



{"id":1306,"date":"2003-04-13T00:00:00","date_gmt":"2003-04-12T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1306"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1306","title":{"rendered":"Deux documentaires, pour entendre Bagdad et la secr\u00e9taire d\u2019Hitler"},"content":{"rendered":"<p>\u00abForget Baghdad\u00bb, de Samir, 48 ans, cin\u00e9aste zurichois d\u2019origine irakienne, est-il vraiment un documentaire? Oui puisqu\u2019il s\u2019agit de faire parler de vrais gens sur des \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els. Pourtant, la mise en sc\u00e8ne chatoyante, en puzzle, d\u00e9licatement baroque, et le caract\u00e8re personnel de l\u2019entreprise &#8212; retrouver des amis de son p\u00e8re &#8212; le rapprocheraient plut\u00f4t de l\u2019essai subjectif, du feuilleton crois\u00e9, un genre qui sied bien \u00e0 la ville des Mille et une nuits.<\/p>\n<p>Avec Samir, preuve est faite qu\u2019un documentaire peut \u00eatre visuellement riche (m\u00e9lange de lieux, de t\u00e9moignages, d\u2019images d\u2019archives et d\u2019extraits de films) et graphiquement \u00e9labor\u00e9 &#8212; ah! cet art de l\u2019incrustation vid\u00e9o! &#8212; sans renier quoique se soit de ce qui le fonde: la recherche d\u2019information, le souci de v\u00e9rit\u00e9, la transmission d\u2019un savoir.<\/p>\n<p>A l\u2019inverse, les Autrichiens Andr\u00e9 Heller et Othmar Schmiderer ont adopt\u00e9 la forme la plus simple du cin\u00e9ma, le plan fixe, pour interroger Traudl Junge, la secr\u00e9taire priv\u00e9e de Hitler. Cette jeune Bavaroise aux yeux bleus aura servi son patron jusqu\u2019\u00e0 la mort, recueillant son testament et recevant de sa main le cyanure qui lui aurait permis, en cas d\u2019arrestation, d\u2019\u00e9chapper aux souffrances et aux humiliations inflig\u00e9es par l\u2019ennemi. <\/p>\n<p>Dans un studio de Munich, fumant \u00e9trangement sa cigarette, la vieille dame de 81 ans raconte avec une pr\u00e9cision inou\u00efe les derniers jours de Hitler. Quand elle d\u00e9crit la danse macabre qui a suivi le mariage du dictateur avec Eva Braun, le suicide collectif de la famille Goebbels et le climat fin de r\u00e8gle qui r\u00e9gnait dans le fameux bunker, on se croirait dans un film de Visconti. Cette confession de premi\u00e8re main, d\u2019une extr\u00eame intimit\u00e9, est saisissante.<\/p>\n<p>Aussi diff\u00e9rents soient-ils, \u00abForget Baghdad\u00bb et \u00abDans l\u2019angle mort\u00bb se ressemblent sur un point: la force du t\u00e9moignage, la puissance de la m\u00e9moire, la primaut\u00e9 de la parole sur l\u2019image. Un bon documentaire est un film qui \u00e9coute, celui de Samir comme celui de Andr\u00e9 Heller et Othmar Schmiderer ont des oreilles fines et g\u00e9n\u00e9reuses.<\/p>\n<p>La question s\u2019est pos\u00e9e de savoir s\u2019il fallait sortir \u00abForget Baghdad\u00bb en avril, au risque de provoquer une certaine confusion puisque le film n\u2019est pas consacr\u00e9 \u00e0 la guerre en Irak, pas m\u00eame \u00e0 la premi\u00e8re guerre du Golfe, mais se pr\u00e9sente, comme toujours avec Samir, comme une qu\u00eate des origines. Les siennes, mais surtout celles de son p\u00e8re, dont il a retrouv\u00e9 des camarades d\u2019enfance, des juifs d\u2019Irak communistes, r\u00e9fugi\u00e9s en Isra\u00ebl d\u2019o\u00f9 ils se sont toujours sentis un peu \u00e9trangers, m\u00e9pris\u00e9s par les juifs ashk\u00e9nazes (ceux d\u2019Europe), eux les Juifs arabes.<\/p>\n<p>\u00abEn Irak, j\u2019\u00e9tais juif; en Isra\u00ebl, je suis arabe\u00bb, constate l\u2019un d\u2019entre eux. Samir n\u2019est pas juif, son p\u00e8re non plus, mais il ressent au travers de ces t\u00e9moignages le m\u00eame tiraillement entre son pays d\u2019origine et la Suisse qu\u2019il a d\u00e9couverte \u00e0 l\u2019\u00e2ge de six ans.<\/p>\n<p>Le \u00abforget\u00bb, l\u2019oubli\u00e9 du titre, c\u2019est le Bagdad des ann\u00e9es trente, ville o\u00f9 vivait en bonne intelligence des enfants de toutes religions ou confessions; ville grande par son histoire et petite par la convivialit\u00e9 de ses quartiers, ville la\u00efque aspirant au progr\u00e8s et au partage; ville de beaut\u00e9 et de contes, attachante entre toutes. La Deuxi\u00e8me Guerre met un terme \u00e0 ce bienheureux cosmopolitisme. L\u2019Irak devient le jouet de la politique internationale. Comme partout, l\u2019antis\u00e9mitisme a le vent en poupe. En Irak aussi.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la guerre, les Juifs irakiens qui ont surv\u00e9cu se r\u00e9fugient, contre leur gr\u00e9 parfois, en Isra\u00ebl. Pour s\u2019int\u00e9grer \u00e0 leur nouvelle patrie, ils doivent renoncer \u00e0 leur langue, l\u2019arabe, au profit de l\u2019h\u00e9breu et gommer leurs traditions, culinaires ou culturelles. Pourtant, malgr\u00e9 leurs efforts, Isra\u00ebl traitent ces Mizrahim comme des citoyens de deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie. D\u2019une part parce qu\u2019ils n\u2019ont pas v\u00e9cu l\u2019Holocauste, d\u2019autre part parce qu\u2019ils restent trop arabes aux yeux des Juifs d\u2019Europe qui ont pris les leviers du pouvoir.<\/p>\n<p>Ce racisme entre juifs, Ella Shohat, historienne du cin\u00e9ma et fille de Juifs irakiens, le rappelle en citant d\u2019amusants exemples cin\u00e9matographiques, notamment \u00abSallah Shabati\u00bb, une com\u00e9die populaire o\u00f9 le Mizrahim appara\u00eet comme un paresseux, inculte et voleur. Son t\u00e9moignage a \u00e9t\u00e9 recueilli avant le 11septembre 2001; derri\u00e8re elle, dans son appartement new-yorkais, se dressent encore les deux Tours du World Trade Center. Au moment o\u00f9 elle parle, Ella Shoat ne sait pas encore que sa double culture &#8212; triple maintenant qu\u2019elle est devenue Am\u00e9ricaine &#8212; allait devenir encore plus difficile \u00e0 vivre.<\/p>\n<p>La beaut\u00e9 vertigineuse de \u00abForget Baghdad\u00bb, c\u2019est de sortir de la logique binaire, et forc\u00e9ment guerri\u00e8re, du champ\/contrechamp telle que l\u2019a pratiqu\u00e9e la t\u00e9l\u00e9vision durant la guerre, pour explorer les diversit\u00e9s, culturelles, historiques, religieuses d\u2019un pays charg\u00e9 d\u2019un pass\u00e9 riche et complexe. Pass\u00e9 que l\u2019actualit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements internationaux &#8212; Irak le pays en guerre &#8212; avait fait oublier. Le film de Samir est une merveilleuse r\u00e9ponse au manich\u00e9isme, m\u00eame plein de bonne volont\u00e9, de ceux pour qui le Bien est forc\u00e9ment le contraire du Mal.<\/p>\n<p>Le Bien dans le Mal, le Mal dans le Bien, c\u2019est exactement ce que l\u2019on entend dans les propos de Traudl Junge qui aura pass\u00e9 plus de 50 ans de sa vie \u00e0 essayer de comprendre, et de se pardonner peut-\u00eatre, son aveuglement face \u00e0 Hitler et \u00e0 sa criminelle politique.<\/p>\n<p>L\u2019honn\u00eatet\u00e9 de la vieille dame, son absence de complaisance vis-\u00e0-vis d\u2019elle-m\u00eame, la pr\u00e9cision de sa m\u00e9moire et la clart\u00e9 de son expression concourent \u00e0 faire de ce r\u00e9cit un document historique capital mais aussi un t\u00e9moignage humain bouleversant, universel en d\u00e9pit du statut privil\u00e9gi\u00e9 et unique qui \u00e9tait le sien au moment des faits.<\/p>\n<p>Il a fallu un demi-si\u00e8cle pour que Traudl Junge se sente pr\u00eate \u00e0 ouvrir sa m\u00e9moire, en vrac et devant la cam\u00e9ra. Pour comprendre comment elle a \u00e9t\u00e9 si na\u00efvement aveugl\u00e9e, la vieille dame rappelle sa rencontre avec Hitler. Elle attendait un tribun vocif\u00e9rant, elle d\u00e9couvre un \u00abvieux monsieur souriant et d\u00e9licat, avec une voix douce et modul\u00e9e\u00bb. <\/p>\n<p>Heureuse dans son travail, prot\u00e9g\u00e9e par un homme qui incarne une figure de p\u00e8re rassurant et mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des courriers dangereux, militaires ou d\u2019affaires \u00e9trang\u00e8res, Traudl n\u2019a aucune raison d\u2019imaginer ce qui est en train de se passer. Et m\u00eame quand des doutes surgissent, notamment li\u00e9s aux bizarreries du Monsieur, elle s\u2019interdit d\u2019aller plus loin dans l\u2019investigation. Par loyaut\u00e9 autant que par confort. Pendant toute la dur\u00e9e de la guerre, cette fille intelligente et empathique a, sans le savoir, particip\u00e9 \u00e0 la plus monstrueuse des entreprises de destruction de l\u2019Homme.<\/p>\n<p>Choqu\u00e9e par les r\u00e9v\u00e9lations de Nuremberg, Traudl Jung ne fait pas tout de suite le lien avec son histoire personnelle. Elle est simplement soulag\u00e9e ne n\u2019avoir rien su, de ne pas devoir porter la culpabilit\u00e9 de cette faute. Elle croit s\u2019en \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9e, elle se trompe. Le remord fait son travail de sape. Est-on innocent quand on ne sait pas, ou est-on coupable de ne pas savoir?<\/p>\n<p>Plus le temps passe, plus Traudl se sent mal, et particuli\u00e8rement quand elle d\u00e9couvre \u00e0 la faveur d\u2019une promenade, devant un m\u00e9morial d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la R\u00e9sistance, le nom de Sophie Scholl. Cette jeune fille, n\u00e9e la m\u00eame ann\u00e9e qu\u2019elle, a \u00e9t\u00e9 fusill\u00e9e le jour o\u00f9 elle \u00e9tait engag\u00e9e par Hitler. \u00abJ\u2019ai compris alors que ma jeunesse ne pouvait pas me servir d\u2019excuses!\u00bb <\/p>\n<p>Traudl Jung est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e le 15 janvier 2002, quelques jours seulement apr\u00e8s la repr\u00e9sentation officielle de son film.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un bon documentaire est un film qui \u00e9coute. 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