



{"id":13152,"date":"2022-08-29T23:08:47","date_gmt":"2022-08-29T21:08:47","guid":{"rendered":"https:\/\/largeur.com\/?p=13152"},"modified":"2022-08-29T15:12:42","modified_gmt":"2022-08-29T13:12:42","slug":"addiction-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=13152","title":{"rendered":"\u00abL\u2019\u00eatre humain na\u00eet d\u00e9pendant\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Le livre \u00abLa Maladie du d\u00e9sir\u00bb, paru en mars dernier, le professeur CHUV-UNIL Jean-Bernard Daeppen l\u2019a r\u00e9dig\u00e9 \u00e0 partir des rencontres avec ses patient\u00b7e\u00b7s souffrant d\u2019addiction. In Vivo lui consacre un grand entretien sur le sujet. L\u2019occasion de mieux comprendre la fa\u00e7on dont l\u2019addiction se manifeste, pourquoi certaines personnes y sont plus sensibles, et le r\u00f4le des proches.<\/p>\n<p><strong>Vous avez choisi d\u2019intituler votre livre \u00abLa Maladie du d\u00e9sir\u00bb. L\u2019addiction est-elle aujourd\u2019hui consid\u00e9r\u00e9e comme une maladie?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019addiction est une maladie neurologique, cons\u00e9cutive \u00e0 une surstimulation du syst\u00e8me de la r\u00e9compense. L\u2019une de ses particularit\u00e9s est d\u2019inclure une part de responsabilit\u00e9 de la personne qui en souffre. Les addictions suscitent des r\u00e9actions fortes, souvent caricaturales: d\u2019une part, les individus qui les craignent, pour eux et pour leurs proches et, d\u2019autre part, ceux qui en souffrent et qui \u00e9prouvent souvent de la honte et de la culpabilit\u00e9. Pour le personnel m\u00e9dical qui y est confront\u00e9 quotidiennement, les addictions constituent un v\u00e9ritable d\u00e9fi : une agitation chez quelques patient\u00b7e\u00b7s, dont certain\u00b7e\u00b7s ne suivent pas les consignes, qui ont davantage de complications et sont soup\u00e7onn\u00e9s parfois de ne pas vouloir se soigner.<\/p>\n<p><strong>Comment expliquer que certaines personnes d\u00e9veloppent une addiction \u00e0 l\u2019alcool, tandis que d\u2019autres parviennent \u00e0 maintenir une consommation occasionnelle et non d\u00e9pendante?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019addiction premi\u00e8re chez l\u2019humain est l\u2019addiction \u00e0 l\u2019autre. Nous sommes en cela tous concern\u00e9s. Une autre grande caract\u00e9ristique de l\u2019humanit\u00e9 est son app\u00e9tence extraordinaire pour les drogues, dont l\u2019alcool est l\u2019exemple le plus flagrant. L\u2019addiction devient vraiment probl\u00e9matique lorsqu\u2019elle implique des substances dangereuses prises dans des quantit\u00e9s trop importantes. La majorit\u00e9 des personnes qui d\u00e9veloppent une addiction, au tabac, \u00e0 l\u2019alcool, \u00e0 la coca\u00efne ou au cannabis, vivent ainsi plusieurs ann\u00e9es, avant de trouver \u2013 lorsque les inconv\u00e9nients d\u00e9passent les b\u00e9n\u00e9fices \u2013 les solutions pour les ma\u00eetriser sans avoir besoin de consulter. Tandis que pour un petit groupe, les addictions sont plus probl\u00e9matiques : les efforts pour les r\u00e9soudre sont vains. Des facteurs g\u00e9n\u00e9tiques ou des traits de personnalit\u00e9 peuvent rendre plus vuln\u00e9rable face aux addictions. Les personnes les plus s\u00e9v\u00e8rement touch\u00e9es sont presque syst\u00e9matiquement marqu\u00e9es par des troubles de l\u2019attachement li\u00e9s \u00e0 une ins\u00e9curit\u00e9 relationnelle. L\u2019addiction a un lien avec la capacit\u00e9 d\u2019entrer en relation avec les autres. C\u2019est pour cela que l\u2019adolescence est une p\u00e9riode propice \u00e0 la consommation et \u00e0 l\u2019\u00e9closion des addictions puisqu\u2019elle est un moment d\u2019\u00e9mancipation et de construction de la vie amoureuse. Les psychotropes permettent de faciliter le sentiment d\u2019\u00eatre en confiance. Le risque de d\u00e9velopper une addiction est alors majoritairement li\u00e9 \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019entrer en relation. Lorsqu\u2019une personne \u00e9volue dans un contexte stimulant, qu\u2019elle m\u00e8ne une vie int\u00e9ressante, le risque d\u2019addiction est fortement diminu\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Le titre de votre ouvrage fait \u00e9galement le lien avec la question du d\u00e9sir. En quoi est-il concern\u00e9 par l\u2019addiction?<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai construit mon ouvrage \u00e0 partir de notes issues de mes consultations, de moments qui m\u2019ont particuli\u00e8rement touch\u00e9s et de r\u00e9flexions men\u00e9es \u00e0 partir de l\u2019exp\u00e9rience de mes patient\u00b7e\u00b7s. Je commente ces r\u00e9cits \u00e0 l\u2019aide d\u2019explications reposant sur les connaissances m\u00e9dicales actuelles en mati\u00e8re d\u2019addictions, mais aussi en apportant des perspectives li\u00e9es \u00e0 mon int\u00e9r\u00eat particulier pour la psychologie et la philosophie. \u00abLe d\u00e9sir est l\u2019essence de l\u2019humain\u00bb, nous disait le philosophe Baruch Spinoza en \u00e9voquant le conatus, cette \u00e9nergie extraordinaire qui nous maintient en vie \u00e0 tout prix. Les addictions perturbent la chimie du d\u00e9sir en modifiant le fonctionnement du syst\u00e8me de la r\u00e9compense dans des zones profondes du cerveau. Les addictions posent des questions existentielles, celle du sens de nos vies, ou peut-\u00eatre celle du sens que nous cherchons \u00e0 tout prix \u00e0 leur donner.<\/p>\n<p><strong>Quelle tranche de population voyez-vous en consultation?<\/strong><\/p>\n<p>Nous recevons une vari\u00e9t\u00e9 extraordinaire de patient\u00b7e\u00b7s : des jeunes, des seniors, des hommes, des femmes, des personnes issues de tous les milieux sociaux. Ce sont davantage certains traits de personnalit\u00e9 qu\u2019ils ou elles partagent que des caract\u00e9ristiques qui seraient li\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e2ge, au genre ou \u00e0 la classe sociale. Nos patient\u00b7e\u00b7s sont souvent des personnes particuli\u00e8rement sensibles, en difficult\u00e9 avec la gestion de leurs \u00e9motions. Les stup\u00e9fiants sont souvent utilis\u00e9s pour les r\u00e9guler. Nous prenons en charge tous les types d\u2019addictions, avec et sans substances, telles que le jeu pathologique ou les jeux vid\u00e9o. Mais la majorit\u00e9 de nos patient\u00b7e\u00b7s font face \u00e0 des addictions impliquant l\u2019alcool et les opio\u00efdes qui font passablement de d\u00e9g\u00e2ts sur le plan de la sant\u00e9 physique et psychique.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-13153\" src=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Largeur_290822.jpg\" alt=\"\" width=\"468\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Largeur_290822.jpg 468w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Largeur_290822-300x199.jpg 300w, https:\/\/largeur.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Largeur_290822-272x182.jpg 272w\" sizes=\"auto, (max-width: 468px) 100vw, 468px\" \/><\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce qui fait que les personnes viennent consulter?<\/strong><\/p>\n<p>La plupart de nos patient\u00b7e\u00b7s viennent consulter lorsque s\u2019en sortir par soi-m\u00eame devient impossible, que l\u2019addiction prend trop de place dans leur vie et occasionne des probl\u00e8mes dans leur vie familiale, professionnelle, sur le plan social et en lien avec la sant\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Sur quoi la th\u00e9rapie pour aider les personnes concern\u00e9es par une addiction repose-t-elle?<\/strong><\/p>\n<p>Les traitements que nous proposons sont nombreux, en individuel et en groupes, associant des approches m\u00e9dicamenteuses et psychoth\u00e9rapeutiques, cognitives, comportementales et motivationnelles. Il s\u2019agit d\u2019encourager les patient\u00b7e\u00b7s \u00e0 changer leurs comportements en les aidant \u00e0 agir de fa\u00e7on autonome. J\u2019aborde aussi ce point dans mon livre dans une partie consacr\u00e9e \u00e0 la fa\u00e7on dont les personnes peuvent se venir en aide. J\u2019insiste notamment sur le fait que l\u2019addiction n\u2019est pas une fatalit\u00e9, qu\u2019il est possible d\u2019en sortir. L\u2019entourage joue aussi un r\u00f4le important dans la th\u00e9rapie.<\/p>\n<p><strong>Pour les proches, quelle est la bonne attitude \u00e0 adopter?<\/strong><\/p>\n<p>Les proches doivent comprendre ce qui se trame dans le cerveau de leur ami\u00b7e ou de leur parent\u00b7e aux prises avec une addiction. L\u2019ambivalence est un sympt\u00f4me cl\u00e9 de l\u2019addiction : la personne vit un conflit entre, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des arguments en faveur du maintien de la consommation et, de l\u2019autre, le constat qu\u2019elle doit faire quelque chose au risque de tout perdre. L\u2019attitude la plus probl\u00e9matique des proches consiste \u00e0 vouloir convaincre et donner des conseils. Pour sortir d\u2019une addiction, la personne doit absolument parvenir \u00e0 se persuader elle-m\u00eame de renoncer \u00e0 la consommation. Si les proches interviennent dans cette n\u00e9gociation, l\u2019individu souffrant d\u2019addiction risque de se sentir d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 ou priv\u00e9 de sa libert\u00e9 de choix. En somme, l\u2019erreur est de vouloir agir \u00e0 la place de l\u2019autre. Il s\u2019agit pour les proches d\u2019\u00e9viter de juger, de faire pression, d\u2019infantiliser ou de parler constamment des consommations. Les proches peuvent tr\u00e8s bien exprimer leur ressenti, dans des moments apais\u00e9s o\u00f9 le dialogue est possible, mais doivent \u00e9viter de dire \u00e0 la personne ce qu\u2019elle doit faire. Il faut avant tout faire preuve de patience, garder confiance et rester empathique, autant que possible.<\/p>\n<p><strong>Comment agir pour pr\u00e9venir les addictions?<\/strong><\/p>\n<p>Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un probl\u00e8me majeur de sant\u00e9 publique, la population est, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, peu inform\u00e9e sur les substances pouvant g\u00e9n\u00e9rer une addiction. L\u2019\u00e9cole, par exemple, aborde rarement ce sujet. Cela implique que les individus sont finalement assez na\u00effs et manquent de nuances sur les consommations d\u2019alcool et de drogues. Il faudrait davantage expliquer ce que sont ces produits, aussi attractifs que dangereux lorsqu\u2019ils sont trop consomm\u00e9s, susceptibles de mener \u00e0 un v\u00e9ritable esclavage. C\u2019est pour cette raison que je trouvais important d\u2019\u00e9crire un livre qui s\u2019adresse au plus grand nombre. Il est capital de mieux appr\u00e9hender les addictions, pour soi et pour nos proches, afin de mieux s\u2019en prot\u00e9ger ou de mieux les g\u00e9rer.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p><strong>Biographie<\/strong><\/p>\n<p>Jean-Bernard Daeppen est n\u00e9 \u00e0 Lausanne en 1962 o\u00f9 il a fait sa scolarit\u00e9 et ses \u00e9tudes de m\u00e9decine. Apr\u00e8s un s\u00e9jour aux \u00c9tats-Unis, il contribue au d\u00e9veloppement de ce qui deviendra, en 2019, le Service de m\u00e9decine des addictions au CHUV. Son livre \u00abLa Maladie du d\u00e9sir : dans le cabinet d\u2019un m\u00e9decin sp\u00e9cialiste des addictions\u00bb, est paru en mars 2022 aux \u00e9ditions JC Latt\u00e8s.<\/p>\n<p>_______<\/p>\n<p>Une version de cet article r\u00e9alis\u00e9 par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 25).<\/p>\n<p>Pour vous abonner \u00e0 In Vivo au prix de seulement CHF 20.- (d\u00e8s 20 euros) pour 6 num\u00e9ros, rendez-vous sur\u00a0<a href=\"http:\/\/www.invivomagazine.com\/\" rel=\"noopener noreferrer\">invivomagazine.com<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De nombreuses personnes consomment des substances addictives, mais certaines n\u2019en souffrent pas. Comprendre les m\u00e9canismes de l\u2019addiction permet de mieux la combattre. Entretien avec le professeur Jean-Bernard Daeppen, chef du service de m\u00e9decine des addictions au CHUV.<\/p>\n","protected":false},"author":20245,"featured_media":13153,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[1299,1302],"class_list":["post-13152","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-latitude","tag-paru-dans-in-vivo","tag-rencontres","latitude"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13152","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/20245"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=13152"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13152\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13156,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/13152\/revisions\/13156"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/13153"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=13152"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=13152"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=13152"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}