sais pour d\u00e9cider &#8212; \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 l&rsquo;attente du chaland.<\/p>\n<p>Ses enfants et ses vieillards plaisaient, se vendaient, rencontraient un succ\u00e8s international, pourquoi ne pas se plier au lois du march\u00e9 en r\u00e9pondant \u00e0 la demande? Vivant \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le jeune Etat f\u00e9d\u00e9ral faisait ses dents, o\u00f9 les radicaux apr\u00e8s avoir piaff\u00e9 pendant un demi si\u00e8cle \u00e9taient enfin aux affaires, Anker a fait des affaires. Donc une peinture propre \u00e0 \u00eatre vendue. Et c&rsquo;est cette peinture lisse, pleine de couleurs, mais un peu inodore, voire insipide qui, la Suisse aspirant \u00e0 avoir une peinture nationale, s&rsquo;est impos\u00e9e au tournant du si\u00e8cle, s&rsquo;est transform\u00e9e en chromos de bazar, en ornements de calendriers, en cartes postales \u00e0 quatre sous. Avant de soulever l&rsquo;enthousiasme de Christoph Blocher, le succ\u00e8s d&rsquo;Anker fut ph\u00e9nom\u00e9nal.<\/p>\n<p>Mais il serait r\u00e9ducteur de s&rsquo;arr\u00eater sur cette image d&rsquo;un peintre parvenu. Il y a \u00e0 l&rsquo;exposition Gianadda quelques aquarelles r\u00e9alis\u00e9es lors d&rsquo;un voyage en Italie en 1891 (\u00abMantoue, Lac Sup\u00e9rieur et Eglise des Anges\u00bb, \u00abEglise de Saint-Blaise, Ravenne\u00bb) dont la vue m&rsquo;a turlupin\u00e9. Une impression surprenante de d\u00e9calage, de rupture par rapport au reste. Comme si d&rsquo;aller en Italie donnait au peintre une libert\u00e9 qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas dans son atelier.<\/p>\n<p>Puis, en r\u00e9digeant cet article et en cherchant des connexions sur l&rsquo;internet, je suis tomb\u00e9 sur des oeuvres qui annoncent carr\u00e9ment un artiste diff\u00e9rent de celui qu&rsquo;on montre comme cette d\u00e9coiffante <a href= http:\/\/www.hotelb.ch\/ankeralbert\/Studie%201.jpg target=_blank class=std>\u00e9tude<\/a> d&rsquo;un homme assis ou encore cette \u00e9tude de <a href= http:\/\/virtuell.kunstmuseumbasel.ch\/WebObjects\/KMBSiteVirtuell.woa\/Contents\/WebServerResources\/static\/index.html target=_blank class=std>nuages<\/a> par ciel pluvieux ou cette <a href= http:\/\/virtuell.kunstmuseumbasel.ch\/WebObjects\/KMBSiteVirtuell.woa\/Contents\/WebServerResources\/static\/index.html target=_blank class=std>autre<\/a> avec le toit d&rsquo;une maison qui annoncent la peinture du XXe si\u00e8cle naissant et qui n&rsquo;ont rien \u00e0 voir ni avec la Suisse profonde et cartepostalis\u00e9e et encore moins avec l&rsquo;esth\u00e9tique bloch\u00e9rienne.<\/p>\n<p>Quittant alors la salle d&rsquo;exposition, je n&rsquo;ai pu m&#8217;emp\u00eacher de penser que les peintres aussi pouvaient \u00eatre r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s pour de basses besognes politiques. Je ne veux pas par l\u00e0 faire d&rsquo;Anker un r\u00e9volutionnaire m\u00e9connu, mais juste signaler que toute sa peinture n&rsquo;\u00e9tait pas forc\u00e9ment destin\u00e9e \u00e0 finir sur les calendriers d&rsquo;une Suisse d\u00e9couvrant son nationalisme au moment o\u00f9 ses voisins portaient le leur \u00e0 son paroxysme.<\/p>\n<p>Mais, et c&rsquo;est l\u00e0 \u00e0 mon sens le grand bonheur offert par L\u00e9onard Gianadda \u00e0 ses visiteurs, ces consid\u00e9rations platement helv\u00e9tiques se sont \u00e9vanouies quand, passant la porte menant aux jardins, mon \u0153il est rest\u00e9 accroch\u00e9 \u00e0 l&rsquo;acier poli, brillant, \u00e9clatant sur la blancheur de la neige du \u00ab<a href= http:\/\/pro.wanadoo.fr\/quatuor\/art_d24_0001_04.html target=_blank class=std>Grand Coq<\/a>\u00bb de Constantin Brancusi dont les formes parfaites s&rsquo;\u00e9lancent \u00e0 l&rsquo;assaut des cimes toutes proches. <\/p>\n<p>Admirable, g\u00e9nial Brancusi, vrai fils de paysan dont j&rsquo;ai visit\u00e9 la <a href= http:\/\/www.ici.ro\/romania\/culture\/mz_asbrancusi.html target=_blank class=std>maison<\/a> natale il y a quelques ann\u00e9es \u00e0 Pestisani, province de Gorj, en Roumanie, une maison qui tiendrait tout enti\u00e8re dans le garde-manger de <a href= http:\/\/www.picswiss.ch\/Bern\/BE-15-07.html target= _blank class=std>celle<\/a> d&rsquo;Albert Anker. Brancusi la quitta un matin pour avaler \u00e0 pied les quelque trois mille kilom\u00e8tres le s\u00e9parant de Paris o\u00f9, abolissant temps et espace dans des formes sublimes, il allait r\u00e9volutionner l&rsquo;esth\u00e9tique de son temps.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Notre chroniqueur avait envie de contempler la peinture pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Christoph Blocher. Il s\u2019est donc rendu \u00e0 la Fondation Gianadda. Il raconte son exp\u00e9rience.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1490","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1490","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1490"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1490\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1490"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1490"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1490"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}