



{"id":1400,"date":"2003-08-27T00:00:00","date_gmt":"2003-08-26T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1400"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"livre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1400","title":{"rendered":"David Ruzicka, \u00e9crivain et citoyen du monde accompli"},"content":{"rendered":"<p>Les squatters auront fait mon bonheur estival. A la fin juin, je vous vantais <a href=http:\/\/www.largeur.com\/expArt.asp?artID=1353>ici-m\u00eame<\/a> les m\u00e9rites de \u00abUne fi\u00e8vre impossible \u00e0 n\u00e9gocier\u00bb (Flammarion) de Lola Lafon, squatteuse altermondialiste capable de sublimer sa r\u00e9volte en vraie \u0153uvre litt\u00e9raire.<\/p>\n<p>Les hasards de l&rsquo;existence ont fait que je me suis saisi l&rsquo;autre jour d&rsquo;une bouteille jet\u00e9e dans la mer litt\u00e9raire, le roman de David Ruzicka, jeune auteur d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 quoique (ou parce que?) citoyen du monde accompli.<\/p>\n<p>En l&rsquo;occurrence le hasard est une clause de style: Ruzicka a squatt\u00e9, fin des ann\u00e9es 90, une belle maison de Pr\u00e9verenges pr\u00e8s de Lausanne, maison o\u00f9 je v\u00e9cus en commune il y a pr\u00e8s de trente ans. A l&rsquo;\u00e9poque, le lieu connut d\u00e9j\u00e0 une certaine notori\u00e9t\u00e9 pour avoir g\u00e9n\u00e9r\u00e9 un livre \u00abMao-cosmique\u00bb (\u00e9ditions L&rsquo;Age d&rsquo;Homme, 1975) qui prenait douloureusement acte de la difficult\u00e9 de se projeter dans un avenir radieux.<\/p>\n<p>C&rsquo;est dans cette maison, construite par Delarageaz, r\u00e9volutionnaire vaudois de 1845, que <a href=http:\/\/www.davidruzicka.com\/ target=_blank class=std>Ruzicka<\/a> a \u00e9crit \u00abPersonne\u00bb,  \u00e9dit\u00e9 par <a href=http:\/\/www.presse-temps.com target=_blank class=std>Le Presse-Temps<\/a>, maison d&rsquo;\u00e9dition tr\u00e8s d\u00e9butante dont le diffuseur vient de surcro\u00eet de faire faillite. C&rsquo;est dire si la bouteille est fluette et vaste l&rsquo;oc\u00e9an.<\/p>\n<p>Mais ne ratez pas ce livre. Ne craignez pas de faire le si\u00e8ge de votre libraire ou d&rsquo;internet. Ce qui m&rsquo;a plu? De ne plus pouvoir le l\u00e2cher une fois les premi\u00e8res pages lues. Eh oui! En mati\u00e8re de roman, j&rsquo;en suis encore l\u00e0: mon plaisir avant tout.<\/p>\n<p>Comme le bouquin est dense, les personnages nombreux, insaisissables, voire interchangeables et le propos camp\u00e9 dans une virtualit\u00e9 fuyante ou une irr\u00e9alit\u00e9 imm\u00e9diate (c&rsquo;est selon), je me suis laiss\u00e9 prendre au jeu de cette boucle qui se d\u00e9roule \u00e0 l&rsquo;envers commen\u00e7ant par l&rsquo;\u00e9pilogue pour s&rsquo;achever au prologue. <\/p>\n<p>Une fantaisie d&rsquo;amateur, un truc de d\u00e9butant, direz-vous. Peut-\u00eatre. Mais un d\u00e9butant \u00e0 l&rsquo;imagination d&rsquo;une fertilit\u00e9 surprenante, un amateur capable de jouer sur tous les registres de l&rsquo;\u00e9criture du po\u00e8me au journal intime, de l&rsquo;hyperr\u00e9alisme \u00e0 la r\u00eaverie. La preuve? J&rsquo;ouvre le livre au hasard.<\/p>\n<p>Page 49. A Prague, Vlasta se laisse draguer par un inconnu, ils se r\u00e9fugient dans un bistrot de la vieille ville pour lier connaissance.<\/p>\n<ul><font size=2>\u00ab- Parce que \u00e7a vous exciterait que je sois un fugitif?<br \/>\nLe mot exciter qu&rsquo;il pronon\u00e7a en se penchant un peu vers moi, exciter, exciter, comme saliver, comme m\u00e2chouiller, presser, tendre, tordre, comme baiser violemment avec un inconnu que mes r\u00eaves de libert\u00e9 auraient pu habiller de toutes les sauvageries, de toutes les extravagances pourvu qu&rsquo;elles fussent risqu\u00e9es, voire mena\u00e7antes, besoin de danger \u00e0 la hauteur de mon besoin d&rsquo;oublier Jan, et je crois que mon amour pour Jan \u00e9tait suffisamment fort pour que ce besoin de danger se hiss\u00e2t presque \u00e0 la hauteur de la mort. <\/p>\n<p>En effet, il \u00e9tait beau, pr\u00e9tentieux, excentrique, mais beau. J&rsquo;aurais presque envie de dire qu&rsquo;il \u00e9tait d&rsquo;une beaut\u00e9 banale, tant elle \u00e9tait flagrante. Rien dans ses traits ne laissait transpara\u00eetre sa vie, comme s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 sculpt\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 par un artiste dou\u00e9. Je n&rsquo;ai pas r\u00e9pondu, mais mon silence fut comme un aveu: oui, cet \u00e9tranger jaillissant en relief de la Prague communiste m&rsquo;excitait. Il m&rsquo;a souri.\u00bb<\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Page 119. Aline est au Buffet de la gare de Lausanne, un endroit pas particuli\u00e8rement choy\u00e9 par les dieux: <\/p>\n<ul><font size=2>\u00abLes montagnes roses de la fresque s&rsquo;obscurcissent, elle essaie de se concentrer sur ce que racontent les hommes d&rsquo;affaire \u00e0 la table d&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9, sur le rire de la femme cajol\u00e9e par son copain, le froissement du journal d&rsquo;un vieux bonhomme assis dans un coin, mais la brume des cigarettes s&rsquo;\u00e9paissit, les voix des autres n&rsquo;ont plus de sens, c&rsquo;est une galimatias de mots, sph\u00e8res verbales inatteignables. La brume noircit, d&rsquo;ailleurs tout le buffet de la gare noircit, le ciel dehors a d\u00fb tomber, des nuages noirs s&rsquo;agglutinent autour des fa\u00eetes et la pluie est si serr\u00e9e que l&rsquo;air n&rsquo;existe plus, alors que le brouhaha des autres s&rsquo;\u00e9loigne encore. Sa t\u00eate craque comme une vieille demeure. L&rsquo;homme la regarde toujours et il n&rsquo;y a que ce regard qui r\u00e9siste \u00e0 la lente d\u00e9sagr\u00e9gation de l&rsquo;univers, \u00e0 l&rsquo;obscurcissement de sa pens\u00e9e r\u00e9pond la clart\u00e9 hypnotique de ces yeux qui se soumettent \u00e0 elle tout en lui ordonnant de parler\u2026\u00bb<\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Construit autour de \u00abLa philosophie du meurtrier\u00bb, le livre \u00e0 venir (qui ne viendra pas) d&rsquo;un de ses personnages multiformes, \u00abPersonne\u00bb m\u00e9lange habilement le suspense du polar, le sang de l&rsquo;amour fou, le fantastique d&rsquo;une pens\u00e9e hallucin\u00e9e et le faisand\u00e9 (cela ne m&rsquo;a jamais branch\u00e9!) de la science-fiction. Le style &#8212; prometteur pour la suite &#8212; m\u00e9riterait d&rsquo;\u00eatre plus travaill\u00e9, en tout cas d&rsquo;\u00eatre dompt\u00e9, domestiqu\u00e9.<\/p>\n<p>Il y a des longueurs, mais Ruzicka s&rsquo;en excuse d&rsquo;avance, page 227: \u00abSurtout, David, quand tu commenceras, \u00e9cris jusqu&rsquo;au bout, jusqu&rsquo;au vide. Et ne le laisse pas te voler la moindre parcelle de phrase.\u00bb<\/p>\n<p>Comment, dans ces conditions, ne pas pardonner? Cette boulimie de mots, cette fringale phrasi\u00e8re inextinguible me rappelle un chef d&rsquo;\u0153uvre rest\u00e9 m\u00e9connu, publi\u00e9 en 1958 chez Julliard, \u00abLa Gana\u00bb de Jean Douassot. Faute de pouvoir ma\u00eetriser la libert\u00e9 infinie de l&rsquo;\u00e9criture, Douassot s&rsquo;est ensuite reconverti \u00e0 la peinture.<\/p>\n<p>La libert\u00e9, Ruzicka s&rsquo;y est frott\u00e9. En \u00e9pigraphe \u00e0 son prologue (page 305!), n&rsquo;\u00e9crit-il pas:<\/p>\n<ul><font size=2>\u00abJe suis pass\u00e9 sous une arche lumineuse en la rencontrant. Bien que beaucoup de roses et de d\u00e9combres la prot\u00e9geassent, le l&rsquo;ai trouv\u00e9e en sang. Des mots \u00e9pars, perdus, garnissaient sa robe. La libert\u00e9 m&rsquo;a souri, mais pour la prendre par sa taille si fine, j&rsquo;aurais d\u00fb moi aussi marcher parmi les ombres. Et simplement parce que je voulais vivre, j&rsquo;ai recul\u00e9 sans lui r\u00e9pondre. Et je suis parti.\u00bb <\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\nOn parlera de David Ruzicka en octobre: il a gagn\u00e9 le concours <a href=http:\/\/www.unil.ch\/archipel\/ target=_blank>Archipel<\/a>\/Maison d&rsquo;Ailleurs<\/a> de la nouvelle de science-fiction.<\/p>\n<p>Il est de plus invit\u00e9, d\u00e9but novembre, au <a href=http:\/\/www.utopiales.org\/ target=_blank class=std>Festival<\/a> de science-fiction de Nantes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jeune auteur bas\u00e9 pr\u00e8s de Lausanne vient de publier un bouquin \u00e9patant qui m\u00e9lange le suspense du polar et le sang de l&rsquo;amour fou. Je le recommande.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1400","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1400","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1400"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1400\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1400"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1400"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1400"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}