



{"id":1252,"date":"2003-01-28T00:00:00","date_gmt":"2003-01-27T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1252"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"de roulet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1252","title":{"rendered":"Davos 2003, confession d\u2019un casseur (suite et fin)"},"content":{"rendered":"<p>Lire <a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=1251>ici<\/a> la premi\u00e8re partie du r\u00e9cit.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<\/p>\n<p>\u00abOn s\u2019\u00e9tait fait mener en bateau, en train, il allait falloir sortir de Landquart par nos propres moyens.<\/p>\n<p>La seule voie qui restait libre \u00e9tait le long de l\u2019autoroute, mais tandis qu\u2019on \u00e9tait dans les trains, les tourelles blind\u00e9es des canons \u00e0 eau allemands avaient pris position sur cette ligne-l\u00e0. Un h\u00e9licopt\u00e8re \u00e0 basse altitude coordonnait leurs man\u0153uvres.<\/p>\n<p>On s\u2019est approch\u00e9 avec le reste de la foule, \u00e7a faisait tr\u00e8s mise en sc\u00e8ne d\u2019une bataille de l\u2019Empire. Genre grand spectacle pour Guerre et Paix. Entre les voies ferr\u00e9es et l\u2019autoroute, un grand champ de neige attendait la bataille.<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, la garde imp\u00e9riale compacte derri\u00e8re ses boucliers pointait ses fusils sur la lign\u00e9e qui se pr\u00e9parait en face, sur au moins deux cents m\u00e8tres de longueur. Un gros tambour rythmait l\u2019avanc\u00e9e des manifestants. On marchait presque au pas, quelques-uns avaient pr\u00e9par\u00e9 des boules de neige et on montait \u00e0 l\u2019assaut pour essayer de briser l\u2019encerclement. On se tenait tous les trois par la main, j\u2019avais l\u2019estomac nou\u00e9.<\/p>\n<p>D\u00e8s qu\u2019on a \u00e9t\u00e9 a port\u00e9e de fusil, ils on tir\u00e9. Balles de caoutchouc, grenades lacrymog\u00e8nes et jet d\u2019eau glac\u00e9e. Les gens tombaient dans la neige, on entendait des hurlements de douleur.<\/p>\n<p>Nous trois, on a r\u00e9ussi une retraite honorable jusque derri\u00e8re un panneau jaune annon\u00e7ant l\u2019heure de d\u00e9part des trains. Dans l\u2019\u00e9paisse fum\u00e9e, les gens toussaient, crachaient, vomissaient. On n\u2019y voyait plus rien. Visiblement on avait sous-estim\u00e9 nos forces. <\/p>\n<p>Quelques courageux, munis de masques de fortune, remontaient \u00e0 l\u2019assaut, prot\u00e9g\u00e9s par des panneaux publicitaires qu\u2019ils avaient d\u00e9mont\u00e9s. Le tambour inlassable continuait de les accompagner. Tout le monde \u00e9tait oblig\u00e9 de porter un foulard sur le nez et la bouche, les porteurs de lunettes \u00e9taient doublement aveugl\u00e9s. <\/p>\n<p>Une fille cherchait ses verres de contact \u00e0 quatre pattes dans la neige, ils l\u2019ont encore asperg\u00e9e. Ma copine, mon copain et moi on s\u2019est retrouv\u00e9s sains et saufs sur un monticule. Ma copine regardait la sc\u00e8ne en pleurant. Comme c\u2019est une lettreuse, elle a cit\u00e9 Flaubert : \u00abDe la politique, je ne connais qu\u2019une chose: l\u2019\u00e9meute.\u00bb<\/p>\n<p>\u00c7a n\u2019en finissait pas, ils fauchaient nos lignes comme la mort moissonne les siens. Les \u00e9quipes de secouristes \u00e9taient arriv\u00e9s avec leurs brassards rouges, mais les flics allemands ne semblent pas avoir sign\u00e9 les Conventions de Gen\u00e8ve. Ils leur envoyaient des rafales d\u2019eau glac\u00e9e d\u00e8s qu\u2019ils les voyaient approcher. Le vent heureusement a tourn\u00e9, rabattant les gaz sur les troupes de l\u2019Empire qui n\u2019avaient c\u00e9d\u00e9 aucun centim\u00e8tre de terrain.<\/p>\n<p>Maintenant que la bataille \u00e9tait perdue, les discussions reprenaient sous forme de slogans dont on badigeonnait les trains. \u00abWipe out WEF\u00bb en noir sur les vitres des cabines t\u00e9l\u00e9phoniques, sur tous les wagons bloqu\u00e9s par l\u00e0. \u00abLaissons le pouvoir au WEF, qu\u2019on rigole un peu\u00bb<\/p>\n<p>Ma copine pr\u00e9tend que chacun a besoin de sa mise en sc\u00e8ne, le WEF s\u2019est mis en sc\u00e8ne avec un grand fracas qui doit cacher ses inepties. Nous aussi, notre protestation voudrait se mettre en sc\u00e8ne. Mais la n\u00f4tre n\u2019a pas la visibilit\u00e9 esp\u00e9r\u00e9e, elle se fait l\u00e0 dans cette morne plaine o\u00f9 personne ne voit notre courage, nos lignes qui montent \u00e0 l\u2019assaut de l\u2019Empire avec de simples boules de neige et des p\u00e9tards color\u00e9s.<\/p>\n<p>On a pris place dans un wagon vide, on attend. On n\u2019est pas venu ici pour un bapt\u00eame du feu, on est des gens pacifiques. A quinze heures cinquante-cinq, on entend un haut-parleur de la police annoncer: \u00abL\u2019usage des gaz est d\u00e9sormais termin\u00e9, les chemins de fers vont mettre \u00e0 disposition un train pour Zurich.\u00bb<\/p>\n<p>Mais les flics allemands ne doivent pas avoir bien compris le message, car cinq minutes plus tard, voil\u00e0 que, sans sommation, leurs tourelles attaquent la foule compacte \u00e0 revers. D\u00e9sormais plus aucun endroit n\u2019est \u00e0 l\u2019abri, m\u00eame les wagons sont pleins de gaz \u00e9touffants. Les employ\u00e9es des chemins de fer ne peuvent pas faire repartir les trains, car les flics ont ordonn\u00e9 de couper l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Sinon leurs canons \u00e0 eau les \u00e9lectrocuteraient. La nuit vient lentement apr\u00e8s le rose sur les Alpes, \u00e7\u2019aurait pu \u00eatre une belle journ\u00e9e de surf.<\/p>\n<p>Il a fallu attendre encore jusqu\u2019\u00e0 cinq heures et demie pour qu\u2019enfin deux trains partent pour Zurich. Dans le compartiment, chacun panse ses plaies, ses rougeurs. On se partage le peu de chocolat qui reste au fond des poches, on parle de la violence. Surtout de celle qui nous a \u00e9t\u00e9 faite. Six heures d\u2019enfermement dans une gare sans avoir vu Davos.<\/p>\n<p>La rage et le d\u00e9pit nous font dire n\u2019importe quoi. Les politiques parmi nous disent que c\u2019est la faute au gouvernement suisse, \u00e0 Berne. D\u2019autres se plaignent seulement de n\u2019avoir crois\u00e9 que des canons \u00e0 eau et pas de canons \u00e0 neige. D\u2019autres encore se font raconter au t\u00e9l\u00e9phone le d\u00e9tail des b\u00e9taill\u00e8res de Fideris. <\/p>\n<p>A Zurich, le train s\u2019arr\u00eate sur une voie de garage, pr\u00e8s de la poste, le comit\u00e9 d\u2019accueil policier est digne d\u2019une capitale. H\u00e9licopt\u00e8re, paniers \u00e0 salade et leurs boucliers en osier. On prend tout de suite le train pour Berne. Ma copine envoie un SMS \u00e0 ses parents pour dire que sa journ\u00e9e de surf a \u00e9t\u00e9 magnifique, je t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 ma m\u00e8re pour annoncer mon retour sain et sauf, le T\u00e9l\u00e9journal qu\u2019elle vient de voir ne lui a pas remont\u00e9 le moral.<\/p>\n<p>Mon copain compose un SMS \u00e0 la Tessinoise rencontr\u00e9e ce matin, elle vient de repasser le Gothard.<\/p>\n<p>Beaucoup de Zurichois, qui ont d\u00e9cid\u00e9 de faire avec nous le d\u00e9placement \u00e0 Berne, nous accompagnent encore une peu pour la soir\u00e9e. On les voit pr\u00e9parer leurs cagoules de ski, ils discutent de la mani\u00e8re dont il faut prendre les grenades lacrymog\u00e8nes pour les renvoyer: gants de cuir avec la paume rembourr\u00e9e.<\/p>\n<p>Je sors de ma poche les balles de caoutchouc hexagonales que j\u2019ai re\u00e7ues dans les jambes. Ils m\u2019expliquent comment s\u2019en prot\u00e9ger. Nous nous parlons par gestes, m\u00eal\u00e9s d\u2019anglais. <\/p>\n<p>J\u2019appr\u00e9cie leur savoir-faire. Ils me conseillent, pour la prochaine fois, de m\u2019habiller en noir comme eux pour ne pas \u00eatre rep\u00e9r\u00e9. En discutant de la vie, j\u2019apprends que je ne suis pas ici le seul \u00e9tudiant en m\u00e9decine. Eux aussi ont peu de temps en dehors de leurs \u00e9tudes.<\/p>\n<p>Sacrifier tout un samedi pour aller \u00e0 Davos et rester en carafe ne les satisfait pas. Voil\u00e0 pourquoi, disent-ils, ils viennent \u00e0 Berne rendre \u00e0 qui de droit la monnaie de sa pi\u00e8ce.<\/p>\n<p>J\u2019apprends par la m\u00eame occasion qu\u2019en 1936 un \u00e9tudiant en m\u00e9decine qui \u00e9tait mont\u00e9 \u00e0 Davos, avait froidement assassin\u00e9 le chef des nazis suisses. Il avait mon \u00e2ge. A l\u2019\u00e9poque, ils n\u2019avaient pas encore construit les b\u00e9taill\u00e8res de Fideris, disent mes nouveaux amis.<\/p>\n<p>A neuf heures pile, enfin, notre train s\u2019arr\u00eate en gare. La voix soulag\u00e9e du contr\u00f4leur annonce: \u00abBerne, tout le monde descend, pour les correspondances, veuillez consulter les horaires\u00bb.<\/p>\n<p>Une \u00e9norme clameur r\u00e9sonne sur les quais. On sort en masse. Dans le hall central, les gens venus des autres trains nous attendent avec des fanfares et des tambours. Nos SMS ont bien march\u00e9. Toute la rage contenue de la multitude est l\u00e0 quand nous sortons ensemble sur la place devant la gare.<\/p>\n<p>Les flics aussi ne s\u2019y sont pas tromp\u00e9s qui nous attendent \u00e9quip\u00e9s de leur canon \u00e0 eau. A vrai dire, un mod\u00e8le ridicule apr\u00e8s les mastodontes allemands de Landquart. Comme tout le monde, je mets tout de suite un foulard sur le nez, l\u2019exp\u00e9rience grisonnaise m\u2019ayant suffit. Je m\u2019entends crier \u00e0 tue-t\u00eate: \u00abWipe out WEF\u00bb.<\/p>\n<p>A trois, avec ma copine et mon copain, on se tient par les coudes comme un groupe de fans du HC Davos. La place est noire de monde, plusieurs milliers, et demain ils parleront de nous en disant un \u00abgroupuscule de gens masqu\u00e9s\u00bb. On avance sous l\u2019arcade d\u2019un grand h\u00f4tel marqu\u00e9 Schweizerhof. Ma copine dit que c\u2019est l\u00e0 que se r\u00e9unissent ceux qui envoient les flics \u00e0 Davos. <\/p>\n<p>Il ne s\u2019est encore rien pass\u00e9 quand leur canon \u00e0 eau, sans sommation, nous arrose de plein fouet. La foule compacte ne peut s\u2019enfuir, on est plaqu\u00e9s contre les fa\u00e7ades. On va se faire encercler une deuxi\u00e8me fois. La m\u00eame odeur de gaz nous \u00e9touffe. Ma copine, compl\u00e8tement cagoul\u00e9e, s\u2019approche d\u2019un petit arbre en pot qui d\u00e9core l\u2019entr\u00e9e de cet h\u00f4tel chic. Elle le saisit par le tronc. Avant que j\u2019aie pu la retenir, elle le soul\u00e8ve, le brandit de toutes ses forces et le balance dans la devanture du hall. Le verre se brise en milliers de petits morceaux. On dirait la neige de Davos apport\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 Berne.<\/p>\n<p>Je ne sais comment on a fait pour s\u2019enfuir jusque dans la gare avec les jets d\u2019eau qui nous poursuivent. On arrive sur le quai, tremblants tous les trois, on attend le train. On ne sait pas bien pourquoi ma copine a fait \u00e7a, ce geste violent et symbolique, mais au fond on l\u2019approuve. Elle nous a lib\u00e9r\u00e9s d\u2019une \u00e9norme rage dont personne n\u2019avait accept\u00e9 la mise en sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Une Zurichoise qui pleure \u00e0 cause d\u2019une balle de caoutchouc dans le ventre s\u2019assied \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous, suffoqu\u00e9e. On se comprend sans rien dire, on est la g\u00e9n\u00e9ration Fideris.\u00bb<\/p>\n<p>P.c.c: Daniel de Roulet<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;&#8211;<br \/>\nDaniel de Roulet est co-pr\u00e9sident de la nouvelle association d\u2019\u00e9crivains AdS. Il a \u00e9crit une histoire en trente \u00e9pisodes, \u00ab<a href=http:\/\/largeur.com\/expArt.asp?artID=987>Davos Terminus<\/a> \u00bb, parue sur Largeur.com et dont le Financial Times a recommand\u00e9 la lecture aux participants au forum. \u00abDavos Terminus\u00bb a aussi \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 en anglais, en allemand et en italien.<\/p>\n<p>Le 29 janvier 2003, \u00e0 20.00 sur la station DRS2 aura lieu la deuxi\u00e8me diffusion de sa pi\u00e8ce radiophonique : \u00abGlobal Players\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On avait sacrifi\u00e9 un week-end de surf pour aller protester \u00e0 Davos. Mais les flics nous ont bloqu\u00e9s \u00e0 Landquart. On a fini la soir\u00e9e dans la capitale. 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