



{"id":1194,"date":"2002-11-01T00:00:00","date_gmt":"2002-10-31T23:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.largeur.com\/?p=1194"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T22:00:00","slug":"cinema","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/largeur.com\/?p=1194","title":{"rendered":"\u00abLe Fils\u00bb des Dardenne n\u2019est pas un film g\u00e9n\u00e9reux"},"content":{"rendered":"<p>Quand la presse est unanime, ce n\u2019est jamais bon signe. Surtout quand elle l\u2019est dans les m\u00e9dias de gauche comme de droite.<\/p>\n<p>En g\u00e9n\u00e9ral, ce type d\u2019unanimit\u00e9 se manifeste en trois circonstances: l\u2019hommage \u00e0 un ma\u00eetre mort depuis longtemps et dont l\u2019oeuvre fait l\u2019objet d\u2019une r\u00e9trospective; la reconnaissance tardive d\u2019un cin\u00e9aste dont le style aurait chang\u00e9 l\u2019orientation de l\u2019histoire du cin\u00e9ma; la peur de passer pour un ignare devant un ph\u00e9nom\u00e8ne de mode, et surtout, dans le cas du \u00abFils\u00bb, de para\u00eetre futile et sournois devant un film qui pr\u00f4ne le pardon, revendique son humilit\u00e9 documentaire, d\u00e9fend une posture d\u2019auteur et encourage une esth\u00e9tique de la pauvret\u00e9.<\/p>\n<p>Dans son orgueilleuse aust\u00e9rit\u00e9, \u00abLe Fils\u00bb intime l\u2019ordre de l\u2019admirer. C\u2019est assez aga\u00e7ant. <\/p>\n<p>Depuis \u00abRosetta\u00bb, les fr\u00e8res Dardenne ont pris l\u2019habitude de filmer dans la nuque de leur personnage. Pendant vingt minutes donc, ils filment le cou, le dos et le derri\u00e8re des oreilles d\u2019Olivier (Olivier Gourmet, prix d\u2019interpr\u00e9tation \u00e0 Cannes) qui s\u2019agite dans son atelier de menuiserie, montant et descendant fr\u00e9n\u00e9tiquement les escaliers, pour suivre, \u00e9pier et filer un nouvel apprenti qu\u2019il vient de refuser comme \u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n<p>On saura pourquoi apr\u00e8s une demi-heure de film car \u00abLe Fils\u00bb est d\u00e9coup\u00e9 en trois temps: le personnage principal poss\u00e8de un secret que nous ne connaissons pas; nous apprenons la raison pour laquelle la pr\u00e9sence du jeune homme suscite tant d\u2019agitation chez Olivier mais le jeune apprenti ne se doute de rien; tout le monde sait.<\/p>\n<p>Sait quoi? Que l\u2019adolescent qu\u2019Olivier a refus\u00e9 dans un premier temps n\u2019est autre que l\u2019assassin de son fils! <\/p>\n<p>A quoi sert la premi\u00e8re partie du \u00abFils\u00bb? A exposer les faits et les personnages, mais aussi \u00e0 identifier imm\u00e9diatement le style des Dardenne: cam\u00e9ra \u00e0 l\u2019\u00e9paule \u00e0 vous donner des hauts le coeur, mani\u00e8re de coller au personnage sans jamais le l\u00e2cher, mise en place silencieuse et tr\u00e8s physique du drame.<\/p>\n<p>On admire la virtuosit\u00e9 tout sauf improvis\u00e9e des deux fr\u00e8res (certaines sc\u00e8nes sont tourn\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 vingt fois), mais on se demande si ce savoir-faire est appropri\u00e9 \u00e0 l\u2019ouverture d\u2019un film qui se veut tout sauf hyst\u00e9rique. <\/p>\n<p>Dans \u00abRosetta\u00bb, petite guerri\u00e8re qui passe sa vie \u00e0 courir, la m\u00e9thode avait du sens. Dans \u00abLe Fils\u00bb, hormis \u00e9pouser le point de vue subjectif d\u2019Olivier, le principe appara\u00eet plut\u00f4t comme une ruse: cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces un suspens comme si les Dardenne avaient voulu ferrer le spectateur avec un myst\u00e8re que l\u2019on peut imaginer graveleux &#8211; la piste p\u00e9dophile n\u2019est pas \u00e0 exclure &#8211; puis le punir de sa vilaine curiosit\u00e9 en lui faisant subir l\u2019\u00e9preuve du \u00abtambour de machine \u00e0 laver enclench\u00e9 sur la touche essorage\u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019il en ressort sans avoir vomi, il peut rester dans la salle et assister au cours de menuiserie, infiniment plus calme, qui ouvre la seconde partie du film.  <\/p>\n<p>Olivier va finalement accepter l\u2019adolescent comme apprenti &#8211; tout en refusant de l\u2019appeler par son pr\u00e9nom, Francis. Il va lui apprendre les secrets du bois mais aussi les lois de la bonne mesure &#8211; le premier exercice de Francis consiste \u00e0 apprendre \u00e0 plier et d\u00e9plier un m\u00e8tre.<\/p>\n<p>Car tout se mesure chez ce ma\u00eetre en \u00e9b\u00e9nisterie. C\u2019est probablement ce qui lui a permis de ne pas devenir fou apr\u00e8s la mort de son fils, sa mani\u00e8re \u00e0 lui de se mesurer au monde. Cette deuxi\u00e8me partie, tr\u00e8s documentaire, est peut-\u00eatre la plus belle, la plus simplement mat\u00e9rielle, m\u00eame si les m\u00e9taphores christiques (le gamin porte son madrier comme une croix, le p\u00e8re se serre la ceinture, les deux clouent all\u00e8grement) manquent de finesse. C\u2019est au cours de ce chapitre 2 que nous apprenons que Francis, alors \u00e2g\u00e9 de onze ans, a tu\u00e9 le fils d\u2019Olivier. <\/p>\n<p>Et comment l\u2019apprend-on? Par l\u2019ex-femme d\u2019Olivier. Son personnage n\u2019est quasiment pas trait\u00e9 mais sa fonction est capitale: mettre le spectateur dans la confidence, lui r\u00e9v\u00e9ler le secret qui peut faire d\u00e9marrer la troisi\u00e8me partie. L\u00e0 encore, j\u2019\u00e9prouve une certaine r\u00e9serve par rapport \u00e0 la suppos\u00e9e g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 des Dardenne. <\/p>\n<p>Comment concilier une vision humaniste, g\u00e9n\u00e9reuse, incluante du monde et en m\u00eame temps instrumentaliser \u00e0 ce point un personnage, le r\u00e9duire \u00e0 un simple besoin de sc\u00e9nario, le transformer en panneau indicateur? <\/p>\n<p>Dans la voiture qui les conduisent \u00e0 la scierie du fr\u00e8re d\u2019Olivier, le ma\u00eetre sonde l\u2019\u00e9l\u00e8ve sur son pass\u00e9. Pourquoi a-t-il fait de la prison? Regrette-t-il ce qu\u2019il a fait? Le dialogue est excellent, la tension parfaite.<\/p>\n<p>L\u2019apprenti ne sait toujours pas qu\u2019il s\u2019adresse au p\u00e8re de sa victime. Innocent, il lui demande de devenir son tuteur. Embarras d\u2019Olivier. Ce quart d\u2019heure dans la voiture est magnifique d\u2019ambivalences et de demandes contradictoires.<\/p>\n<p>Olivier ne peut plus garder son secret: au cours de leur visite dans la scierie, il lui dit: \u00abJe sais que c\u2019est toi qui a tu\u00e9 mon fils\u00bb. Est-ce le signe d\u2019une amnistie, d\u2019une acceptation de la vie de l\u2019autre, ou au contraire, comme l\u2019imagine Francis, une d\u00e9claration de guerre? Fuite, bagarre, abandon des armes.<\/p>\n<p>Quelques minutes plus tard, les deux hommes chargent leur camion de planches. <\/p>\n<p>On voudrait que le film commence. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il s\u2019arr\u00eate par une fin exp\u00e9ditive, banalisant toutes les tensions qui pr\u00e9c\u00e8dent. C\u2019\u00e9tait une fable singuli\u00e8re, cela devient un cat\u00e9chisme de gauche. De leur hauteur d\u2019auteurs, les fr\u00e8res Dardenne forcent les deux hommes \u00e0 se r\u00e9concilier au lieu de laisser les personnages r\u00e9soudre leur conflit, dans la logique qui est la leur, irr\u00e9solue, paradoxale, animale. <\/p>\n<p>Par cette fin pr\u00eachi-pr\u00eacha, fond\u00e9e sur rien sinon une id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue du pardon, les fr\u00e8res Dardenne se comportent en marionnettistes manipulateurs, \u00e0 l\u2019\u00e9gard du spectateur mais surtout de leurs personnages.<\/p>\n<p>R\u00e9serves donc sur \u00abl\u2019humanit\u00e9 grandiose\u00bb d\u2019un film puissant par moments, certes, mais trop soucieux de lui-m\u00eame pour \u00eatre l\u2019oeuvre g\u00e9n\u00e9reuse que la critique encense.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La critique, unanime, le pr\u00e9sente comme un chef d\u2019oeuvre. Mon impression est plus mitig\u00e9e face \u00e0 l\u2019orgueilleuse aust\u00e9rit\u00e9 de ce suspens humaniste, plus manipulateur qu\u2019il n\u2019y para\u00eet.<\/p>\n","protected":false},"author":15041,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1194","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-pop-culture","pop-culture"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1194","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/15041"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1194"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1194\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1194"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1194"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/largeur.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1194"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}