



{"id":1443,"date":"2003-10-27T00:00:00","date_gmt":"2003-10-26T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1443"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1443","title":{"rendered":"\u00abKen Park\u00bb, ou la r\u00e9sistance par le sexe"},"content":{"rendered":"<p>Controvers\u00e9 dans tous les festivals, interdit en Australie et invisible aux Etats-Unis o\u00f9 il n\u2019a pas trouv\u00e9 de distributeur, \u00abKen Park\u00bb arrive en Suisse romande o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9 in extremis, fort de son potentiel scandaleux plut\u00f4t qu\u2019artistique. Mais qu\u2019importe. Avec cette chronique sur le quotidien de quatre adolescents de la banlieue californienne, le photographe et cin\u00e9aste <a href=http:\/\/www.larryclarkofficialwebsite.com\/BiographyLC.html target=_blank class=std>Larry Clark<\/a>, 60 ans, a fait v\u0153u de tout montrer, sans fl\u00e9chir devant une \u00e9ventuelle censure, sans c\u00e9der \u00e0 l\u2019autocensure.<\/p>\n<p>Tout montrer, parce que dans sa vision du monde tout est montrable et tout doit \u00eatre montr\u00e9: le suicide par balle d\u2019un adolescent, une asphyxie auto\u00e9rotique montr\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la derni\u00e8re goutte, une s\u00e9duction nocturne incestueuse, un meurtre sauvage commis sur des personnes \u00e2g\u00e9es, mais aussi, beaucoup plus joyeux, un cunnilingus appr\u00e9ci\u00e9 de part et d\u2019autre, une s\u00e9ance de bondage pleine d\u2019humour et une tr\u00e8s belle sc\u00e8ne de triolisme o\u00f9 les amants, deux gar\u00e7ons et une fille, se caressent, parlent, rient, s\u2019attardent et se font plaisir dans le souci de l\u2019autre.<\/p>\n<p>\u00abJe me suis toujours demand\u00e9 pourquoi certaines choses n\u2019\u00e9taient jamais dites; pourquoi on pouvait raconter certaines histoires et pas d\u2019autres, disait r\u00e9cemment Larry Clark au journal Le Monde. Quand j\u2019\u00e9tais jeune, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, j\u2019avais des amis qui arrivaient avec un \u0153il au beurre noir. Je connaissais les parents: il y a ceux qui les tabassaient, ceux qui \u00e9taient alcooliques ou toxicomanes. Ou cette fille que ses fr\u00e8res violaient r\u00e9guli\u00e8rement. On savait, mais il ne fallait pas en parler. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 prendre des photos, c\u2019est justement \u00e7a que je voulais montrer: ce qui \u00e9tait cach\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>M\u00eame s\u2019il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 apr\u00e8s \u00abKids\u00bb et \u00abBully\u00bb, autres films consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019adolescence meurtrie et meurtri\u00e8re, \u00abKen Park\u00bb a \u00e9t\u00e9 con\u00e7u avant eux, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 80, dans le prolongement des deux albums de photos, \u00abTulsa\u00bb et \u00abTeenage Lust\u00bb. Deux ouvrages qui ont fait de Larry Clark un leader de la contre-culture am\u00e9ricaine, un homme admir\u00e9 par Martin Scorsese et Gus Van Sant, lui aussi tr\u00e8s soucieux des adolescents et de leur d\u00e9rive, souvent associ\u00e9e \u00e0 la d\u00e9mission des p\u00e8res &#8212; voir \u00abElephant\u00bb, actuellement \u00e0 l\u2019affiche. <\/p>\n<p>Cor\u00e9alis\u00e9 avec Ed Lachman (chef op\u00e9rateur de Werner Herzog, Wim Wenders, Sofia Coppola, Steven Soderbergh et Todd Haynes), \u00e9crit par Harmony Korine (le m\u00eame qui s\u2019\u00e9tait charg\u00e9 du sc\u00e9nario de \u00abKids\u00bb) et interpr\u00e9t\u00e9 par des acteurs pour la plupart non professionnels, \u00abKen Park\u00bb est le plus abouti, le plus naturel, des films de Larry Clark.<\/p>\n<p>\u00abRefuser les compromis, \u00eatre le plus honn\u00eate possible. Ici tout est vrai; la plupart des personnages que vous voyez \u00e9taient mes amis\u00bb, poursuit le cin\u00e9aste.<\/p>\n<p>Ken Park c\u2019est le nom d\u2019un adolescent rouquin un peu joufflu qui se tire une balle dans la t\u00eate au tout d\u00e9but du film. D\u2019une main, il tient le revolver, de l\u2019autre une cam\u00e9ra pour filmer l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Sa mort, rest\u00e9e inexpliqu\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la fin, n\u2019affecte pas particuli\u00e8rement ses camarades parmi lesquels Shawn qui couche avec la m\u00e8re de sa copine; Claude qui se fait houspiller par un p\u00e8re bodybuild\u00e9 qui le traite de \u00abfiote\u00bb; Tate, solitaire ombrageux \u00e9lev\u00e9 par ses grands-parents et Peaches, belle adolescente, qui vit avec son p\u00e8re veuf, int\u00e9griste et f\u00e9tichiste.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 \u00abKids\u00bb qui montrait un monde d\u2019adolescents interdit aux adultes, \u00abKen Park\u00bb traite du lien entre parents et enfants, pla\u00e7ant ses h\u00e9ros dans leur cadre familial, souvent n\u00e9vros\u00e9. Entre la m\u00e8re qui ne veut pas vieillir et se met en rivalit\u00e9 avec sa fille en s\u00e9duisant son petit copain, le p\u00e8re ultracatholique qui oblige sa fille \u00e0 porter la robe de mariage de sa m\u00e8re morte ou celui qui, ivre de bi\u00e8re, tente une fellation sur son fils endormi, la pulsion incestueuse est partout.<\/p>\n<p>Partout, mais jamais reconnue par les adultes qui ne sont m\u00eame plus capables d\u2019identifier le tabou, donc le transgresser et de reconna\u00eetre leur faute. Largu\u00e9s au point de ne plus savoir qui sont les parents, qui sont les enfants, c\u2019est l\u2019\u00e8re de la confusion g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. <\/p>\n<p>Si les p\u00e8res sont particuli\u00e8rement vis\u00e9s, les m\u00e8res ne sont gu\u00e8re plus glorieuses, notamment celle de Claude qui, avec son ventre pr\u00eat \u00e0 accoucher, fume et boit devant le \u00abJerry Springer Show\u00bb. Ou la m\u00e8re-amante qui flanque sa cadette devant des cassettes de musculation des fesses le temps de s\u2019envoyer en l\u2019air. Les grands-parents ne sont pas davantage \u00e0 leur place, qui se font trucider par leur petit-fils fou, sans autre raison que celle de l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9. <\/p>\n<p>Car \u00abKen Park\u00bb est moins un film sur la sexualit\u00e9 des adolescents qu\u2019un film sur la mal\u00e9diction filiale, l\u2019impossible transmission, l\u2019horreur de l\u2019h\u00e9ritage g\u00e9n\u00e9tique ou culturel. Ce que filme admirablement bien Larry Clark, aid\u00e9 par Ed Lachman qui parvient \u00e0 sublimer le sc\u00e9nario de Harmony Korine, c\u2019est la tension qui existe entre ce que l\u2019adolescent h\u00e9rite et ce qu\u2019il d\u00e9sire vraiment.<\/p>\n<p>Pour \u00e9chapper au moule de la famille, les adolescents n\u2019ont alors qu\u2019une issue: le sexe comme affranchissement, comme expression de leur singularit\u00e9. Dans \u00abKen Park\u00bb, il a fonction de langage. Au pire, il exprime la frustration et la perversion de ceux qui ont abandonn\u00e9 leurs r\u00eaves, Tate le fou et presque tous les adultes du film; au mieux, il dit la joie de l\u2019immanence, le go\u00fbt de l\u2019autre, le retour \u00e0 l\u2019enfance, la possibilit\u00e9 de vivre ensemble et de construire un monde diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Utopie seventies? Pas tout \u00e0 fait. Il y a trente ans, l\u2019utopie sexuelle \u00e9tait cens\u00e9e changer le monde. Chez les adolescents de \u00abKen Park\u00bb, elle peut seulement les abstraire de l\u2019Histoire, dans une sorte d\u2019\u00eele aux enfants sexu\u00e9s, o\u00f9 la reproduction n\u2019existerait pas. Car c\u2019est l\u00e0 l\u2019effroi des ados de \u00abKen Park\u00bb: perp\u00e9tuer ce monde sans gr\u00e2ce et devenir \u00e0 leur tour ce qu\u2019ils vomissent.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les images magnifiques de ces entrelacs de corps adolescents et aimants, Larry Clark revient sur le personnage de Ken Park et sa d\u00e9termination au suicide: il venait d\u2019apprendre de sa copine qu\u2019il allait bient\u00f4t \u00eatre p\u00e8re. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le film de Larry Clark, les sc\u00e8nes sexuelles sont crues, frontales et souvent belles, mais jamais gratuites. Elles r\u00e9v\u00e8lent l\u2019\u00e9tat d\u2019une civilisation.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1443","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1443","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1443"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1443\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1443"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1443"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1443"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}