



{"id":1200,"date":"2002-11-10T00:00:00","date_gmt":"2002-11-09T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1200"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1200","title":{"rendered":"\u00abAime ton p\u00e8re\u00bb, un film qui fonce sans airbag"},"content":{"rendered":"<p>Si c\u2019\u00e9tait une peinture? Pas l\u2019ombre d\u2019un doute: \u00abCronos mangeant ses enfants\u00bb de Goya. Un animal? N\u2019importe lequel, sauf le p\u00e9lican, cet oiseau dont le m\u00e2le est pr\u00eat \u00e0 se sacrifier pour nourrir ses petits. Un talent? Tous les talents, m\u00eame celui de se faire aimer de ceux qu\u2019il n\u2019aime pas. Une mal\u00e9diction? Ne plus pouvoir \u00e9crire alors que l\u2019on est \u00e9crivain et le cacher de toutes ses forces, quitte \u00e0 ruiner son entourage.<\/p>\n<p>Ce portrait chinois pourrait se poursuivre longtemps; il d\u00e9crit indirectement le personnage de L\u00e9o Sheperd (G\u00e9rard Depardieu), \u00e9crivain r\u00e9put\u00e9, s\u00e9ducteur solitaire et p\u00e8re \u00e9gocentrique. C\u2019est aussi le jeu qu\u2019il pratiquait avec ses enfants quand ils \u00e9taient petits. Un jour, le gar\u00e7on, Paul, n\u2019a pas voulu jouer. Pour lui apprendre \u00e0 ob\u00e9ir, son p\u00e8re l\u2019a \u00aboubli\u00e9\u00bb quelques heures au bord de la route.<\/p>\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, c\u2019est Paul, jeune adulte (Guillaume Depardieu), qui abandonnera son p\u00e8re sur la bande d\u2019urgence de l\u2019autoroute, le corps ligot\u00e9 par du scotch de chantier.<\/p>\n<p>\u00abAime ton p\u00e8re\u00bb pourrait \u00eatre le r\u00e9cit d\u2019une vengeance qui trouverait son apaisement dans la reconnaissance de la faute et le pardon qui s\u2019ensuit. Mais ici, il n\u2019y a pas de faute, seulement des points de vue diff\u00e9rents, des malentendus en escaliers, des sentiments \u00e0 intensit\u00e9 variable. Et une confrontation in\u00e9quitable entre un fils et son p\u00e8re; le premier voulant \u00eatre aim\u00e9 du second qui n\u2019en a rien \u00e0 cirer d\u2019\u00eatre aim\u00e9 du premier. Dans un rapport de force, celui qui aime est forc\u00e9ment perdant.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 sa notori\u00e9t\u00e9, L\u00e9o Shepard vit isol\u00e9 dans un village de Haute-Savoie. Son bonheur est de traire les vaches. C\u2019est au cours de cette activit\u00e9 matutinale qu\u2019il apprend qu\u2019il est laur\u00e9at du Prix Nobel de litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Pour aller chercher son prix, et contre la volont\u00e9 de sa fille Virginia (Sylvie Testud), il se rend \u00e0 Stockholm en moto. Son fils, qui n\u2019est pas parvenu \u00e0 lui parler depuis des ann\u00e9es, le rejoint sur la route pour le f\u00e9liciter. Le p\u00e8re le regarde \u00e0 peine, le traite de haut, se moque gentiment de \u00absa r\u00e9ussite\u00bb: \u00eatre sorti de la drogue. Il demande qu\u2019on lui foute la paix.<\/p>\n<p>A la faveur d\u2019un terrible accident qui fait croire \u00e0 la mort de L\u00e9o Shepard &#8211; tous les journaux font leurs titres avec cette brutale disparition -, Paul kidnappe son p\u00e8re \u00e0 bord de sa voiture. Au cours de ce road movie improvis\u00e9, chacun aura le temps de mettre \u00e0 nu ses blessures, de raconter et d\u00e9couvrir les parties manquantes du puzzle familial, de se mesurer \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>Un double soup\u00e7on p\u00e8se sur \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb: soup\u00e7on autobiographique (le film serait un vulgaire r\u00e8glement de comptes entre Jacob Berger, son p\u00e8re et sa s\u0153ur) et soup\u00e7on people (le sc\u00e9nario cristalliserait en quelque sorte la relation tendue entre Guillaume et G\u00e9rard Depardieu).<\/p>\n<p>Ainsi, \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb serait une montagne de linge sale \u00e0 laver dans le tambour du cin\u00e9ma, une sorte de th\u00e9rapie collective, un film qui n\u2019aurait d\u2019int\u00e9r\u00eat que dans son sous-texte. C\u2019est faux! \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb est un vrai thriller sentimental, physique, excessif, lucide, enfantin, \u00e9puisant. C\u2019est un film \u00abqui y va\u00bb, tr\u00e8s vite et sans airbag.<\/p>\n<p>Ce qui est mis en sc\u00e8ne dans \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb, c\u2019est une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019aucun film hollywoodien n\u2019oserait avancer, une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la relation idyllique et mensong\u00e8re de \u00abRoad to the Perdition\u00bb par exemple: les parents, le p\u00e8re surtout, n\u2019aiment pas forc\u00e9ment leurs enfants; ils peuvent se le permettre car ils n\u2019en ont pas besoin. <\/p>\n<p>Les enfants au contraire ne peuvent pas se d\u00e9faire de leur parents car ce sont eux qui d\u00e9tiennent les cl\u00e9s de leur origine, de leur raison d\u2019\u00eatre, et de leur identit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce type de d\u00e9monstration aurait pu se noyer dans le verbiage ou la confession TV pleurnicharde. Jacob Berger le sait qui a eu l\u2019heureuse initiative de mettre en sc\u00e8ne chacun des sentiments qui animent les protagonistes par une action &#8211; Dieu sait que le film n\u2019en manque pas! C\u2019est en cela que \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb est un film abouti, plus universel que nombriliste, et qu\u2019il rejoint la tradition des contes sombres pour enfants.<\/p>\n<p>Cela est d\u2019autant plus vrai que Paul n\u2019est pas le seul orphelin symbolique du p\u00e8re. La s\u0153ur, Virginia, l\u2019est tout autant, mais d\u2019une mani\u00e8re radicalement diff\u00e9rente. Bien que la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e du p\u00e8re, cette servante z\u00e9l\u00e9e de la cause paternelle, cette gardienne du temple et de l\u2019orthodoxie \u00abshepardienne\u00bb se voit aussi sacrifi\u00e9e aux exigences et aux caprices du patriarche.<\/p>\n<p>Ce que L\u00e9o Shepard dit \u00e0 sa fille est d\u2019une rare violence, d\u2019autant que l\u2019attaque porte sur sa sexualit\u00e9 (\u00abTu es s\u00e8che; tu ne bouffes rien et tu ne chies rien!\u00bb), le p\u00e8re s\u2019autorisant tout, y compris de violer l\u2019intimit\u00e9 de sa fille.<\/p>\n<p>Il fallait que le personnage de la soeur soit fort pour faire basculer un t\u00eate-\u00e0-t\u00eate en triangulation infernal. Est-ce le pouvoir de Sylvie Testud, probablement la plus intense des jeunes com\u00e9diennes? Ou la qualit\u00e9 d\u2019\u00e9criture de ce personnage complexe, en \u00e9volution permanente?<\/p>\n<p>Terriblement antipathique au d\u00e9but, coinc\u00e9e, m\u00e9prisante, arrogante, r\u00eavant d\u2019\u00eatre toutes les femmes aux c\u00f4t\u00e9s de son p\u00e8re, Virginia r\u00e9v\u00e8le sa part de souffrance, aussi terrible que celle du fr\u00e8re, dans la deuxi\u00e8me partie du film. Sa douleur l\u2019humanise, et c\u2019est elle qui, in fine, permettra \u00e0 Paul de d\u00e9passer son conflit, en faisant alliance avec lui.<\/p>\n<p>C\u2019est elle qui permet \u00e0 l\u2019homme faible, le petit fr\u00e8re, de s\u2019affranchir de l\u2019homme fort, le p\u00e8re. Lequel, profitant de son statut de \u00abmort\u00bb &#8211; tout le monde le croit d\u00e9c\u00e9d\u00e9 &#8211; va refaire sa vie ailleurs. Une autre vie?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre pas quand on voit les derni\u00e8res images du film. Un ogre reste un ogre. Et les orphelins des orphelins. Alors, qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9? La peur. Elle a disparu en m\u00eame temps que l\u2019attente d\u2019une reconnaissance paternelle. \u00abAime ton p\u00e8re\u00bb est un film d\u2019affranchi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cin\u00e9aste genevois Jacob Berger a r\u00e9uni les Depardieu p\u00e8re et fils pour un road movie qui formule une v\u00e9rit\u00e9 cruelle: les parents n\u2019aiment pas forc\u00e9ment leurs enfants. 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