



{"id":1224,"date":"2002-12-15T00:00:00","date_gmt":"2002-12-14T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1224"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"images","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1224","title":{"rendered":"La r\u00e9v\u00e9lation cin\u00e9ma 2002? Matthew Barney!"},"content":{"rendered":"<p>La derni\u00e8re livraison de la famille Broccoli, \u00abDie Another Day\u00bb, se laisse voir et entendre avec plaisir. Au passage, le film \u00e9gratigne le mythe de l\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9 ironique de l\u2019agent 007 puisque James s\u2019y fait m\u00e9chamment torturer dans les ge\u00f4les de la Cor\u00e9e du nord. Prison dont il ressortira &#8212; apr\u00e8s l\u2019excellent g\u00e9n\u00e9rique chant\u00e9 par Madonna &#8212; sale, amaigri, les cheveux longs et la barbe broussailleuse, aussi peu sexy qu\u2019un finaliste de Koh Lanta!<\/p>\n<p>Terriblement trendy avec ses paysages d\u2019hiver \u00e9ternel et son palace tout en glace (le grand nord est actuellement le hit des tours operators), \u00abMeurs un autre jour\u00bb s\u2019autorise une amusante citation en forme de clin d\u2019\u0153il: la belle et mate Halle Berry, v\u00eatue d\u2019un maillot de bain avec poignard sur la hanche, sort de l\u2019eau comme jadis la sculpturale Ursula Andress, premi\u00e8re vraie Bond-girl.<\/p>\n<p>C\u2019est la m\u00eame Bernoise, splendide dans sa soixantaine flamboyante, qui a \u00e9t\u00e9 choisie par la star de l\u2019art contemporain, Matthew Barney, pour jouer dans un des cinq films &#8212; assur\u00e9ment le plus apais\u00e9 &#8212; qui forme le cycle dit des Cremaster, projet d\u2019une ambition folle que l\u2019artiste a mis huit ans \u00e0 concr\u00e9tiser.<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat est sid\u00e9rant. Barney d\u00e9veloppe un imaginaire baroque \u00e0 travers un syst\u00e8me de signes, de m\u00e9taphores et de symboles o\u00f9 se m\u00ealent la mythologie grecque \u00e0 l\u2019athl\u00e9tisme de haut niveau, la culture celtique au cin\u00e9ma hollywoodien, les rites francs-ma\u00e7ons aux derniers exploits de la g\u00e9n\u00e9tique, l\u2019art de la magie aux concepts de la psychanalyse, les clich\u00e9s de la culture am\u00e9ricaine \u00e0 l\u2019univers fantastique des contes d\u2019Europe du nord.<\/p>\n<p>Dans \u00abCremaster 5\u00bb, tragique histoire d\u2019amour tourn\u00e9e \u00e0 Budapest, Ursula Andress incarne une reine de la Nuit qui pleure la mort de son amant, interpr\u00e9t\u00e9 par Matthew Barney. Irrigu\u00e9 d\u2019une musique \u00e0 la m\u00e9lancolie majestueuse, cet \u00e9pisode est d\u2019un romantisme douloureux, tr\u00e8s proche des tableaux du peintre allemand Caspar David Friedrich.<\/p>\n<p>Envo\u00fbtant, op\u00e9ratique, d\u2019une beaut\u00e9 et d\u2019une tristesse infinie, ce film peupl\u00e9 de cr\u00e9atures f\u00e9eriques, d\u2019\u00eatres hybrides et de pigeons ramiers, cl\u00f4t l\u2019\u00e9pop\u00e9e des Cremaster, nom donn\u00e9 au muscle tenseur des testicules, le seul que l\u2019homme ne peut pas contr\u00f4ler car il r\u00e9agit aux stimuli ext\u00e9rieurs &#8212; froid, peur, d\u00e9sir.<\/p>\n<p>Le corps et ses m\u00e9tamorphoses, l\u2019identit\u00e9 sexuelle et ses mutations, l\u2019hybridit\u00e9 et la nostalgie platonicienne de l\u2019androgynie, la reproduction diff\u00e9renci\u00e9e et la s\u00e9paration qui s\u2019en suit, voil\u00e0 la grande affaire de Matthew Barney, 35 ans, qui fut athl\u00e8te de haut niveau, puis mannequin vedette avant d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019artiste le plus ambitieux et le plus complet de ce d\u00e9but de XXIe si\u00e8cle: son r\u00eave d\u2019un art total a quelque chose de wagn\u00e9rien, une d\u00e9mesure que certains n\u2019ont pas manqu\u00e9 de qualifier de \u00abfasciste\u00bb.<\/p>\n<p>Depuis, cet homme qui met son propre corps \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, qui le d\u00e9guise et le transforme au gr\u00e9 des besoins de ses films &#8212; il joue dans quatre d\u2019entre eux \u2013 est devenu le mari de Bj\u00f6rk et le p\u00e8re de leur petite Isadora.<\/p>\n<p>Il ne vous reste que trois semaines pour d\u00e9couvrir cette exposition multiforme (vid\u00e9o, sculptures, photographies, dessins, installations, films) qui modifie les r\u00e8gles \u00e9conomiques de l\u2019art contemporain: le collectionneur doit s\u2019engager en amont, produire l\u2019\u0153uvre, participer \u00e0 sa fabrication et pas se contenter de l\u2019acheter en sp\u00e9culant sur sa valeur.<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, pour financer ses longs m\u00e9trages, Matthew Barney vend les accessoires, dessins, installations, objets, costumes, photos qui ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s lors du tournage. Ces m\u00eames objets sont expos\u00e9s au Mus\u00e9e; ils accompagnent les films projet\u00e9s sur des \u00e9crans video.<\/p>\n<p>M\u00eame truff\u00e9 de r\u00e9f\u00e9rences cin\u00e9philiques (de Cronenberg \u00e0 David Lynch, des fr\u00e8res Coen \u00e0 Busby Berkeley, chor\u00e9graphe des ballets aquatiques, de Bunuel \u00e0 Pasolini, du western \u00e0 la s\u00e9rie B, du gore \u00e0 la com\u00e9die musicale), ces cinq films d\u2019in\u00e9gales longueurs, projet\u00e9s dans cinq salles diff\u00e9rentes, ne ressemblent \u00e0 rien de connu: ils n\u2019attendent pas du visiteur &#8212; mot plus ad\u00e9quat que spectateur &#8212; une approche lin\u00e9aire, narrative, chronologique mais encourage le regard circulaire, fragment\u00e9, al\u00e9atoire. On s\u2019y prom\u00e8ne sans se soucier de tout comprendre.<\/p>\n<p>Tandis que le cin\u00e9ma exige que tout ce qui a servi \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019un film (sc\u00e9nario, d\u00e9cors, costumes, story-board) puisse se dissoudre dans l\u2019\u0153uvre, s\u2019effacer au profit du r\u00e9sultat final, les films-sculptures de Matthew Barney \u00e9vitent cette orgueilleuse voracit\u00e9. Au contraire! D\u00e9cors, costumes, accessoires, dessins, photographies conservent leur autonomie, leur proportion, leur mat\u00e9rialit\u00e9: l\u2019artiste rappelle que derri\u00e8re le simulacre du cin\u00e9matographe, son image spectrale, son leurre, il y a toujours la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>A ce titre, et en d\u00e9pit d\u2019effets sp\u00e9ciaux d\u2019une rare beaut\u00e9, les films de Barney n\u2019ont rien de virtuels; ils sont exp\u00e9rimentaux mais classiques. Lui-m\u00eame se d\u00e9finit comme sculpteur. Son ambition: \u00ablib\u00e9rer les sculptures de leur gravit\u00e9\u00bb, d\u2019o\u00f9 les mat\u00e9riaux employ\u00e9s (cire d\u2019abeille, r\u00e9sine, vaseline, silicone, tapioca, autolubrifiant, t\u00e9flon, sagex) et cr\u00e9er des tensions entre absence (le cin\u00e9ma qui montre ce qui a d\u00e9j\u00e0 eu lieu) et pr\u00e9sence, parfois m\u00eame encombrante, des objets qui lui font \u00e9cho. L\u2019exposition donne \u00e0 voir et \u00e0 entendre les rimes qui existent entre film et sculpture; c\u2019est saisissant.<\/p>\n<p>Comme on ne peut ne pas voir les cinq \u00abCremaster\u00bb d\u2019affil\u00e9e (ou alors il faut compter sept heures de projection non stop) on tombe, au hasard de la visite sur des sc\u00e8nes hyperviolentes (une torture rectale dans l\u2019immeuble Chrysler), choquantes (des abeilles sortant d\u2019un vagin et recouvrant un p\u00e9nis), burlesques (Matthew Barney en satyre), \u00e9mouvantes (un ballet de claquettes sous-marines), spectaculaires (l\u2019univers f\u00e9erique de monstres hybrides), rigolotes (les ballons GoodYear sur fond de chor\u00e9graphies kitsch), r\u00e9p\u00e9titives (un rod\u00e9o), etc.<\/p>\n<p>Notre corps en mouvement circule entre ces films que l\u2019on regarde debout ou assis par terre comme des \u00e9coliers: on choisit de s\u2019y arr\u00eater ou pas: notre corps fait office de machine \u00e0 zapper. L\u00e0 aussi c\u2019est une autre fa\u00e7on d\u2019envisager le cin\u00e9ma, de mani\u00e8re plus active et physique, moins f\u00e9tichiste.<\/p>\n<p>On peut aussi voir les cinq \u00abCremaster\u00bb dans des conditions de diffusion normale puisque le complexe MK2 \u00e0 Paris offre la possibilit\u00e9 de les regarder en salles, un par un. C\u2019est une excellente formule de rattrapage mais elle ne rend \u00e9videmment pas compte de la d\u00e9marche originale, r\u00e9volutionnaire m\u00eame, de Matthew Barney, sculpteur cin\u00e9aste d\u2019un raffinement extraordinaire, m\u00eame dans la laideur, m\u00eame dans l\u2019horreur.<\/p>\n<p>Il faut avoir vu ses mouvements de cam\u00e9ra fluides et amples; la splendeur de ses d\u00e9cors, naturels ou reconstitu\u00e9s; l\u2019ironie \u00e9rudite de ses citations; sa facult\u00e9 de faire vivre des cr\u00e9atures improbables et de les rendre attachantes; l\u2019audace de ses ruptures de rythme et de ton; la majest\u00e9 et la pr\u00e9cision de sa mises en sc\u00e8ne; la perfection de ses effets sp\u00e9ciaux et son go\u00fbt du beau &#8212; qui n\u2019est pas le joli mais l\u2019intime port\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 son incandescence &#8212; pour comprendre que la vraie r\u00e9v\u00e9lation cin\u00e9matographique 2002, c\u2019est Matthew Barney.<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n\u00abThe Cremaster cycle\u00bb, de Mattew Barney, <a href=http:\/\/www.paris.fr\/musees\/MAMVP\/expositions\/barney\/barney_accueil.htm>Mus\u00e9e d\u2019Art Moderne de la Ville de Paris<\/a>, jusqu\u2019au 5 janvier 2003.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Mus\u00e9e d\u2019Art moderne de la ville de Paris pr\u00e9sente \u00abThe Cremaster Cycle\u00bb, l\u2019exposition sid\u00e9rante de cet artiste qui nous fait voir le cin\u00e9ma autrement. L\u2019actrice bernoise Ursula Andress lui donne la r\u00e9plique dans un de ses cinq films-sculptures.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1224","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1224","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1224"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1224\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1224"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1224"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1224"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}