



{"id":1287,"date":"2003-03-17T00:00:00","date_gmt":"2003-03-16T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1287"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1287","title":{"rendered":"Les automates \u00e0 sourire de \u00abLoin du paradis\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>C\u2019est un film de filles, incontestablement. On y pleure \u00e0 chaudes larmes, heureuse de mouiller ses kleenex et de tester du m\u00eame coup la qualit\u00e9 de son mascara.<\/p>\n<p>On pleure devant tant de vies g\u00e2ch\u00e9es, devant le destin de Cathy Whitaker (Julianne Moore), m\u00e8re de deux charmants bambins et \u00e9pouse mod\u00e8le d\u2019un homme rattrap\u00e9 par son homosexualit\u00e9 (Dennis Quaid).<\/p>\n<p>Le temps d\u2019une saison, cette femme au foyer parfaite, surnomm\u00e9e La Rouge au coll\u00e8ge parce qu\u2019elle fr\u00e9quentait des Juifs, aura connu l\u2019amour aupr\u00e8s de Raymond, son jardinier noir, amateur d\u2019art contemporain (Dennis Haysbert). Mais face \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 de son environnement, Cathy n\u2019ira jamais plus loin qu\u2019une danse dans un bouiboui de campagne.<\/p>\n<p>\u00abLoin du paradis\u00bb, de Todd Haynes, n\u2019est pas une parodie de m\u00e9lodrame. En fin connaisseur d\u2019un genre qui a connu son apog\u00e9e dans les ann\u00e9es 50 avec Douglas Sirk, Cukor ou Minelli, le r\u00e9alisateur n\u2019a aucune envie de se moquer d\u2019un cin\u00e9ma qui a toujours eu les faveurs du public f\u00e9minin et gay, celui-ci trouvant, \u00e0 travers les grandes figures f\u00e9minines h\u00e9ro\u00efques et souvent sacrifi\u00e9es du m\u00e9lodrame, belle mati\u00e8re \u00e0 identification.<\/p>\n<p>Almodovar ou Fassbinder ont, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, rendu hommage au genre. Le premier en osant r\u00e9affirmer la puissance des sentiments par l\u2019artifice assum\u00e9 du cin\u00e9ma, le second en revisitant l\u2019histoire allemande du point de vue des vaincus, c\u2019est-\u00e0-dire des femmes. James Ivory (\u00abLes Vestiges du jour\u00bb) ou Terence Davis (\u00abChez les heureux du monde\u00bb) se sont \u00e9galement appropri\u00e9s le genre pour raconter les contraintes mortif\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9 anglaise du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n<p>Gay et militant, Todd Haynes apporte d\u00e9sormais une nouvelle pierre au bel \u00e9difice m\u00e9lodramatique. Du g\u00e9n\u00e9rique \u00e9crit en lettres attach\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la musique du v\u00e9t\u00e9ran Elmer Bernstein, de l\u2019utilisation d\u00e9licate des saisons jusqu\u2019\u00e0 la pr\u00e9cision des d\u00e9cors et costumes, Todd Haynes reste dans la convention du cin\u00e9ma des ann\u00e9es 50. C\u2019est de l\u2019int\u00e9rieur de ce th\u00e9\u00e2tre social d\u2019apparence parfaite que le r\u00e9alisateur de \u00abVelvet Goldmine\u00bb fait surgir les failles. Les sublimes robes aux couleurs automnales de Cathy Whitaker sont en r\u00e9alit\u00e9 des camisoles de force tout comme les costumes en tweed avec chapeau de son mari servent \u00e0 cacher une homosexualit\u00e9 mal v\u00e9cue.<\/p>\n<p>Cathy et Frank Whitaker sont des automates \u00e0 sourire et \u00e0 montrer l\u2019exemple. Ils sont victimes de la tyrannie des apparences, mais victimes consentantes: ils ne jouent pas la com\u00e9die, ils sont v\u00e9ritablement ce mensonge voulu par la soci\u00e9t\u00e9 blanche am\u00e9ricaine puisqu\u2019ils n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 leurs sentiments &#8212; sauf quand le drame se d\u00e9clenche. D\u2019o\u00f9 leurs d\u00e9nis permanents.<\/p>\n<p>Cathy par exemple ne dit jamais \u00abje veux, je peux, je sais\u00bb, mais construit ses phrases sur le mode  n\u00e9gatif: \u00abJe ne suis pas raciste, je ne voudrais pas que vous croyiez que etc\u00bb<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, le seule reproche que la m\u00e8re fait \u00e0 ses enfants porte sur une faute grammaticale insignifiante: \u00abIl faut dire \u2018je NE veux pas\u2019, et pas \u2018j\u2019veux pas\u2019\u00bb<\/p>\n<p>Pour \u00e9viter d\u2019affronter les sujets qui d\u00e9rangent, toute la vie sociale de cette petite ville du Connecticut s\u2019organise autour du babillage: organisation de cocktails, de parties, de vernissages. On parle mondain ou concret (combien \u00e7a co\u00fbte? comment vas-tu? quelle heure est-il?), jamais des choses qui blessent.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir surpris son mari dans les bras d\u2019un homme, Cathy ne demande aucune explication; elle se contente de lui dire, \u00e0 son retour \u00e0 la maison, que le couvreur a pass\u00e9 et qu\u2019il a laiss\u00e9 un devis de 1\u2019200 dollars pour le toit.<\/p>\n<p>Cette mascarade nous ferait rire si elle ne nous faisait pas pleurer. Pleurer, car une femme en souffre dans sa chair &#8212; son mari aussi, mais il ne porte pas en plus le poids de la famille et des voisins. Et c\u2019est l\u00e0 que l\u2019on rejoint la trame originelle du m\u00e9lodrame: il s\u2019agit toujours de raconter la destruction implacable d\u2019une femme. Curieusement, l\u2019homosexualit\u00e9 du mari et la haine raciste \u00e0 laquelle est confront\u00e9 le jardinier sont moins lourd \u00e0 porter que le simple fait d\u2019\u00eatre une femme.<\/p>\n<p>Tr\u00e8s beau film de sentiments et charge contre une Am\u00e9rique qui doit sa tranquillit\u00e9 \u00e0 sa peur panique de tout ce qui ne lui ressemble pas, \u00abLoin du paradis\u00bb \u00e9meut d\u2019abord par sa beaut\u00e9 sid\u00e9rante et, chose rare, par l\u2019\u00e9motion que distille son extr\u00eame stylisation. L\u2019autre atout du film, c\u2019est l\u2019empathie avec laquelle le cin\u00e9aste filme son h\u00e9ro\u00efne, combien il l\u2019accompagne dans la naissance de ses sentiments, combien il l\u2019observe sans la juger, combien il nous la fait aimer sous ses dehors de blonde stupide.<\/p>\n<p>A l\u2019image du film, elle s\u2019applique \u00e0 rester lisse, polie et polic\u00e9e alors m\u00eame qu\u2019elle en cr\u00e8ve. Avec ses cheveux teints en blond &#8212; plus sage que sa rousseur naturelle &#8211;, sa silhouette volontairement alourdie comme souvent les femmes d\u00e9laiss\u00e9es et ses allures \u00e0 la Lana Turner, Julianne Moore est bouleversante de chagrin dissimul\u00e9, de frustrations rentr\u00e9es et de d\u00e9sirs contrari\u00e9s. <\/p>\n<p>Mais Todd Haynes n\u2019est pas vache. Il n\u2019a pas pour son h\u00e9ro\u00efne la cruaut\u00e9 d\u2019un Sade ou d\u2019un Griffith; il lui laisse une chance de s\u2019en sortir ou de r\u00eaver pouvoir le faire un jour. C\u2019est le sens d\u2019une des plus belles sc\u00e8nes du film, celle o\u00f9 Cathy s\u2019adressant \u00e0 Raymond lui dit: \u00abVous \u00eates si beau!\u00bb<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, Cathy Whitaker parle sur le mode affirmatif et exprime quelque chose d\u2019elle, et non pas de la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 laquelle elle appartient. C\u2019est une des plus bouleversantes litotes de l\u2019histoire du cin\u00e9ma.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>M\u00e9lodrame qui renoue avec l\u2019esth\u00e9tique flamboyante des ann\u00e9es 50, \u00abLoin du paradis\u00bb est un grand film sur la tyrannie des apparences. Avec Julianne Moore en belle captive confite dans ses robes de taffetas.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1287","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1287","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1287"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1287\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1287"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1287"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1287"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}