



{"id":1292,"date":"2003-03-24T00:00:00","date_gmt":"2003-03-23T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1292"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1292","title":{"rendered":"Travesti alg\u00e9rien contre martyre de la cause nippone"},"content":{"rendered":"<p>Chouchou, dans le film du m\u00eame nom, et Am\u00e9lie dans \u00abStupeur et tremblements\u00bb existaient avant leur cons\u00e9cration par le cin\u00e9ma.<\/p>\n<p>Le premier est un personnage de sketch, un travesti alg\u00e9rien na\u00eff et d\u00e9brouillard, imagin\u00e9 par Gad Elmaleh dans son spectacle \u00abLa Vie normale\u00bb; la seconde est l\u2019h\u00e9ro\u00efne bilingue fran\u00e7ais-japonais du best-seller en partie autobiographique d\u2019Am\u00e9lie Nothomb.<\/p>\n<p>La pr\u00e9existence de ces personnages au fort potentiel comique, l\u2019un au th\u00e9\u00e2tre, l\u2019autre en litt\u00e9rature, autorise que l\u2019on compare \u00abChouchou\u00bb de Merzak Allouache \u00e0 \u00abStupeurs et tremblements\u00bb d\u2019Alain Corneau. L\u2019avantage n\u2019est pas forc\u00e9ment l\u00e0 o\u00f9 on l\u2019imagine.<\/p>\n<p>A ce jour, \u00abStupeur et tremblements\u00bb est probablement le meilleur roman d\u2019Am\u00e9lie Nothomb. L\u2019humour masochiste de la romanci\u00e8re belge, sa candeur grandiloquente, la pr\u00e9cision loufoque de ses descriptions et son sens aigu de la sc\u00e8ne font de ce roman d\u2019initiation un texte savoureusement imag\u00e9.<\/p>\n<p>Alain Corneau, artisan polyvalent et amoureux de litt\u00e9rature (il a d\u00e9j\u00e0 adapt\u00e9 avec succ\u00e8s \u00abNocturne indien\u00bb de Tabucchi et \u00abTous les matins du monde\u00bb de Pascal Quignard) a choisi de rester le plus fid\u00e8le possible \u00e0 la langue malicieuse d\u2019Am\u00e9lie Nothomb. Sa mise en sc\u00e8ne est basique (champs\/contrechamps), pour ne pas dire inexistante. Seule concession faite au cin\u00e9ma, la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00abFuryo\u00bb de Nagisa Oshima qui \u00e9voque la fascination existant entre l\u2019occidental David Bowie et le Japonais Ryuichi Sakamato. <\/p>\n<p>Sans en poss\u00e9der le lyrisme, mais avec un humour press\u00e9 \u00e0 froid dont \u00e9tait d\u00e9nu\u00e9 le film d\u2019Oshima, \u00abStupeur et tremblements\u00bb \u00e9voque un autre couple ambigu, celui d\u2019Am\u00e9lie, jeune Belge engag\u00e9e comme interpr\u00e8te dans la firme Yumimoto, et de sa sup\u00e9rieure directe, la tr\u00e8s belle et tr\u00e8s grande Fubuki Mori. Celle qu\u2019elle consid\u00e9rait en arrivant comme une amie se r\u00e9v\u00e9lera en r\u00e9alit\u00e9 son bourreau, exigeant de la jeune \u00e9trang\u00e8re qu\u2019elle s\u2019att\u00e8le \u00e0 des taches toujours plus subalternes, humiliantes et inutiles comme \u00abtourneuse et avanceuse de calendrier\u00bb, \u00abserveuse de caf\u00e9\u00bb ou \u00abpr\u00e9pos\u00e9e au papier de WC.\u00bb<\/p>\n<p>Punie d\u2019avoir pris des initiatives et de ne pas ma\u00eetriser les codes de l\u2019entreprise japonaise, Am\u00e9lie accepte son sort avec une r\u00e9signation de martyre: pour elle, le pire serait de quitter l\u2019entreprise avant la fin de son contrat! Il y a du Don Quichote et de la Sainte Th\u00e9r\u00e8se d\u2019Avila dans sa d\u00e9votion &#8211; et c\u2019est ce qui \u00e9tait si dr\u00f4le dans le roman. <\/p>\n<p>\u00abStupeur et tremblements\u00bb, c\u2019est l\u2019exploration d\u2019une machinerie hi\u00e9rarchique effrayante de rigidit\u00e9 et d\u2019absurde mais aussi la d\u00e9couverte par Am\u00e9lie qu\u2019il existe bel et bien un foss\u00e9 culturel entre l\u2019Orient et l\u2019Occident, source d\u2019innombrable malentendus dont certains peuvent mener au clash.<\/p>\n<p>Mais l\u00e0 o\u00f9 Am\u00e9lie Nothomb d\u00e9crivait, avec une pointe d\u2019ironie auto-d\u00e9nigrante, son asservissement aux rites d\u2019un pays aim\u00e9, Alain Corneau est oblig\u00e9 de convaincre par l\u2019image de l\u2019absurdit\u00e9 de cette culture d\u2019entreprise. Et l\u00e0, malgr\u00e9 son go\u00fbt sinc\u00e8re pour le Japon, il n\u2019\u00e9vite pas la moquerie et le m\u00e9pris faciles. Ce qui devait \u00eatre le choc de deux cultures devient alors la confrontation de deux caricatures. <\/p>\n<p>Autre probl\u00e8me pos\u00e9 par cette adaptation: que faire de la langue si particuli\u00e8re d\u2019Am\u00e9lie Nothomb? Alain Corneau choisit la formule la plus simple: faire lire tout ce qui est de l\u2019ordre de la subjectivit\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efne en voix off. C\u2019est honn\u00eate mais risqu\u00e9, le film r\u00e9v\u00e9lant ainsi son absence de n\u00e9cessit\u00e9, sa faiblesse par rapport au texte, sa soumission en quelque sorte \u00e0 une oeuvre qui lui serait sup\u00e9rieure. <\/p>\n<p>M\u00eame Sylvie Testud, com\u00e9dienne exceptionnelle et approuv\u00e9e par Am\u00e9lie Nothomb, actrice \u00e0 la fois l\u00e9g\u00e8re et dense, studieuse au point d\u2019apprendre le japonais, ne r\u00e9ussit pas \u00e0 \u00e9lever le film au-del\u00e0 de l\u2019illustration. L\u2019ennui finit par s\u2019installer l\u00e0 o\u00f9 la fascination burlesque aurait d\u00fb s\u2019imposer. <\/p>\n<p>Tout aussi modeste dans ses moyens, \u00abChouchou\u00bb souffre d\u2019un s\u00e9rieux manque de rythme et d\u2019un sc\u00e9nario qui prend l\u2019eau. <\/p>\n<p>Pourtant, en d\u00e9pit de ces deux d\u00e9fauts majeurs, je recommanderai la com\u00e9die de Merzak Allouache. D\u2019abord pour le personnage lui-m\u00eame, travesti maghr\u00e9bin candide et fut\u00e9, incarn\u00e9 avec une gr\u00e2ce \u00e9tonnante par Gad Elmaleh &#8212; jamais peut-\u00eatre un com\u00e9dien n\u2019avait \u00e9t\u00e9 aussi cr\u00e9dible dans un d\u00e9guisement de femme.<\/p>\n<p>Un peu comme Djamel, le personnage de Chouchou joue beaucoup sur la langue fran\u00e7aise, met en valeur ses homophonies (\u00abce sont de grands pieds de D\u00e9mocl\u00e8s\u00bb ou \u00abva dans le m\u00e9tro Satanas\u00bb), lui donne une couleur safran\/curcuma, la \u00abd\u00e9sinstitutionnalise\u00bb sans la d\u00e9sacraliser. <\/p>\n<p>Ensuite pour le contenu de la fable qui pr\u00f4ne la tol\u00e9rance et les cohabitations les plus farfelues &#8212; comme Pr\u00e9vert recommandait aux comptables de faire leur inventaire, de mani\u00e8re plus po\u00e9tique que politiquement correcte.<\/p>\n<p>\u00abChouchou\u00bb, et c\u2019est cela qui lui donne des ailes et nous avec, prend ses d\u00e9sirs pour des r\u00e9alit\u00e9s. \u00abPersonne n\u2019est parfait\u00bb disait Osgood \u00e0 Jack Lemmon \u00e0 la fin de \u00abCertains l\u2019aiment chaud\u00bb. <\/p>\n<p>\u00abTout le monde est parfait\u00bb r\u00e9torque sans mi\u00e8vrerie Chouchou aussi dr\u00f4le qu\u2019\u00e9mouvant, qui parvient m\u00eame \u00e0 nous faire aimer deux autorit\u00e9s passablement d\u00e9mod\u00e9es: l\u2019Eglise catholique et la psychanalyse, les deux montr\u00e9es dans leur vocation de base: l\u2019\u00e9coute, le soin prodigu\u00e9 \u00e0 l\u2019autre et son accompagnement pour qu\u2019il devienne meilleur aux autres et \u00e0 lui-m\u00eame. <\/p>\n<p>Mine de rien, Gad Elmaleh et Merzak Allouache ne font rien d\u2019autre que r\u00e9concilier juifs, arabes et chr\u00e9tiens autour d\u2019un totem pour le moins culott\u00e9: un travesti inculte et sans papier qui va se marier avec Alain Chabat et qui ne voit le mal nulle part.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux films fran\u00e7ais transposent sur grand \u00e9cran des personnages ant\u00e9rieurs \u00e0 leur existence de cin\u00e9ma. 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Chouchou et tremblements.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1292","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1292","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1292"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1292\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1292"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1292"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1292"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}