



{"id":1355,"date":"2003-06-26T00:00:00","date_gmt":"2003-06-25T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1355"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"voici gallaz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1355","title":{"rendered":"Johnny, le peuple au micro"},"content":{"rendered":"<p>Johnny, soixante ans, la \u00abtourn\u00e9e des stades\u00bb, l\u2019\u00e9tape de Gen\u00e8ve \u00e0 la fin de cette semaine. Le spectacle est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 garanti &#8211; d\u2019ailleurs un t\u00e9l\u00e9spectateur de Suisse romande sur deux le sait, qui l\u2019a d\u00e9j\u00e0 regard\u00e9 sur les \u00e9crans de TF1 l\u2019autre jour: l\u2019homme descend des nu\u00e9es comme un dieu, commence avec \u00abQue je t\u2019aime\u00bb et fonce comme une b\u00eate jusqu\u2019au terminus.<\/p>\n<p>Quand j\u2019\u00e9cris dieu, c\u2019est \u00e0 dessein. Tout dieu n\u2019est en effet qu\u2019une invention du peuple, et le principe s\u2019applique \u00e0 notre cas: si Johnny s\u2019est partiellement fabriqu\u00e9 tout seul et poss\u00e8de quelques atouts de bon rocker, c\u2019est bel et bien la France qui ne cesse, depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, de l\u2019\u00e9riger en idole fa\u00eeti\u00e8re.<\/p>\n<p>Tenez. Regardons notre ami Jean-Philippe Smet venir au monde. Nous sommes le 15 juin 1943 \u00e0 13 heures, dans la clinique Marie-Louise, \u00e0 Paris, et d\u00e9j\u00e0 tout colle entre la fantasmagorie collective et sa petite personne. Ainsi son enfance sera-t-elle difficile et n\u00e9anmoins plac\u00e9e sous le signe de la d\u00e9brouillardise, conform\u00e9ment aux canons majeurs de l&rsquo;imagerie parisienne.<\/p>\n<p>Vous y trouverez le pav\u00e9 de la rue, comme dans les films noir et blanc des ann\u00e9es quarante, le bricolage affectif et vital plac\u00e9 sous les auspices accol\u00e9s du Gavroche hugolien et du titi local standard, et le spectacle chansonnier dans le sillage historique d&rsquo;Edith Piaf ou Maurice Chevalier.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, moteur! Jean-Philippe Smet est \u00e2g\u00e9 de quelques mois \u00e0 la s\u00e9paration de ses parents. Une tante le recueille. Cette tante a deux filles. Ces deux filles, dont l&rsquo;une \u00e9pousera plus tard un d\u00e9nomm\u00e9 Lee Hallyday, sont danseuses comme celui-ci. Ce trio forme le groupe \u00abLes Hallyday&rsquo;s\u00bb. Il entra\u00eene en tourn\u00e9e permanente la tante et son petit prot\u00e9g\u00e9, allant de salles de th\u00e9\u00e2tre en h\u00f4tels modestes \u00e0 travers l&rsquo;Europe.<\/p>\n<p>Ag\u00e9 de dix ou douze ans, le jeune Jean-Philippe profite des entractes pour chanter sur sc\u00e8ne \u00abLes Cadets de Gascogne\u00bb ou \u00abL&rsquo;Abeille et le papillon\u00bb. Puis il d\u00e9couvre Elvis Presley \u00e0 la faveur du film \u00abLovin&rsquo; you\u00bb, et prononce \u00e0 l&rsquo;instant ses v\u0153ux d&rsquo;aspirant rocker. Il enregistre bient\u00f4t son premier disque. Nous sommes en 1960. Jean-Philippe Smet s&rsquo;appelle maintenant Johnny Hallyday, en hommage \u00e0 son cousin par alliance, et le peuple peut se r\u00e9jouir: la cr\u00e9ature qu&rsquo;il vient de susciter fonctionne.<\/p>\n<p>Quarante-trois ans plus tard, les chiffres prosp\u00e8rent. 80 millions de disques vendus, 18 albums de platine \u00e9coul\u00e9s \u00e0 500&rsquo;000 exemplaires chacun, et 100 tourn\u00e9es grosses de 17 millions de spectateurs. Le peuple de France puise dans ces donn\u00e9es de quoi magnifier sa propre ligne d&rsquo;horizon. Le tournoiement d\u00e9pressog\u00e8ne qui l&rsquo;accable journellement \u00e0 force d&rsquo;imp\u00f4ts, de licenciements massifs et de programmes d&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 s\u00e9lectifs, se r\u00e9articule \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute des 900 chansons enregistr\u00e9es par l&rsquo;Ouvrier magnifique.<\/p>\n<p>Si celui-ci s&rsquo;immole au labeur et transpire sur sc\u00e8ne, comme fait tout un chacun au fond des mines que sont devenus les usines et le secteur tertiaire, c&rsquo;est pour transcender ses origines, conjurer ses pesanteurs, se d\u00e9ployer sous les vivats, occuper \u00e0 demeure la couverture des magazines, devenir l&rsquo;ami des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral et du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique en passant, \u00eatre nomm\u00e9 par celui-ci chevalier de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur, et simultan\u00e9ment grappiller l\u2019extase terrestre en bondissant d&rsquo;un amour au suivant.<\/p>\n<p>La recette hallydienne est simple. Il suffit d&rsquo;adresser en permanence, \u00e0 la nation souveraine, tous les signes d&rsquo;appartenance \u00e0 ses rangs. Premier \u00e9l\u00e9ment, le service militaire au 43e R\u00e9giment d&rsquo;infanterie d&rsquo;Offenburg en Allemagne, \u00e0 l&rsquo;instar de n&rsquo;importe quel appel\u00e9 moyen. Deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, un mode de vie familiale et suprafamiliale calqu\u00e9 sur le sch\u00e9ma du clan, pour incarner d\u2019autant mieux la devise \u00abLibert\u00e9, Egalit\u00e9, Fraternit\u00e9\u00bb. Troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment, le labour syst\u00e9matique du terroir national \u00e0 coups de concerts dans les grandes villes, dans les bourgs p\u00e9tris de touristes et sur les terrains de football flambants neufs, c&rsquo;est-\u00e0-dire partout o\u00f9 se tient l&rsquo;\u00e9lecteur potentiel &#8212; je veux dire le discomane en processus d\u2019accoutumance.<\/p>\n<p>Surtout, glorifions l&rsquo;Am\u00e9rique. Attention, pas celle de George W. Bush, ni m\u00eame celle de Martin Luther King. Pas celle de la politique et des id\u00e9es. Seulement celle qui produit l&rsquo;illusion d&rsquo;un espace assez libre pour y jouer le sauvage. Seulement celle qui repr\u00e9sente, aux yeux de tous, l&rsquo;utopie d&rsquo;un Ailleurs assez codifi\u00e9 pour \u00eatre imm\u00e9diatement habitable. Seulement celle qui est faite de rock n&rsquo;roll, justement, avec son chapelet de villes mythifi\u00e9es. Celle qui est faite de voitures voraces en distance comme en essence. Qui est faite de motocyclettes assez clinquantes pour rassurer le voyageur sur sa propre carrure. Qui est faite de toute cette pacotille si pu\u00e9rile qu&rsquo;elle conf\u00e8re, \u00e0 quiconque s&rsquo;en environne, le sentiment d&rsquo;\u00eatre impr\u00e9gn\u00e9 d\u2019\u00e9nergies primales.<\/p>\n<p>Telles sont les balises que le peuple de France s&rsquo;imagine au moyen de Johnny. Ainsi va-t-on plus hardiment vers l\u2019avenir. Et j\u2019oubliais, le cin\u00e9ma! Du vrai septi\u00e8me art, f\u00e9cond\u00e9 par l&rsquo;art de glisser beaucoup de solitude dans les postures du \u00abfrench rocker\u00bb arch\u00e9typalis\u00e9. Ainsi s&rsquo;encha\u00eenent au fil des ans, en progression qualitative m\u00e9ritoire parmi quelques nullit\u00e9s d\u00e9finitives, \u00abD\u00e9tective\u00bb de Jean-Luc Godard, \u00abLove Me\u00bb de Laetitia Masson, ou \u00abMischka\u00bb de Jean-Fran\u00e7ois St\u00e9venin.<\/p>\n<p>Il reste \u00e0 chanter, surtout. Remonter pour la cent milli\u00e8me fois sur la sc\u00e8ne, attaquer la m\u00e9lodie, se rappeler les paroles, tenir les notes, garder le souffle, esp\u00e9rer que le c\u0153ur ne l\u00e2che pas, et tomber \u00e0 genoux puis se cambrer comme \u00e0 l&rsquo;espagnole, pour ignorer d&rsquo;autant plus spectaculairement le temps qui passe.<\/p>\n<p>Continuer jusqu&rsquo;\u00e0 la fin, l\u2019\u0153il bleu gav\u00e9 de m\u00e9lancolie, face \u00e0 soixante mille corps serr\u00e9s les uns contre les autres, en r\u00e9gression dans le ventre \u00e9lectris\u00e9 des stades.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, la France ne cesse d\u2019\u00e9riger Johnny Hallyday en idole fa\u00eeti\u00e8re. C\u2019est que l&rsquo;homme a su adresser \u00e0 la nation souveraine tous les signes d&rsquo;appartenance \u00e0 ses rangs.<\/p>\n","protected":false},"author":7692,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[],"class_list":["post-1355","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-latitude","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1355","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/7692"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1355"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1355\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1355"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1355"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1355"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}