



{"id":1297,"date":"2003-03-31T00:00:00","date_gmt":"2003-03-30T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1297"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"guerre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1297","title":{"rendered":"La fuite en avant en Irak"},"content":{"rendered":"<p>Il y a quelque chose de singuli\u00e8rement r\u00e9tro, de surann\u00e9, voire m\u00eame d&rsquo;anachronique dans la terrible situation o\u00f9 nous nous trouvons en ce moment. Une impression &#8212; \u00e9touffante, angoissante &#8212; de d\u00e9j\u00e0 vu, comme si la guerre qui vient de commencer ravivait au tr\u00e9fonds de notre conscience collective des blessures ferm\u00e9es depuis longtemps, mais jamais vraiment cicatris\u00e9es.<\/p>\n<p>Souvenez-vous de votre prime enfance: flanqu\u00e9 de l&rsquo;ogre cannibale, le guerrier terrifiant signifiait dans nos cauchemars l&#8217;empire du mal avec ce qu&rsquo;il a de tentant et \u00e0 la fois de r\u00e9pugnant, d&rsquo;attractif et de r\u00e9pulsif. Puis l&rsquo;\u00e9cole nous enseigna les d\u00e9sastres de la guerre, donnant forme \u00e0 un imaginaire collectif o\u00f9 les sanglantes boucheries de la guerre de 14, la shoah et la bombe atomique plant\u00e8rent les bornes de l&rsquo;infranchissable, les fronti\u00e8res de l&rsquo;horreur absolue.<\/p>\n<p>\u00abPlus jamais \u00e7a!\u00bb, avons-nous docilement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans la somnolente torpeur des le\u00e7ons d&rsquo;histoire. \u00abPlus jamais \u00e7a!\u00bb, hurlent depuis des semaines dans les villes du monde entier des millions d&rsquo;hommes et de femmes qui sentent intimement, au plus profond de leur \u00eatre, qu&rsquo;une nouvelle fois les fronti\u00e8res de l&rsquo;horreur absolue risquent d&rsquo;\u00eatre viol\u00e9es.<\/p>\n<p>Parce que chacun sent que la guerre qui commence &#8212; \u00abquatri\u00e8me guerre mondiale\u00bb, en langage bushien &#8212; est compl\u00e8tement impr\u00e9visible dans ses d\u00e9veloppements, dans sa dur\u00e9e, dans ses rebondissements, dans le chaos qu&rsquo;elle peut semer et dans le nouvel ordre qu&rsquo;elle peut cr\u00e9er.<\/p>\n<p>Contrairement \u00e0 la seconde (contre le nazisme et le fascisme) et \u00e0 la troisi\u00e8me (guerre froide contre le communisme), cette guerre n&rsquo;a pas un ennemi clairement identifiable. Elle vise le terrorisme mondial, mais ce terrorisme mondial, au-del\u00e0 de l&rsquo;insaisissable Ben Laden, n&rsquo;a pas de visage, ni d&rsquo;arm\u00e9e r\u00e9guli\u00e8re, ni de territoire d\u00e9limit\u00e9, ni m\u00eame d&rsquo;id\u00e9ologie &#8212; les trois principaux pays de l&rsquo;axe du mal (Irak, Iran et Cor\u00e9e du Nord) n&rsquo;ont, \u00e0 part la haine qu&rsquo;ils inspirent au clan Bush, rien en commun.<\/p>\n<p>Dans sa d\u00e9claration de guerre du lundi 17 mars dernier, George W. Bush passe d&rsquo;ailleurs comme chat sur braise sur la difficult\u00e9 de d\u00e9signer l&rsquo;ennemi avec pr\u00e9cision: \u00abLe r\u00e9gime [irakien] a men\u00e9 une politique d&rsquo;agression irresponsable au Proche-Orient. Il nourrit une haine profonde de l&rsquo;Am\u00e9rique et de nos alli\u00e9s et il a aid\u00e9, entra\u00een\u00e9 et abrit\u00e9 des terroristes, dont des membres d&rsquo;Al-Qa\u00efda\u00bb.<\/p>\n<p>Ce \u00abdes terroristes\u00bb, par ce qu&rsquo;il a d&rsquo;ind\u00e9termin\u00e9, de vague et d&rsquo;incertain, est appel\u00e9 \u00e0 passer dans l&rsquo;histoire!<\/p>\n<p>En 1914 aussi, la guerre r\u00f4dait, telle une hy\u00e8ne humant de loin la charogne, dans la conscience collective. Mais les innombrables manifestations et congr\u00e8s pacifiques et pacifistes de ce temps, incapables de d\u00e9couvrir une rationalit\u00e9 au drame mena\u00e7ant, tourn\u00e8rent court d\u00e8s les premiers coups de feu.<\/p>\n<p>Il fallut par la suite des ann\u00e9es de recherches et d&rsquo;interrogations pour prendre la mesure de la port\u00e9e historique de cette guerre maudite, pour l&rsquo;ins\u00e9rer dans l&rsquo;histoire de l&rsquo;humanit\u00e9 et comprendre qu&rsquo;elle \u00e9tait aussi le soubresaut ultime des guerres r\u00e9volutionnaires commenc\u00e9es un si\u00e8cle plus t\u00f4t par les conscrits de 1793. Pour comprendre qu&rsquo;une r\u00e9volution, par le formidable d\u00e9veloppement de sa puissance sismique, n&rsquo;accouche pas d&rsquo;un monde nouveau en quelques jours mais lui donne naissance sur le tr\u00e8s long terme.<\/p>\n<p>La guerre de 1914 fut le fait d&rsquo;\u00e9lites dirigeantes gouvernant des empires industrialis\u00e9s \u00e0 dominante bourgeoise avec des m\u00e9thodes et une id\u00e9ologie encore impr\u00e9gn\u00e9es des valeurs de l&rsquo;Ancien R\u00e9gime. Ayant ouvert la boite de Pandore des nationalismes, ces braves gens pensaient r\u00e9gler l&rsquo;affaire \u00e0 peu de frais et en peu de temps &#8212; \u00abDans six semaines tout sera termin\u00e9!\u00bb, disait-on \u00e0 Paris fin ao\u00fbt 1914.<\/p>\n<p>Or le conflit qui commen\u00e7a \u00e0 Sarajevo par un attentat terroriste co\u00fbtant la vie \u00e0 un archiduc ne se termina que quatre ans et demi plus tard dans les tranch\u00e9es du nord de la France sur un bilan total d&rsquo;une vingtaine de millions de morts, civils et militaires confondus.<\/p>\n<p>Le malaise qui parcourt les manifestations aujourd&rsquo;hui, la frustration produite par l&rsquo;aspect incantatoire, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et impuissant de la revendication pacifique tient \u00e0 la fracture visible par tous, \u00e9vidente \u00e0 tous, entre le discours de Bush et la r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle nous vivons. C&rsquo;est l\u00e0 que r\u00e9side le danger le plus grand d&rsquo;\u00e9largissement incontr\u00f4lable de la guerre qui commence. <\/p>\n<p>Ce danger vient directement du clan qui, en automne 2000, s&rsquo;est appropri\u00e9 la Maison Blanche dans des conditions fort discutables du point de vue d\u00e9mocratique. Le flou des objectifs de guerre d\u00e9clar\u00e9s ou tus (normalisation de l&rsquo;Irak? lutte contre l&rsquo;islamisme? p\u00e9trole? positionnement r\u00e9gional? vis\u00e9es imp\u00e9riales?) accro\u00eet encore le sentiment d&rsquo;angoisse.<\/p>\n<p><b>Un nationalisme d\u00e9guis\u00e9 en patriotisme<\/b><\/p>\n<p>Sur le plan politique, Bush et ses amis repr\u00e9sentent la frange extr\u00eame d&rsquo;un fondamentalisme protestant qui eut son heure de gloire il y a bien longtemps, quand les \u00e9migrants chass\u00e9s d&rsquo;Europe par la pauvret\u00e9 et les aberrations religieuses des politiques monarchistes trouv\u00e8rent dans l&rsquo;exaltation religieuse le r\u00e9confort n\u00e9cessaire pour supporter une vie dure et dangereuse hors de tout cadre institutionnel, ce qui ne les emp\u00eacha pas, le jour o\u00f9 leur Etat fut construit, de laisser Dieu en retrait dans leur constitution au profit du fier \u00abNous, le peuple des Etats-Unis\u00bb.<\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui, cette exaltation a perdu sa base sociale pour devenir une simple affirmation id\u00e9ologique, une parmi d&rsquo;autres, qui cimente le patriotisme am\u00e9ricain et lui donne sa forme &#8212; pour nous surprenante &#8212; de religion civile. L&rsquo;affirmation religieuse a pris une valeur en soi, abstraite, un peu \u00e0 la mani\u00e8re dont nos campagnes respectaient des rites fort \u00e9loign\u00e9s de l&rsquo;Evangile.<\/p>\n<p>De m\u00eame la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Dieu &#8212; Bush, le 17 mars, termine sa harangue par \u00abbonne nuit, et puisse Dieu continuer \u00e0 b\u00e9nir l&rsquo;Am\u00e9rique\u00bb &#8212; omnipr\u00e9sente dans le discours patriotique \u00e9tasunien n&rsquo;a pas le sens que nous lui donnons.<\/p>\n<p>Au fil de l&rsquo;affirmation patriotique, c&rsquo;est le Dieu de l&rsquo;Ancien Testament, protecteur d&rsquo;un peuple \u00e9lu, mais vengeur et col\u00e9rique qui s&rsquo;est affirm\u00e9. Ce n&rsquo;est que depuis le d\u00e9but de la guerre froide, de la lutte contre le mat\u00e9rialisme ath\u00e9e, que Dieu a fait son apparition sur les pi\u00e8ces de monnaie et dans le serment d&rsquo;all\u00e9geance.<\/p>\n<p>De m\u00eame, pour les Etats-Unis, mosa\u00efque de communaut\u00e9s diverses, comme les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 proprement parler nationales sont rendues impossibles par manque d&rsquo;unit\u00e9, c&rsquo;est le culte du drapeau qui, transcendant les appartenances communautaristes, permet d&rsquo;affirmer un patriotisme unificateur.<\/p>\n<p>Et si les \u00e9coliers doivent faire chaque matin le salut au drapeau, ils le doivent au grand frisson qui parcourut l&rsquo;Am\u00e9rique lorsqu&rsquo;en 1898 elle commit sa premi\u00e8re agression internationale en tombant \u00e0 bras raccourcis sur la colonie espagnole de Cuba (pour sauver les Cubains de la dictature, disait-elle d\u00e9j\u00e0).<\/p>\n<p>C&rsquo;est dire combien ce patriotisme ressemble aux plus chauvins de nos nationalismes europ\u00e9ens dont nous voyons les derni\u00e8res contorsions dans les Balkans\u2026<\/p>\n<p>Sur le plan \u00e9conomique, les lobbies p\u00e9troliers et militaro-industriels qui soutiennent la politique agressive de George W. Bush appartiennent eux aussi au pass\u00e9.<\/p>\n<p>Non qu&rsquo;ils ne comptent plus, mais ils correspondent \u00e0 un mode de d\u00e9veloppement accouch\u00e9 par la premi\u00e8re guerre mondiale et port\u00e9 \u00e0 son apog\u00e9e dans le monde bipolaire de la guerre froide. Or il a depuis de nombreuses ann\u00e9es c\u00e9d\u00e9 le pas aux p\u00f4les de la communications, de l&rsquo;informatique et autres technologies compatibles avec la mondialisation &#8212; \u00e0 moins qu&rsquo;elles n&rsquo;en soient les porteuses.<\/p>\n<p>Ces composantes r\u00e9trogrades de la politique bushienne ne font que mettre en \u00e9vidence le d\u00e9s\u00e9quilibre inh\u00e9rent \u00e0 la folle croisade d&rsquo;un clan qui se trouve en r\u00e9alit\u00e9 en porte-\u00e0-faux par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 qu&rsquo;il est cens\u00e9 diriger. Cette fuite en avant autoritaire et militaire cache \u00e0 la fois le d\u00e9sarroi de politiciens plac\u00e9s face \u00e0 leur incomp\u00e9tence dans un monde qu&rsquo;ils ne comprennent pas, dont ils n&rsquo;arrivent pas \u00e0 interpr\u00e9ter les tendances et la sourde gestation au niveau de la plan\u00e8te d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle dont il est permis d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;elle renverra tous ces pr\u00e9dicateurs de mauvais augure dans les temples et les ranches qu&rsquo;ils n&rsquo;auraient jamais d\u00fb quitter.<\/p>\n<p>Pour l&rsquo;heure, nous en sommes h\u00e9las! r\u00e9duits \u00e0 compter les coups en esp\u00e9rant que la guerre ne s&rsquo;\u00e9tendra pas. Espoir \u00f4 combien fragile tant l&rsquo;histoire nous enseigne que la guerre (infiniment plus que la paix) s\u00e9duit en masse les kamikazes de toutes sortes, hommes et femmes pr\u00eats \u00e0 tout quitter pour subir l&rsquo;\u00e9preuve du sang.<\/p>\n<p>De plus, par leur consommation immod\u00e9r\u00e9e de la violence, nos soci\u00e9t\u00e9s du spectacle ont tellement banalis\u00e9 la guerre qu&rsquo;il est \u00e0 craindre qu&rsquo;elles soient irr\u00e9sistiblement attir\u00e9es \u00e0 passer du spectacle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Bush n&rsquo;a pas cach\u00e9 sa volont\u00e9 de recourir \u00e0 la propagande m\u00e9diatique. Notre ennemi direct se cache aujourd&rsquo;hui dans le petit \u00e9cran. C&rsquo;est ce que l&rsquo;on appelait autrefois le bourrage de cr\u00e2ne, le refuser exige une grande vigilance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le malaise qui parcourt aujourd&rsquo;hui les manifestations pacifistes tient \u00e0 la fracture, visible par tous, entre le discours de Bush et la r\u00e9alit\u00e9. C&rsquo;est l\u00e0 que r\u00e9side le danger le plus grand d&rsquo;\u00e9largissement incontr\u00f4lable de la guerre.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1297","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1297","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1297"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1297\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1297"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1297"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1297"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}