



{"id":1339,"date":"2003-06-02T00:00:00","date_gmt":"2003-06-01T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1339"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"dogville","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1339","title":{"rendered":"Nicole Kidman, bouc \u00e9missaire attach\u00e9 au poteau"},"content":{"rendered":"<p>Pourquoi \u00abDogville\u00bb de Lars von Trier a-t-il \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 du palmar\u00e8s du dernier Festival de Cannes? Probablement parce que le cin\u00e9aste danois a ce petit c\u00f4t\u00e9 margoulin qui d\u00e9range, cette arrogance ironique qui semble prendre tout le monde pour des imb\u00e9ciles, ce c\u00f4t\u00e9 premier de classe qui fait passer ses caprices pour des phobies afin d\u2019\u00e9chapper aux emmerdeurs. D\u2019ailleurs, son meilleur ami, Jean-Marc Barr, le dit sans trahir un secret: \u00abLars est un immense manipulateur. Il ne faut jamais croire ses d\u00e9clarations fracassantes.\u00bb<\/p>\n<p>A la fois chantre de l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 (son fameux Dogma) et fort habile metteur en sc\u00e8ne de lui-m\u00eame, Lars von Trier a certainement \u00e9t\u00e9 sanctionn\u00e9 pour ses trop grandes facilit\u00e9s &#8212; accessoirement pour sa vision antiam\u00e9ricaine du monde. Il est vrai que l\u2019auteur de \u00abBreaking the Waves\u00bb est le seul cin\u00e9aste avec Pedro Almodovar \u00e0 \u00eatre sollicit\u00e9 directement par les actrices &#8212; Deneuve pour \u00abDancer in the Dark\u00bb, Nicole Kidman et Chlo\u00eb Sevigny pour \u00abDogville\u00bb.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de toute consid\u00e9ration politico-marketing, \u00abDogville\u00bb est un tr\u00e8s grand film, et pas seulement exp\u00e9rimental. Il est d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e0 classer sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re des classiques du 7e art, m\u00eame si cette nouvelle aventure de Lars von Trier n\u2019est plus tout \u00e0 fait du cin\u00e9ma. <\/p>\n<p>Pour faire simple, il s\u2019agirait plut\u00f4t d\u2019une fusion entre th\u00e9\u00e2tre (celui de Brecht, dont Lars dit s\u2019\u00eatre inspir\u00e9), litt\u00e9rature (les classiques anglo-saxons du XIXe si\u00e8cle) et cin\u00e9ma (Dreyer, Lang ou von Stroheim). Compliqu\u00e9e sur papier, l\u2019affaire devient limpide \u00e0 l\u2019\u00e9cran, aussi simple qu\u2019un jeu d\u2019enfant.<\/p>\n<p>Il faut d\u2019ailleurs en \u00eatre un pour appr\u00e9cier ce dispositif singulier qui requiert une petite contribution de la part du spectateur: savoir s\u2019amuser avec des maisons de poup\u00e9es, croire au pouvoir des contes et compl\u00e9ter par l\u2019imagination ce qui nous est donn\u00e9 en quelques esquisses. Car le village de Dogville n\u2019est pas un d\u00e9cor en dur, seulement une carte g\u00e9ographique dessin\u00e9e \u00e0 m\u00eame le sol &#8212; mais avec des sons de cin\u00e9ma. Les maisons n\u2019ont pas de murs, tout le monde voit tout le monde, et nous aussi. On assiste donc, comme au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 plusieurs actions sur un m\u00eame plateau. Absence d\u2019intimit\u00e9 et auto contr\u00f4le sont les deux vertus de la communaut\u00e9 de Dogville.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette ville des Montagnes Rocheuses &#8212; sorte de miniature d\u2019un village de pionniers avec sa rue centrale, son \u00e9glise et sa ferme &#8212; que tombe du ciel un soir de 1929, en plein marasme \u00e9conomique, Grace (Nicole Kidman), \u00e9l\u00e9gante \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la peau diaphane poursuivie par des gangsters. Tr\u00e8s vite, elle se fait un alli\u00e9, Tom, aspirant \u00e9crivain id\u00e9aliste, qui interc\u00e8de en sa faveur aupr\u00e8s des autres.<\/p>\n<p>En \u00e9change d\u2019un refuge, Grace propose ses services aux habitants. Elle devient tour \u00e0 tour garde-malade, jardini\u00e8re, baby-sitter, institutrice, vendeuse etc&#8230; Mais lorsqu\u2019un avis de recherche est lanc\u00e9 contre elle, les dog people se sentent autoris\u00e9s \u00e0 lui demander des compensations, en nature ou travail, et \u00e0 exiger davantage d\u2019elle. Peu \u00e0 peu, elle devient leur esclave, leur bouc \u00e9missaire.<\/p>\n<p><font color=#ff0000>>>La suite de cet article d\u00e9voile la fin du film. Si vous ne souhaitez pas la conna\u00eetre, passez au prochain message rouge.<\/font><\/p>\n<p>Apr\u00e8s une tentative d\u2019\u00e9vasion, elle est m\u00eame attach\u00e9e au poteau comme une ch\u00e8vre, une sonnette au cou et une roue \u00e0 tirer derri\u00e8re elle. A ses d\u00e9pens, Grace apprend que la bont\u00e9 est relative et que le pouvoir donn\u00e9 \u00e0 un groupe sur un individu, fatalement, conduit au meurtre, \u00e0 l\u2019injustice et \u00e0 la corruption.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la fin du film, on pense que Grace est de la m\u00eame famille que la Beth de \u00abBreaking the Waves\u00bb et que Bj\u00f6rk dans \u00abDancer in the Dark\u00bb, des victimes qui se sacrifient pour le bien de la communaut\u00e9, des Justine auquel rien ne sera \u00e9pargn\u00e9 &#8212; Lars von Trier faisant la preuve une fois encore qu\u2019il est un cin\u00e9aste profond\u00e9ment sadien. Mais c\u2019est oublier l\u2019\u00e9pilogue qui r\u00e9serve un retournement de situation impr\u00e9visible, spectaculaire et d\u2019une cocasserie assez perverse. Cocasserie renforc\u00e9e tout le long du film par une voix off qui raconte, un rien emphatique, tout ce qui va se passer dans le chapitre qui va suivre &#8212; en tout, huit chapitres et un \u00e9pilogue. Grace va se venger et du m\u00eame coup venger toutes les h\u00e9ro\u00efnes qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00abDogville\u00bb a \u00e9t\u00e9 vilipend\u00e9 par la presse des Etats-Unis qui lui a reproch\u00e9 son antiam\u00e9ricanisme. C\u2019est un peu court. Ce qu\u2019attaque Lars von Trier, c\u2019est l\u2019arrogance d\u2019une communaut\u00e9 \u00e0 exhiber sa vertu pour mieux mettre \u00e0 l\u2019\u00e9cart, isoler, sacrifier; c\u2019est le discours pseudo-rationnel de la d\u00e9mocratie pour justifier ses l\u00e2chet\u00e9s et trahisons, c\u2019est ce narcissisme moral incarn\u00e9 par Tom, le pire de tous dans la bassesse et le contentement de soi, qui permet de devenir un bourreau en toute bonne conscience.<\/p>\n<p>Si on associe ces caract\u00e9ristiques aux Etats-Unis, ce n\u2019est que parce qu\u2019ils dominent le monde et que leurs actions, largement mises en images, sont connues de l\u2019ensemble de la plan\u00e8te. Le final en revanche rel\u00e8ve de la stricte esth\u00e9tique am\u00e9ricaine: Grace se venge selon les codes du film de gangsters, dans un \u0153il pour \u0153il dent pour dent tr\u00e8s western.<\/p>\n<p>Au dernier chapitre de son film, Lars von Trier fait donc basculer le m\u00e9lodrame d\u2019inspiration chr\u00e9tienne du c\u00f4t\u00e9 de la fable biblique. \u00abDogville\u00bb est une parabole sur la noirceur des instincts et des app\u00e9tits humains, une joute philosophique sur le bien, le pardon, l\u2019indulgence, le sacrifice, la bont\u00e9, l\u2019amour et l\u2019arrogance. Mais cela n\u2019est jamais vraiment s\u00e9rieux comme si, au final, \u00abDogville\u00bb \u00e9tait une com\u00e9die, une parodie de film de genre.<\/p>\n<p><font color=#ff0000>>Voil\u00e0, vous pouvez lire la conclusion ci-dessous.<\/font><\/p>\n<p>Film profond\u00e9ment b\u00e2tard (Lars dit fusionnel), \u00abDogville\u00bb l\u2019est aussi dans sa distribution, regroupant autour de l\u2019Australienne Nicole Kidman &#8212; \u00e0 la fois abstraite et enfantine, terriblement hollywoodienne et bassement cabaret &#8212; un casting \u00e9blouissant, repr\u00e9sentatif du meilleur cin\u00e9ma, souvent am\u00e9ricain: Lauren Baccall, Ben Gazzara, James Caan, Chlo\u00eb Sevigny mais aussi deux figures nordiques: Harriet Anderson (la Monika de Bergman) et Stellan Skarsgard.<\/p>\n<p>Ces acteurs admirables donnent chair au dispositif minimaliste de \u00abDogville\u00bb, film exp\u00e9rimental qui devrait pouvoir s\u00e9duire le grand public, avide d\u2019histoires bien construites et de personnages qui, h\u00e9las, nous ressemblent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A force de dire que \u00abDogville\u00bb est une oeuvre exp\u00e9rimentale, on en oublierait presque qu\u2019il s\u2019agit d\u2019abord d\u2019un r\u00e9cit haletant. Une vengeance de femme, \u00e0 la fois cocasse et m\u00e9lodramatique.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1339","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1339","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1339"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1339\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1339"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1339"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1339"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}