



{"id":1243,"date":"2003-01-16T00:00:00","date_gmt":"2003-01-15T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1243"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1243","title":{"rendered":"\u00abGangs of New York\u00bb, l\u2019\u00e9criture des cicatrices"},"content":{"rendered":"<p>\u00abGangs of New York\u00bb, inspir\u00e9 par le livre de Herbert J. Asbury paru en 1927, est construit comme un op\u00e9ra: prologue, ouverture, trois actes distincts dont chacun poss\u00e8de son morceau de bravoure (un incendie tragi-comique, une sc\u00e8ne burlesque de repr\u00e9sentation th\u00e9\u00e2trale, un duel de music-hall dans une pagode baroque) et final glorieux avec pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019\u00e9cran de tous les figurants, m\u00eame les animaux du cirque Barnum.<\/p>\n<p>Plus qu\u2019une fresque historique, c\u2019est d\u2019avantage un spectacle \u00e9pique et lyrique \u2013 une partie de la presse am\u00e9ricaine le lui a d\u2019ailleurs reproch\u00e9. Martin Scorsese que le crime organis\u00e9 et les luttes claniques (\u00abLes Affranchis\u00bb, \u00abCasino\u00bb) ainsi que la violence urbaine (\u00abTaxi Driver\u00bb) ont toujours passionn\u00e9 y livre sa vision du monde et de l\u2019humanit\u00e9: grise de cendres et sans m\u00e9moire. <\/p>\n<p>La sc\u00e8ne de prologue montre en tr\u00e8s gros plan un homme, un pr\u00eatre plus pr\u00e9cis\u00e9ment (Liam Neeson), en train de se raser. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre bless\u00e9 la joue, une goutte de sang perle sur le couteau. L\u2019homme dit \u00e0 son fils qui le regarde subjugu\u00e9 de ne jamais nettoyer les taches de sang sur le m\u00e9tal.<\/p>\n<p>Raser et saigner, c\u2019est le programme des premiers occupants de la New York moderne, des barbares \u00e0 peine sortis de la pr\u00e9histoire avec leurs grigris, peaux de b\u00eate, totems et peintures guerri\u00e8res. Scorsese ne pouvait \u00eatre plus explicite en situant les premi\u00e8res s\u00e9quences de son film dans une grotte, tani\u00e8re et arsenal d\u2019un des deux gangs. Nous ne sommes pas tr\u00e8s loin des images de la s\u00e9rie documentaire, \u00abL\u2019Odyss\u00e9e de l\u2019esp\u00e8ce\u00bb, qui raconte l\u2019\u00e9viction de Neandertal par l\u2019homo sapiens.<\/p>\n<p>L\u2019action se situe en 1846. Le clan des Natives (les anglo-saxons protestants, descendants des premiers colons) men\u00e9 par Bill le Boucher (Daniel Day Lewis proprement hallucinant) s\u2019oppose \u00e0 la bande des Dead Rabbits, immigrants irlandais fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9s, guid\u00e9 par le pr\u00eatre Vallon. L\u2019enjeu de leurs rixes \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition est le contr\u00f4le du quartier de Five Points, au sud de l\u2019\u00eele de Manhattan, une sorte de Cour des Miracles o\u00f9 vivent comme dans un cloaque tous les damn\u00e9s de la terre promise, les gueux, les putes, les assassins, les handicap\u00e9s, les voleurs, les mendiants et les tueurs.<\/p>\n<p>Cette premi\u00e8re bataille, capitale pour le contr\u00f4le du quartier mais plus encore pour le r\u00e9cit qui va nous \u00eatre racont\u00e9, est film\u00e9e comme une sc\u00e8ne de Moyen Age, un tableau de Brueghel, une sc\u00e8ne de village sous la neige, laquelle devient de plus en plus rouge au fil du combat. \u00abLa guerre c\u2019est un morceau de fer dans un morceau de chair\u00bb, disait Godard dans \u00abMozart for ever\u00bb. C\u2019est litt\u00e9ralement ce que montre Scorsese dans ce film \u00e0 la violence omnipr\u00e9sente mais stylis\u00e9e, o\u00f9 les cicatrices sont des m\u00e9moires vivantes, les t\u00e9moins d\u2019une histoire \u00e0 la fois personnelle et collective.<\/p>\n<p>Il y a m\u00eame une certaine \u00e9rotisation de la cicatrice dans \u00abGangs of New York\u00bb comme le montre la sc\u00e8ne d\u2019amour entre DiCaprio (poids plume face \u00e0 Daniel Day Lewis) et Cameron Diaz (dont le r\u00f4le a \u00e9t\u00e9 beaucoup coup\u00e9 au montage), o\u00f9 chacun des amants montre \u00e0 l\u2019autre ses stigmates. C\u2019est, hormis la Bible, la seule chose \u00ab\u00e9crite\u00bb dans cet univers de vocif\u00e9ration.<\/p>\n<p>Donc, comme on peut s\u2019y atteindre pour une sc\u00e8ne inaugurale, le combat d\u2019ouverture se solde par la mort du Pr\u00eatre, tu\u00e9 sous les yeux de son fils. Seize ans plus tard, le fils (Leonardo DiCaprio) rebaptis\u00e9 Amsterdam, viendra venger son p\u00e8re en s\u2019introduisant dans le clan des Natives, devenant le bras droit, puis le fils spirituel du Boucher. R\u00e9ussira-t-il \u00e0 trahir ce p\u00e8re de substitution, cruel mais s\u00e9ducteur, injuste mais dot\u00e9 d\u2019un vrai sens de l\u2019honneur, assassin d\u2019un homme auquel il rend hommage chaque ann\u00e9e?<\/p>\n<p>Amsterdam avouera-t-il sa v\u00e9ritable identit\u00e9 \u00e0 son protecteur? Son meurtre apaisera-t-il sa vengeance ou en provoquera-t-il une autre? Autant de questions qui rythment la trame \u0153dipienne du film, encore aiguis\u00e9e par le fait que Bill le Boucher et Amsterdam se partagent la m\u00eame femme, Jennie Everdeane (Cameron Diaz), pick-pocket irlandaise.<\/p>\n<p>Ce qui est passionnant dans \u00abGangs of New York\u00bb, et qui vaut que le film soit d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9r\u00e9 comme un des plus importants de l\u2019ann\u00e9e, c\u2019est la lecture in\u00e9dite, du moins au cin\u00e9ma, de la naissance de l\u2019Am\u00e9rique moderne. Loin de la mythologie du western (conqu\u00eate des grands espaces, hymne \u00e0 la ruralit\u00e9, \u00e9limination des Indiens), loin \u00e9galement de l\u2019histoire officielle qui vante \u00abla grande d\u00e9mocratie bas\u00e9e sur le melting-pot\u00bb, Scorsese imagine un \u00abeastern\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une fiction urbaine qui se d\u00e9roule dans un quartier de New-York, Manhattan, livr\u00e9 aux combats de rue. <\/p>\n<p>Combats qui opposent des clans dont la diff\u00e9rence n\u2019est pas ethnique, \u00e0 peine religieuse, mais de droit du sol: les immigrants anciens (les Anglosaxons) rejetant les nouveaux (les Irlandais), dont le nombre constitue un danger. C\u2019est cette Am\u00e9rique l\u00e0 qui int\u00e9resse Scorsese, celle des marginaux, des affranchis, des maffiosi, des clandestins, autant de personnages qui nourrissent sa filmographie.<\/p>\n<p>Cette guerre des gangs pour la fondation des Etats-Unis, confondue avec celle d\u2019une ville (Scorsese est moins am\u00e9ricain que new-yorkais) est avant tout fratricide, quasiment incestueuse, \u00e0 l\u2019image du conflit qui oppose Bill le Boucher \u00e0 Amsterdam. Ce n\u2019est pas \u00e0 l\u2019Autre (Noir, Indien, Chinois) que les personnages de \u00abGangs of New York\u00bb doivent s\u2019affronter mais au M\u00eame, d\u2019o\u00f9 toute l\u2019imagerie tribale mais surtout l\u2019impossibilit\u00e9 pour les personnages principaux, sauf Jennie, d\u2019\u00eatre de plein pied dans l\u2019Histoire en cours.<\/p>\n<p>Dans la sc\u00e8ne finale, furieuse et chaotique, Scorsese montre combien l\u2019ultime duel entre l\u2019Anglosaxon Bill et l\u2019Irlandais Amsterdam se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9risoire face \u00e0 la violence de masse qui est en train de se produire \u00e0 quelques rues: des milliers d\u2019immigr\u00e9s irlandais pillant les maisons des riches pouvant s\u2019offrir leur exemption de la guerre de S\u00e9cession, tout en lynchant quelques Noirs au passage, et la meurtri\u00e8re r\u00e9pression des forces de l\u2019ordre pour les contenir.<\/p>\n<p>Cette brutale immaturit\u00e9 de l\u2019homme qui passe sa vie \u00e0 d\u00e9truire au lieu de construire &#8212; il n\u2019y a pas un seul geste de construction dans le film &#8211;, Scorsese la renforce avec son image de fin, Manhattan \u00e0 la fin du XXe si\u00e8cle vu du cimeti\u00e8re d\u2019en face, d\u2019o\u00f9 rayonnent deux grandes tours, dont on sait qu\u2019elles s\u2019effondreront.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Martin Scorsese signe une fresque impressionnante, o\u00f9 les cicatrices sont des m\u00e9moires vivantes, les t\u00e9moins d\u2019une histoire \u00e0 la fois personnelle et collective.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1243","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1243"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1243\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}