



{"id":1276,"date":"2003-03-03T00:00:00","date_gmt":"2003-03-02T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1276"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1276","title":{"rendered":"Le savoureux retour de l\u2019immoralit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p>Il n\u2019y a aucun rapport entre \u00abLa Fleur du mal\u00bb, trag\u00e9die l\u00e9g\u00e8re de Claude Chabrol, et \u00abChicago\u00bb, com\u00e9die musicale joyeusement jazzy de Rob Marshall, sinon que les deux films racontent l\u2019histoire de meurtri\u00e8res dont les crimes n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 punis et qui ne le seront jamais.<\/p>\n<p>Dans le Chabrol, on excuse les assassins parce qu\u2019ils sont sympathiques et romanesques, tellement plus aimables que leur victime! Dans le Rob Marshall, on s\u2019identifie aux flingueuses parce qu\u2019elles ont du glamour et de l\u2019audace, le sens inn\u00e9 du show et de l\u2019\u00e0-propos. <\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas leur opportunisme qu\u2019on salue mais leur lucidit\u00e9; elles ont compris que dans une soci\u00e9t\u00e9 du spectacle et de la corruption &#8212; le Chicago des ann\u00e9es 20 &#8211;, la logique du divertissement pr\u00e9vaut toujours sur celle de la justice. La preuve? Les rares innocents du film sont punis (le mari est abandonn\u00e9 et la seule d\u00e9tenue non coupable pendue) tandis que les assassins vivent des rentes de leurs forfaits, gr\u00e2ce, il faut le dire, \u00e0 la complicit\u00e9 active du public qui les a hiss\u00e9es au sommet de la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9.<\/p>\n<p>S\u2019ils se terminent par des happy end immoraux, \u00abLa Fleur du mal\u00bb et \u00abChicago\u00bb ne sont pourtant pas des films cyniques; leur dr\u00f4lerie et surtout leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 les emp\u00eachent de sombrer dans une vision mesquine et complaisante du monde. Ce sont des films noirs, certes, mais hauts en couleurs, m\u00eame si on a connu Claude Chabrol plus inspir\u00e9.<\/p>\n<p>Car sa \u00abFleur du mal\u00bb lorgne quand m\u00eame plus du c\u00f4t\u00e9 du guide \u00abMichelin\u00bb que des po\u00e8mes de Baudelaire. Un peu comme un corps en digestion, le film s\u2019assoupit souvent. Heureusement, il est ramen\u00e9 \u00e0 lui \u00e0 chaque fois qu\u2019appara\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9cran Nathalie Baye, excellente en bourgeoise UMP visitant la banlieue pour les besoins de sa tourn\u00e9e \u00e9lectorale, ou Bernard Le Coq, d\u00e9licieusement ignoble en pharmacien libidineux.<\/p>\n<p>Les autres acteurs semblent quelque peu amortis par la langueur de la province fran\u00e7aise. Au vu de cette \u00abFleur du mal\u00bb sympathique mais un peu paresseuse, on comprend mieux l\u2019app\u00e9tit de Chabrol \u00e0 tourner un film par an; il doit faire tourner sa PME puisque ses deux fils Thomas et Mathieu (acteur et un musicien), sa femme Aurore (scripte) et sa belle-fille C\u00e9cile (assistante de r\u00e9alisation) sont ses collaborateurs r\u00e9guliers. Pour \u00abLa Fleur du mal\u00bb, on peut m\u00eame y ajouter l\u2019acteur Fran\u00e7ois Maistre, ex-mari d\u2019Aurore et p\u00e8re de C\u00e9cile. <\/p>\n<p>Affaire de famille \u00e9galement avec \u00abChicago\u00bb qui, dans un grand \u00e9lan incestueux, recycle avec une euphorie communicative toute l\u2019histoire des \u00abmusicals\u00bb, du cabaret berlinois aux com\u00e9dies chant\u00e9es de Marilyn Monroe en passant par les trottoirs de Broadway. M\u00eame l\u2019\u00e9trange et nordique \u00abDancer in the Dark\u00bb de Lars Von Trier y est cit\u00e9 (les sc\u00e8nes de prison et les bruits qui ouvrent la porte \u00e0 l\u2019imaginaire), tout comme l\u2019\u00e9tourdissant et d\u00e9sormais r\u00e9f\u00e9rentiel \u00abMoulin Rouge\u00bb de Baz Luhrmann (m\u00eame principe du montage rapide et haletant).<\/p>\n<p>Promis \u00e0 une moisson d\u2019Oscars, \u00abChicago\u00bb est le film que les Am\u00e9ricains attendaient. Non seulement il raconte un pan de leur histoire la plus mythique &#8212; la prohibition de Chicago &#8211;, mais il acquiert aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 n\u2019est plus la cons\u00e9quence d\u2019un talent mais la condition indispensable pour en avoir, une r\u00e9sonance tr\u00e8s pertinente, tr\u00e8s moderne. Le film devient ainsi une satire de la justice et des m\u00e9dias am\u00e9ricains, une r\u00e9flexion rigolote sur les d\u00e9rives du show-biz et sur la versatilit\u00e9 du public, \u00e0 la fois terriblement sentimental et cynique. <\/p>\n<p>A l\u2019origine, \u00abChicago\u00bb est un show cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Broadway en 1975 par les auteurs-compositeurs John Kander et Fred Ebb, mis en sc\u00e8ne et chor\u00e9graphi\u00e9 par Bob Fosse. Il raconte l\u2019histoire de Velma (Catherine Zeta-Jones), showgirl \u00e0 succ\u00e8s, et de Roxy (Ren\u00e9e Zellweger), godiche blonde qui r\u00eave de se produire sur sc\u00e8ne et qui est pr\u00eate \u00e0 tout pour y parvenir.<\/p>\n<p>Les deux se retrouvent en prison. La premi\u00e8re parce qu\u2019elle a tu\u00e9 son Jules et sa soeur surpris en flagrant d\u00e9lit; la seconde parce qu\u2019elle a abattu son amant apr\u00e8s avoir d\u00e9couvert qu\u2019il se moquait d\u2019elle. Sauv\u00e9es de la potence par l\u2019avocat Billy Flynn qui gagne tous ses proc\u00e8s en les transformant en show m\u00e9diatiques, les deux meurtri\u00e8res, rivales dans un premier temps, finissent en duo de music-hall.<\/p>\n<p>Si le spectacle encha\u00eenait les num\u00e9ros musicaux un peu \u00e0 la mani\u00e8re du music hall, le film fait plus: gr\u00e2ce \u00e0 un stup\u00e9fiant montage altern\u00e9, il met en rapport la vie ordinaire de Roxy, \u00e9pouse trop jolie d\u2019un homme trop na\u00eff, et sa vie projet\u00e9e de star. Le danseur et chor\u00e9graphe Rob Marshall, dont c\u2019est le premier film, s\u2019amuse \u00e0 faire glisser le r\u00e9el vers l\u2019illusion, \u00e0 superposer le fait et son interpr\u00e9tation, \u00e0 rendre lisible les pens\u00e9es cach\u00e9es des uns et des autres.<\/p>\n<p>Si on peut parfois regretter le syst\u00e9matisme du proc\u00e9d\u00e9, on est baba d\u2019admiration devant la virtuosit\u00e9 de certaines sc\u00e8nes: le num\u00e9ro de ventriloque et le ballet de marionnettes qui s\u2019en suit; le tango en ombres chinoises dans le p\u00e9nitencier ou le num\u00e9ro de claquettes dans le pr\u00e9toire, jou\u00e9 par un Richard Gere au sourire \u00e0 la Montand mais trop emprunt\u00e9 pour \u00eatre v\u00e9ritablement cr\u00e9dible. <\/p>\n<p>L\u00e0 o\u00f9 Lars Von Trier inventait le \u00abmusical\u00bb minimaliste, presque conceptuel, l\u00e0 o\u00f9 Baz Luhrmann pulv\u00e9risait les codes et les standards de la com\u00e9die musicale pour accoucher d\u2019une f\u00e9erie melting-pot, Rob Marshall reste classique: les chansons de \u00abChicago\u00bb sont presque toutes des tubes, des standards inspir\u00e9s du jazz pour la plupart, les num\u00e9ros restent tr\u00e8s cadr\u00e9s (les bas r\u00e9sille et le chapeau claque\/la material girl\/le duo brune et blonde) et les r\u00e9f\u00e9rences tr\u00e8s hollywoodiennes. Le plaisir que distille \u00abChicago\u00bb ne vient pas de sa capacit\u00e9 \u00e0 innover mais de l\u2019amour infini que le metteur en sc\u00e8ne \u00e9prouve pour le genre. Il ne met aucune limite \u00e0 son admiration et ose tout puisqu\u2019il aime. <\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que derri\u00e8re chaque sc\u00e8ne se cache le souvenirs de plusieurs films ador\u00e9s et que derri\u00e8re les deux actrices sont ressuscit\u00e9es toutes les stars, les vraies, du cin\u00e9ma: de Marlene Dietrich \u00e0 Louise Brooks, de Judy Garland \u00e0 Marilyn Monroe, de Liza Minnelli \u00e0 Bette Davis, de Rita Hayworth \u00e0 Cyd Charisse, de Jane Russell \u00e0 Joan Crawford.<\/p>\n<p>C\u2019est cette d\u00e9claration d\u2019amour foisonnante au cin\u00e9ma musical, ainsi que l\u2019immoralit\u00e9 enjou\u00e9e de son propos, qui font de \u00abChicago\u00bb un film enthousiasmant, joyeux, revitalisant. Exactement ce dont on a besoin en p\u00e9riode de crise &#8212; d\u2019ailleurs, la com\u00e9die musicale n\u2019a jamais mieux march\u00e9 que dans les ann\u00e9es les plus sombres de l\u2019histoire: quand le besoin de s\u2019\u00e9tourdir devient vital le pire n\u2019est jamais loin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abLa Fleur du mal\u00bb et \u00abChicago\u00bb mettent en sc\u00e8ne des assassins impunis, voire r\u00e9compens\u00e9s par leur forfaits. Dans les deux films, le cynisme du propos est transcend\u00e9, soit par la complexit\u00e9 des personnages, soit par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1276","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1276","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1276"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1276\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1276"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1276"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1276"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}