



{"id":1261,"date":"2003-02-09T00:00:00","date_gmt":"2003-02-08T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1261"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1261","title":{"rendered":"A propos du m\u00e9cano g\u00e9ant de Lucas Belvaux"},"content":{"rendered":"<p>Doit-on forc\u00e9ment voir les trois longs m\u00e9trages de Lucas Belvaux pour comprendre quelque chose? Non, bien s\u00fbr, puisque chaque film est autonome; chacun poss\u00e8de sa logique, sa dramaturgie, son climat.<\/p>\n<p>\u00abUn couple \u00e9patant\u00bb, soit Ornella Muti et Fran\u00e7ois Morel, fonctionne comme une com\u00e9die vaudevillesque, avec des dialogues aiguis\u00e9s et des quiproquos en cha\u00eene. \u00abCavale\u00bb, avec Lucas Belvaux et Catherine Frot, avance comme un thriller politique ou un portrait de terroriste. Film\u00e9 cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule, \u00abApr\u00e8s la vie\u00bb, domin\u00e9 par Dominique Blanc et Gilbert Melki, raconte un drame conjugal li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9pendance. Tous ont un d\u00e9but, un milieu et une fin.<\/p>\n<p>Y a-t-il un ordre de visionnement \u00e0 respecter? Le mieux est de former \u00e0 partir des trois titres la phrase la plus simple: \u00abUn couple \u00e9patant (1) cavale (2) apr\u00e8s la vie (3)\u00bb. Si on aime jouer au \u00abMemory Spiel\u00bb, que l\u2019on accepte que certains \u00e9l\u00e9ments restent en suspens ou, au contraire, qu\u2019ils soient r\u00e9v\u00e9l\u00e9s avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pos\u00e9s, on peut aussi opter pour \u00abApr\u00e8s la vie un couple \u00e9patant cavale\u00bb ou \u00abCavale un couple \u00e9patant apr\u00e8s la vie\u00bb ou encore \u00abCavale apr\u00e8s la vie un couple \u00e9patant\u00bb etc.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de mode d\u2019emploi strict. Lucas Belvaux a con\u00e7u sa trilogie de sorte qu\u2019on puisse toujours y entrer, m\u00eame si c\u2019est par la fen\u00eatre ou la porte de derri\u00e8re. Bien s\u00fbr, les \u00e9v\u00e9nements et situations seront per\u00e7us diff\u00e9remment selon la chronologie, mais n\u2019en seront pas plus ou moins vrais. De toute mani\u00e8re, quel que soit l\u2019ordre, le spectateur est invit\u00e9 \u00e0 faire son propre film puisque les hors champs font partie int\u00e9grante de ce m\u00e9cano g\u00e9ant. Et ce sont les off, tout ce qui n\u2019est pas \u00e0 l\u2019\u00e9cran mais dont on sent la pr\u00e9sence, l\u2019existence, qui donne \u00e0 l\u2019entreprise de Lucas Belvaux son c\u00f4t\u00e9 familier, vivant, organique. Il faut un sacr\u00e9 talent pour faire exister au cin\u00e9ma ce que l\u2019on ne voit pas!<\/p>\n<p>Peut-on adorer un film et d\u00e9tester les deux autres? Cela para\u00eet difficile tant ils sont imbriqu\u00e9s les uns dans les autres, tant les personnages sont li\u00e9s entre eux, tant leurs histoires se croisent et s\u2019embo\u00eetent. Rien ne se perd, rien ne se gagne, tout se transforme dans cette trilogie qui additionne les points de vue, mais pas les situations \u2013 les m\u00eames histoires s\u2019y d\u00e9ploient au m\u00eame endroit (Grenoble) et au m\u00eame moment (quelques jours en \u00e9t\u00e9).<\/p>\n<p>Ce n\u2019est donc ni un feuilleton, ni une s\u00e9rie, m\u00eame si la d\u00e9marche de Belvaux n\u2019est pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de certains concepts de t\u00e9l\u00e9vision, notamment de \u00ab24 Heures Chrono\u00bb, s\u00e9rie am\u00e9ricaine de 24 \u00e9pisodes qui raconte en temps r\u00e9el une journ\u00e9e de la vie d\u2019un agent antiterroriste &#8212; cet \u00e9v\u00e9nement distingu\u00e9 aux Emmy Awards sera d\u2019ailleurs diffus\u00e9 en mars sur la TSR. On peut en revanche rejeter en bloc cette entreprise, la juger trop th\u00e9orique, ennuyeuse, \u00abterroriste\u00bb m\u00eame dans sa mani\u00e8re d\u2019obliger le spectateur au multipack.<\/p>\n<p>Est-ce que l\u2019on peut comparer la trilogie de Belvaux au diptyque d\u2019Alain Resnais, \u00abSmoking\/No smoking\u00bb? Non, pas tout \u00e0 fait.<\/p>\n<p>\u00abSmoking\/No Smoking\u00bb est un jeu de l\u2019esprit, un concept imagin\u00e9 \u00e0 partir de combinaisons math\u00e9matiques, les probabilit\u00e9s. Resnais lorgne du c\u00f4t\u00e9 du th\u00e9\u00e2tre, de Guitry notamment, tandis que Lucas Belvaux tente de capter quelque chose du souffle de la vie dans ces histoires terriblement humaines, o\u00f9 rien n\u2019est jamais s\u00fbr: la m\u00eame sc\u00e8ne peut \u00eatre dr\u00f4le, dramatique ou anodine.<\/p>\n<p>C\u2019est plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de la litt\u00e9rature qu\u2019il faudrait aller chercher une \u00e9quivalence, le roman \u00e9pistolaire par exemple ou des \u0153uvres polyphoniques, dont le temps est la mati\u00e8re premi\u00e8re, comme \u00abLa Recherche\u00bb de Proust o\u00f9 des personnages, des comportements, des phrases trouvent leur sens bien plus tard dans la narration.<\/p>\n<p>Si les situations sont les m\u00eames d\u2019un film \u00e0 l\u2019autre, n\u2019a-t-on pas l\u2019impression de redites? Non. D\u2019une part parce que tout ne se rejoue pas, loin de l\u00e0, ensuite parce que les sc\u00e8nes qui reviennent ne sont jamais film\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re, au point d\u2019ailleurs de ne pas les reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>C\u2019est particuli\u00e8rement vrai de la sc\u00e8ne o\u00f9 Dominique Blanc souffre d\u2019une crise de manque. Dans \u00abCavale\u00bb, le point de vue adopt\u00e9 est celui du \u00absauveteur\u00bb, le terroriste en cavale, tandis que dans \u00abApr\u00e8s la vie\u00bb, il \u00e9pouse celui de Dominique Blanc.<\/p>\n<p>Dans \u00abCavale\u00bb, on est agac\u00e9 par l\u2019irresponsabilit\u00e9 de la junkie; dans \u00abApr\u00e8s la vie\u00bb, en compassion avec la douleur, la panique suffocante, de cette fille d\u00e9truite par la maladie. Certaines sc\u00e8nes peuvent m\u00eame se lire tout \u00e0 fait diff\u00e9remment. On croit Pascal, le flic t\u00e9n\u00e9breux, amoureux d\u2019Ornella Muti dans \u00abUn Couple \u00e9patant\u00bb, on comprend qu\u2019il n\u2019en est rien dans \u00abApr\u00e8s la vie\u00bb; mari volage dans le premier, amant tragique dans le second, c\u2019est pourtant le m\u00eame homme, au m\u00eame moment.<\/p>\n<p>Au-del\u00e0 de sa conception formelle, de quoi parle la trilogie? M\u00eame si chaque film met en sc\u00e8ne un couple, c\u2019est surtout de solitude que parle Lucas Belvaux. Fran\u00e7ois Morel et Ornella Muti vont droit dans le mur, chacun de son c\u00f4t\u00e9, dans leur surench\u00e8re parano\u00efaque.<\/p>\n<p>Solitude de Luca Belvaux, terroriste d\u2019extr\u00eame gauche pour qui le monde n\u2019a pas chang\u00e9 depuis la chute du Mur, qui accepte de vivre comme un rat pour continuer \u00e0 y croire et termine sa trajectoire aval\u00e9 par la neige. Solitude de Dominique Blanc et Gilbert Melki qui confondent amour et d\u00e9pendance. Car chacun a sa drogue dans cette trilogie: morphine, pouvoir, sexe, id\u00e9al r\u00e9volutionnaire, confort bourgeois, hypocondrie, jalousie.<\/p>\n<p>Chacun \u00abdeale\u00bb avec son manque. Dans cette configuration, c\u2019est \u00e9videmment Pascal, le flic (Gilbert Melki) qui a la meilleure place; c\u2019est par lui que transite came, informations, secrets. Par sa fonction &#8212; mobilit\u00e9 et surveillance &#8211;, il est au c\u0153ur des intrigues ou \u00e0 leur marge, mais toujours l\u00e0, inquiet et inqui\u00e9tant, protecteur et dealer. Lui, c\u2019est aux sentiments qu\u2019il se shoote; et pour en obtenir, il est capable des pires trafics.<\/p>\n<p>S\u2019il ne fallait voir qu\u2019un seul de la trilogie, lequel serait-ce?<\/p>\n<p>\u00abApr\u00e8s la vie\u00bb qui r\u00e9sout certaines des \u00e9nigmes pos\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment mais surtout qui raconte des choses subtiles, violentes, terribles sur l\u2019amour et la d\u00e9pendance. C\u2019est le plus sombre des trois, mais aussi le plus optimiste; le seul \u00e0 laisser une porte ouverte \u00e0 un avenir possible. Lucas Belvaux aime ses personnages, c\u2019est incontestable, mais ne croit plus gu\u00e8re en l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette trilogie simultan\u00e9e constitue une exp\u00e9rience de cin\u00e9ma in\u00e9dite. Le spectateur s&rsquo;y sent \u00e0 la fois acteur et d\u00e9tective (il y a des \u00e9nigmes \u00e0 r\u00e9soudre). Mode d&#8217;emploi.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1261","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1261","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1261"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1261\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1261"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1261"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1261"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}