



{"id":1211,"date":"2002-11-25T00:00:00","date_gmt":"2002-11-24T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1211"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1211","title":{"rendered":"Cronenberg, autoportrait du cin\u00e9aste en \u00abSpider\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>\u00abSpider\u00bb tisse sa toile d\u00e8s le g\u00e9n\u00e9rique, subtiles variations autour du motif de Rorschach. Deux taches de couleur similaires de chaque c\u00f4t\u00e9 de la pliure d\u2019une feuille: papillon? masque africain? moisissure de tapisserie?<\/p>\n<p>Ces premi\u00e8res images donnent tout de suite le ton de ce film pr\u00e9cis, envo\u00fbtant, m\u00e9lancolique, \u00e0 la gamme chromatique gris-ocre: il n\u2019y a pas de v\u00e9rit\u00e9 objective, pas plus qu\u2019il n\u2019y a de r\u00e9alit\u00e9 sans ambivalence.<\/p>\n<p>Contrairement aux films transformistes, g\u00e9n\u00e9tiquement trafiqu\u00e9s ou mutants qu\u2019affectionne David Cronenberg, \u00abSpider\u00bb ne comprend aucun effet sp\u00e9cial, sauf son acteur, Ralph Fiennes dont l\u2019\u00e9tranget\u00e9 se ressent au moment pr\u00e9cis o\u00f9 il appara\u00eet \u00e0 l\u2019image, vacillant sur un quai de gare d\u00e9sert, sorti d\u2019un train qui a d\u00e9j\u00e0 recrach\u00e9 tous ses passagers.<\/p>\n<p>Pli\u00e9 en deux, hagard, marmonnant des phrases incompr\u00e9hensibles, les cheveux hirsutes et les doigts jaunes de nicotine, il porte quatre chemises l\u2019une sur l\u2019autre et un manteau cuirasse dont il ne se s\u00e9pare jamais, m\u00eame pour dormir. Mr Clegg, surnomm\u00e9 Spider par sa m\u00e8re, a besoin de toutes ces couches vestimentaires pour compenser son d\u00e9ficit d\u2019\u00eatre, conjurer sa propre disparition: \u00abMoins il y a d\u2019homme, plus il y a d\u2019habits.\u00bb <\/p>\n<p>Ce vagabond dont toute la richesse \u2013 un carnet de note, un crayon et du tabac &#8211; est contenue dans une chaussette qu\u2019il cache dans son pantalon revient dans les faubourgs de l\u2019Est londonien apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 intern\u00e9 dans un asile psychiatrique. Une fois install\u00e9 dans maison de repos, il retrouve les lieux de son enfance, l\u2019usine \u00e0 gaz, le jardin ouvrier, le pub du village et les souvenirs qui vont avec. <\/p>\n<p>Souvenirs ou hallucinations? Spider se revoit enfant entre papa et maman. Lui, bourru, toujours en retard en raison de la derni\u00e8re bi\u00e8re; elle, gracieuse et aimante, attentive \u00e0 son petit gar\u00e7on \u00e0 qui elle raconte des histoires d\u2019araign\u00e9es. Jusqu\u2019ici tout va bien. C\u2019est apr\u00e8s que les choses se g\u00e2tent. Papa a-t-il couch\u00e9 avec Miss Wilkinson, la putain du village?<\/p>\n<p>Papa a-t-il tromp\u00e9 maman? L\u2019a-t-il tu\u00e9e \u00e0 coups de pelle? L\u2019a-t-il remplac\u00e9e par cette prostitu\u00e9e vulgaire aux dents de requin qui leur sert des anguilles crues au d\u00eener? Maman \u00e9tait-elle une sainte ou une tra\u00een\u00e9e? Et pourquoi papa veut-il nier la r\u00e9alit\u00e9 de son crime? Peut-\u00eatre simplement parce qu\u2019il ne l\u2019a pas commis&#8230;<\/p>\n<p>Dans \u00abSpider\u00bb, tout est objet d\u2019incertitude puisque la mise en sc\u00e8ne de Cronenberg \u00e9pouse l\u2019esprit tourment\u00e9 de son h\u00e9ros qui, semble-t-il, a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e9chafauder un sc\u00e9nario fantasmatique d\u2019une grande violence et d\u2019une rare complexit\u00e9 plut\u00f4t que d\u2019accepter cette r\u00e9alit\u00e9: sa m\u00e8re \u00e9tait aussi une femme, l\u2019\u00e9pouse d\u2019un homme qu\u2019elle d\u00e9sirait charnellement.<\/p>\n<p>Pour pr\u00e9server l\u2019image id\u00e9ale et chaste de la m\u00e8re, Spider a peut-\u00eatre tout invent\u00e9. Et pour continuer de croire \u00e0 sa version, emp\u00eacher les bouff\u00e9es de r\u00e9el de venir bousculer sa fragile r\u00e9interpr\u00e9tation des faits, il est contraint de r\u00e9p\u00e9ter, ressasser, rejouer \u00e9ternellement les m\u00eames sc\u00e8nes, d\u2019\u00e9liminer tout ce qui pourrait le sortir de son circuit obsessionnel. <\/p>\n<p>Avec une distance non d\u00e9nu\u00e9e de compassion, Cronenberg l\u2019accompagne dans son cheminement par une esth\u00e9tique minimaliste et atemporelle &#8212; la m\u00e9moire n\u2019est jamais dat\u00e9e: les d\u00e9cors ext\u00e9rieurs sont d\u00e9serts, la musique d\u2019Howard Shore interpr\u00e9t\u00e9e par un piano solo, le jeu de Ralph Fiennes volontairement monocorde tandis que l\u2019actrice Miranda Richardson joue tous les r\u00f4les f\u00e9minins &#8211; maman, putain et patronne de la maison de repos.<\/p>\n<p>Le mode de r\u00e9miniscence est toujours le m\u00eame: Spider adulte est physiquement pr\u00e9sent dans les flash-back o\u00f9 il appara\u00eet enfant, mais en retrait, comme une araign\u00e9e prise dans sa toile, une \u00e9pave recroquevill\u00e9e, un spectateur ind\u00e9sirable. On peut aussi le voir comme le souffleur r\u00e9sign\u00e9 de son double enfantin puisqu\u2019il conna\u00eet par c\u0153ur les situations, textes et dialogues de toutes les situations. Spider est le spectateur privil\u00e9gi\u00e9 de sa propre mise en sc\u00e8ne. Il n\u2019y a pas de distance entre lui et ses projections mentales.  <\/p>\n<p>L\u2019intelligence du film de Cronenberg est d\u2019avoir su parler de la folie sans devoir passer par le principe rassurant de la cause \u00e0 effet: il n\u2019y a pas de pourquoi \u00e0 la d\u00e9mence de Spider. Et si l\u2019on peut croire au d\u00e9but du film que l\u2019enfant est devenu fou suite au meurtre de sa m\u00e8re par son p\u00e8re &#8212; r\u00e9alit\u00e9 mise \u00e0 mal un peu plus tard &#8211;, on constate bien vite que ce que l\u2019on croyait \u00eatre l\u2019origine du mal n\u2019est en fait qu\u2019une hallucination pour pouvoir camoufler, oublier, rejeter une id\u00e9e autrement plus insupportable encore, celle du matricide. <\/p>\n<p>Pour tous ceux qui sont d\u00e9j\u00e0 all\u00e9s au Mus\u00e9e de l\u2019Art Brut de Lausanne et qui ont vu les  dessins, sculptures et autres \u0153uvres de schizophr\u00e8nes comprendront en quoi le film de Cronenberg est juste, pr\u00e9cis, document\u00e9; combien la langue imm\u00e9moriale et chuchotante que parle Spider et son \u00e9criture, sorte d\u2019entassement hi\u00e9roglyphique qui ne supporte pas le vide, correspondent \u00e0 l\u2019univers que se forgent ces grands malades, metteurs en sc\u00e8ne de leur propre m\u00e9moire, concepteurs d\u2019univers parall\u00e8les, inventeurs de langages et de formes in\u00e9dites. <\/p>\n<p>Cr\u00e9ateur, acteur et spectateur de son propre th\u00e9\u00e2tre, Spider incarne une sorte d\u2019artiste absolu vivant en circuit ferm\u00e9: \u00abSpider, c&rsquo;est moi\u00bb, a dit  Cronenberg.<\/p>\n<p>Entendez que la toile tiss\u00e9e par Spider n\u2019est pas si \u00e9loign\u00e9e de celle que signe Cronenberg avec ce film injustement oubli\u00e9 du palmar\u00e8s cannois. Pourquoi ne pas lire \u00abSpider\u00bb comme un autoportrait d\u00e9guis\u00e9 du cin\u00e9aste canadien? Un fr\u00e8re d\u2019\u00e2me? La pathologie en moins, \u00e9videmment.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un schizophr\u00e8ne qui r\u00e9\u00e9crit son pass\u00e9 pour le rendre supportable. Un film-cerveau dans lequel Ralph Fiennes tient lieu d\u2019effet sp\u00e9cial.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1211","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1211","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1211"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1211\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1211"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1211"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1211"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}