



{"id":1207,"date":"2002-11-19T00:00:00","date_gmt":"2002-11-18T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1207"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"patron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1207","title":{"rendered":"\u00abL\u2019id\u00e9e \u00e9tait g\u00e9niale. Charles Veillon l\u2019a eue\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Les patrons deviendraient-ils tout \u00e0 coup raisonnables? Voici qu&rsquo;apr\u00e8s La Poste, c&rsquo;est au tour de Veillon de faire marche arri\u00e8re. Et pourquoi donc? Par peur de la gr\u00e8ve! La Suisse serait-elle en train de changer?<\/p>\n<p>Ce n&rsquo;est pourtant pas l&rsquo;impression qu&rsquo;elle donne avec le d\u00e9roulement de cette interminable campagne \u00e9lectorale pour le remplacement de Ruth Dreifuss au Conseil f\u00e9d\u00e9ral. Sous la f\u00e9rule de Christiane Brunner, ces dames s&rsquo;agitent, jouent des coudes, secouent les \u00e9paules, sourient, minaudent, se louquent, se reliftent, nous la joue qui en blanc, qui en noir, mais chacune derri\u00e8re son avenant minois se r\u00e9p\u00e8te les vers du po\u00e8te: <\/p>\n<ul><font size=2>\u00abElle, qui n&rsquo;\u00e9tait pas grosse du tout comme un \u0153uf,<br \/>\nEnvieuse, s&rsquo;\u00e9tend, et s&rsquo;enfle, et se travaille,<br \/>\nPour \u00e9galer l&rsquo;animal en grosseur,<br \/>\nDisant: \u00abRegardez bien, ma s\u0153ur;<br \/>\nEst-ce assez? Dites-moi; n&rsquo;y suis-je point encore?\u00bb<\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>L&rsquo;une d&rsquo;elle finira bien par y \u00eatre. Sous les ors des palais conf\u00e9d\u00e9raux, sa vie en sera un peu chang\u00e9e, pas la n\u00f4tre.<\/p>\n<p>Pour les travailleurs de Veillon, par contre, la vie va changer au cours de ces prochains mois. Menac\u00e9s par des dizaines de licenciements, 194 pr\u00e9cis\u00e9ment, ils se sont r\u00e9volt\u00e9s contre une d\u00e9cision prise dans la solitude d&rsquo;un bureau directorial, ont menac\u00e9 de tout bloquer par la gr\u00e8ve, et ont finalement amen\u00e9 leur patron \u00e0 r\u00e9sipiscence.<\/p>\n<p>Ce dernier, tout \u00e0 coup, d\u00e9couvre que son personnel conna\u00eet lui aussi le fonctionnement de l&rsquo;instrument de travail, qu&rsquo;il est lui aussi capable de proposer des solutions et que lui aussi a int\u00e9r\u00eat \u00e0 sauver la bo\u00eete, un int\u00e9r\u00eat d&rsquo;ailleurs nettement plus imp\u00e9ratif que celui du patron dans la mesure o\u00f9 son reclassement est plus al\u00e9atoire.<\/p>\n<p>Une telle prise de conscience semble relever de l&rsquo;\u00e9vidence, du simple bon sens. Mais, h\u00e9las, toute l&rsquo;histoire du mouvement ouvrier t\u00e9moigne de la difficult\u00e9 de faire pr\u00e9valoir l&rsquo;\u00e9vidence.<\/p>\n<p>Dans le cas de Veillon, on aurait pu s&rsquo;attendre \u00e0 mieux. Son directeur, Jacques Zwahlen, fut dans sa jeunesse militant popiste en qu\u00eate d&rsquo;un avenir radieux pour lui certes mais surtout pour les travailleurs. Il le fut aux c\u00f4t\u00e9s d&rsquo;un autre patron \u2013 Eric Hoesli, directeur du Temps \u2013, qui licencie ces jours-ci sans beaucoup se pr\u00e9occuper de consulter la base. Pour en savoir plus sur cette histoire reportez-vous \u00e0 \u00abPopistes\u00bb, de Pierre Jeanneret ,qui vient de sortir aux Editions d&rsquo;En Bas.<\/p>\n<p>Comment un patron \u00e0 \u00abfibre sociale\u00bb, qui fut militant progressiste en son jeune \u00e2ge, peut-il en arriver \u00e0 licencier 194 travailleurs en machinant (m\u00e2chonnant?) la d\u00e9cision dans sa tour d&rsquo;ivoire sans m\u00eame consulter les victimes? C&rsquo;est un des grands myst\u00e8re de la lutte des classes.<\/p>\n<p>Jacques Zwahlen a au moins le m\u00e9rite de ne pas s&rsquo;ent\u00eater, et tout le mal qu&rsquo;on puisse lui souhaiter, c&rsquo;est qu&rsquo;en dialoguant avec ses employ\u00e9s, en utilisant au mieux leurs suggestions, leur savoir-faire et leur bonne volont\u00e9, il arrive \u00e0 sauver une entreprise qui se singularise depuis longtemps comme en t\u00e9moignent ces quelques lignes d&rsquo;une des plumes les plus alertes journalisme du si\u00e8cle pass\u00e9, Alexandre Vialatte, inspir\u00e9es par le Prix Charles-Veillon de litt\u00e9rature:<\/p>\n<ul><font size=2>\u00abMon propos aujourd&rsquo;hui est de rendre hommage \u00e0 M. Veillon. Car il vit, il existe, il n&rsquo;a pas cinquante ans, ce n&rsquo;est pas un mort de dictionnaire, une ombre vague. Et ce qu&rsquo;il y a de tr\u00e8s beau dans son cas, c&rsquo;est qu&rsquo;il ne doit qu&rsquo;\u00e0 son travail la fortune qu&rsquo;il distribue. Il gagne ce qu&rsquo;il donne aux autres. Il a trust\u00e9 de ses propres mains la confection. Il vit de v\u00eatir ses semblables. Ce qui est en plus, va aux \u00e9crivains. Verrait-on le m\u00eame chose en France?\u00bb<\/p>\n<p>\u00abQue serait-ce en France qu&rsquo;un marchand de confection? Qu&rsquo;est-ce? En gros, c&rsquo;est un monsieur qui ach\u00e8te trois statues: une grand, une petite, une de femme. En carton et en sparadrap. Il les d\u00e9guise en \u00e9l\u00e9gant, en \u00e9l\u00e9gante, et \u00e0 la petite il met un col marin et un b\u00e9ret \u00e0 pompon rouge. Il les expose dans une vitrine. Il r\u00e9pand \u00e0 leurs pieds des boules de naphtaline pour simuler un tapis de neige; il saupoudre du salicylate sur le b\u00e9ret \u00e0 pompon rouge dans le m\u00eame dessein trompeur; il \u00e9l\u00e8ve un sapin de No\u00ebl.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abIl frappe le tout d&rsquo;une vive lumi\u00e8re. Il se cache derri\u00e8re son comptoir. Le client, \u00e9bloui, entre dans la caverne. Sur quoi on entend un grand cri. Apr\u00e8s \u00e7a on ne sait plus ce qui se passe. \u00abEnsuite, comme dit Balzac, il se fit un grand silence comme dans une cuisine o\u00f9 on \u00e9gorge un canard.\u00bb Au bout d&rsquo;un certain temps, le client sort, v\u00eatu de neuf, en regrettant son portefeuille. Car il n&rsquo;est pas de Fran\u00e7ais qui ne pleure son argent. Voil\u00e0 ce qui se passe en France ailleurs que dans le Puy-de-D\u00f4me.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abA Lausanne, rien de tout cela. M. Veillon n&rsquo;a pas de statues. M\u00eame pas de costumes. Ou alors deux ou trois. A la cave. Par pure tradition. En revanche des b\u00e2timents clairs, \u00e0 toit-terrasse, cubiques avec des solaria. De grandes salles silencieuses, aseptiques et luisantes, pleines de machines \u00e0 calculer.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abUn employ\u00e9 surveille dix salles. Il presse sur un bouton: 100\u2019000 fiches se pr\u00e9sentent. Il en attrape 10\u2019000 d&rsquo;un coup, comme un jeu de cartes, et les regarde \u00e0 contre-jour: si les 10\u2019000 trous sont en face, il voit \u00e0 travers 10\u2019000 fiches: voil\u00e0 10\u2019000 fiches v\u00e9rifi\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abEn quinze secondes on fait ici le travail d&rsquo;un mois. On remet les fiches sur la tringle, on les bascule, on les embroche, on les agite, on les tamponne, on les coupe comme du saucisson; d&rsquo;un coup de bouton; par paquets de 1000; tous les clients sont trait\u00e9s \u00e0 la fois. Toute la Suisse m\u00e2le est l\u00e0, tous les p\u00e8res de famille, tous les enfants, tous les besoins virils de jaquettes et de sahariennes, sans compter le manteau-de-pluie-de-madame, le velours-c\u00f4tel\u00e9-lavable, la nuance-mode-se-fait-blanc-marine-et-noir.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abSur un coup de t\u00e9l\u00e9phone, \u00e0 l&rsquo;autre bout de la Suisse, vous recevez douze costumes \u00e0 choisir, vous en renvoyez onze, vous ne recommandez pas (parce que jamais personne ne vole), vous ne tenez pas compte des frais (le tarif marchandise est pour rien). Vous ne payez qu&rsquo;\u00e0 la fin du mois. Si vous le pouvez. Quand vous voulez. Par miettes.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abEn somme il s&rsquo;agit de banque plut\u00f4t que de confection. L&rsquo;id\u00e9e \u00e9tait g\u00e9niale. Charles Veillon l&rsquo;a eue. Apr\u00e8s quoi il l&rsquo;a exploit\u00e9e. Et il fonde des prix litt\u00e9raires \u00e0 jurys internationaux. Pour la France, la Suisse, la Belgique, le Canada et l&rsquo;Italie. Avec l&rsquo;argent qu&rsquo;il a gagn\u00e9 de ses mains. C&rsquo;est un homme droit et cultiv\u00e9, bon. Optimiste, intelligent, qui a la chevelure argent\u00e9e et l&rsquo;allure d&rsquo;un Anglo-Saxon; le sens profond de ses responsabilit\u00e9s, un grand souci religieux, la t\u00eate d&rsquo;Andr\u00e9 ;aurois. Il ne sonne pas le ranz des vaches. Il croit \u00e0 la vertu, au travail, au sourire, \u00e0 la bonne volont\u00e9 et \u00e0 la gentillesse (\u2026)\u00bb<\/p>\n<p>\u00abAinsi M. Veillon sauve-t-il les po\u00e8tes.\u00bb*<\/ul>\n<p><\/font><\/p>\n<p>Ces lignes datent du 3 mars 1953. N&rsquo;est-il pas r\u00e9jouissant que la mobilisation du personnel de cette auguste entreprise lui donne peut-\u00eatre une chance de survie?<\/p>\n<p>&#8212;&#8212;-<br \/>\n*Alexandre Vialatte, \u00abChroniques de La Montagne\u00bb, vol. 1, p.31, Bouquins\/Laffont.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En dialoguant avec ses employ\u00e9s, le patron de Veillon va finalement sauver une entreprise atypique \u00e0 laquelle, au si\u00e8cle pass\u00e9, Vialatte avait rendu hommage.<\/p>\n","protected":false},"author":26,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-1207","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-glocal","glocal"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/26"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1207"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}